Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a fait beaucoup réfléchir, avec lequel j'ai parfois eu du mal tant l'écriture mé dérangeait.

 

l'arbre du pays Toraja Philippe Claudel

 

Résumé

 

          Gros plan sur  l’île de Sulawesi où vivent les Toraja. « L’existence de ce peuple est obsessionnellement rythmé par la mort ». L’auteur nous décrit à la fois le lieu et nous parle de la mort notamment l’arbre où l’on pose les nouveau-nés morts. La caméra s’éloigne un peu, montrant au passage, de vieilles Américaines siliconées qui se ressemblent toutes grâce à la chirurgie esthétique.

           S’en suit une réflexion sur la vie, la mort, l’amour… car l’auteur, cinéaste de son métier, apprend qu’Eugène, son meilleur ami va mourir. Il est à une période de sa vie où l’on fait le bilan, il a divorcé mais continue à voir son ex, lors de rendez-vous dans la chambre d’un hôtel : « le couple de la 107 » qui aurait pu être le titre d’un film. En même temps, il observe une jeune femme jusque dans son intimité, dans un appartement situé juste en face du sien.

          Comment se comporter vis-à-vis de quelqu’un qui va mourir ? Comment aborder l’autre ? Qu’est-ce que la maladie et la mort changent dans notre façon de nous comporter, de réfléchir…

 

Ce que j’en pense :

 

          C’est une belle histoire que nous raconte Philippe Claudel, qui se trouve désemparé, en face de son ami Eugène. Le mot cancer a été prononcé et tout bascule. En Occident on a beaucoup de mal à parler de la maladie, surtout le cancer : on parle d’une longue et douloureuse maladie, comme si le mot lui-même était dangereux, voire contagieux. D’ailleurs on a changé certains termes, le terme cancérologue a disparu, on parle d’oncologue, cela fait beaucoup moins peur…

          C’est sa première expérience de la mort face au cancer. Il a perdu des amis déjà mais c’était par accident (alpinisme) ou suicide. Qu’est-ce que la mort, surtout quand il s’agit de quelqu’un de jeune encore

          L’auteur va jouer avec les mots ; pronostic vital ? Rémission surtout pas guérison, la notion de durée aussi : J’ai toujours trouvé admirable la force qu’ont les hommes de « durer ». P 47. Préservation de l’espèce ?

          Il se demande aussi pourquoi on devient malade. Est-ce une routine qui ferait qu’on baisse la garde ? L’auteur a besoin de réponses à ses questions, donc il va interroger le corps médical et c’est ainsi qu’il fait la connaissance d’Elena qui n’est autre que la voisine qu’il observe…

          La distance entre les êtres, trouver la bonne, en amour, avec Florence ou Elena,  en amitié… mais aussi par rapport à l’enfant « mort-né » qui a grandi pour Florence (Agathe aurait vingt-deux ans) comme dans l’arbre du pays Toraja, alors que l’auteur considère qu’il n’a pas eu d’enfant «nous avions presque eu un enfant » . A quoi tient l’existence donc…

          Philippe Claudel porte un regard assez dur, sans concession sur l’égoïsme de l’être humain. « C’était un homme de son siècle, ni plus ni moins. Nous avons cessé depuis des lustres de croire en l’hypothèse du bonheur collectif. Notre trajet personnel est déjà assez rude. Nous passons nos vies à nous préoccuper de nous-mêmes. Vaste projet ». P 80

          Il nous fait réfléchir à la définition de la vie également, qu’est-ce qu’être vivant ? Respirer, marcher, souffrir, être amoureux ?

          Philippe Claudel évoque aussi la vie après le décès d’Eugène, car il se demande s’il a le droit de continuer, s’il faut en profiter pour faire le bilan de sa propre vie et revoir ses priorités, ses désirs…

          J’ai bien aimé sa description du vieillissement progressif du corps, qui d’amical deviendra compagnon, hostile, inamical, souffrant, ennemi puis perdu pour aboutir à la mort.

          Deux moments particuliers dans ce livre, l’irruption de Milan Kundera puis plus tard, celle de Michel Piccoli… ainsi que quelques belles pages sur la vieillesse, sa mère en EPAD

          J’ai bien aimé ce livre mais… il y a un bémol. J’ai eu l’impression, malgré les réflexions profondes de l’auteur, d’être dans une salle de cinéma. Il y a beaucoup d’images, de zooms, de flash-back. J’ai eu souvent l’impression de lire un scénario.

          Je pense que c’est délibéré car l’auteur est un cinéaste et il a voulu que l’histoire se déroule caméra au poing. Il en joue en quelque sorte : Je me rends compte qu’écrire est une inhumation qui ensevelit tout autant qu’elle met de nouveau au jour. Le cinéma n’opère pas de la même façon, mais il est vrai qu’il n’est pas constitué non plus de la même matière. P 139

          Cela me laisse une frustration. Néanmoins, son analyse me plaît car il aborde tous les sujets, toutes les réflexions sans tabous, avec une grande lucidité sur l’homme contemporain.

 

          Note: 8/10

 

 

L’auteur :

 

Mirabelle TV - "L'arbre du pays Toraja - Philippe Claudel"

 

 

Extraits :

 

          Près d’un village du pays Toraja situé dans une clairière, on m’a fait voir un arbre particulier. Remarquable et majestueux, il se dresse dans la forêt à quelques centaines de mètres en contrebas des maisons. C’est une sépulture réservée aux très jeunes enfants venant à mourir au cours des premiers mois. Une cavité est sculptée à même le tronc de l’arbre. On y dépose le petit mort emmailloté d’un linceul. On ferme la tombe ligneuse par un entrelacs de branchages et de tissus. Au fil des ans, lentement, la chair de l’arbre se referme, gardant le corps de l’enfant dans son grand corps à lui, sous son écorce ressoudée. Alors peu à peu commence le voyage qui le fait monter vers les cieux, au rythme patient de la croissance de l’arbre. P 11

 

          Je ne sais plus si j’ai pris des notes en repensant à l’arbre, à son écorce close sur les petits corps invisibles. Je n’en suis pas certain : parfois on écrit dans son cerveau mieux que nulle part ailleurs. P 13

 

          J’ai compris depuis longtemps que nous ne « faisons » pas de films, mais qu’ils naissent de nous et se dessinent comme ils l’entendent, au moment qu’ils ont choisi. P 14

 

          A quel point le fait qu’ il m’ait dit être atteint d’un cancer parvenait à modifier l’appréhension que j’avais de lui, comme si, chargé désormais de cette maladie, il n’était plus tout à fait l’homme que je connaissais, mais devenait une créature en partie étrangère et avec laquelle je ne savais pas encore comment il fallait que je me comporte. P 20

 

          Le remords, le temps, la mort, le souvenir ne sont que les différents masques d’une expérience qui n’a pas de nom dans la langue, et qu’on pourrait au plus simple désigner par l’expression « usage de la vie ». Quand on u pense, toute notre existence tient dans l’expérimentation que nous en faisons. P 32

 

          Poursuivre sa vie quand autour de soi s’effacent les figures et les présences revient à redéfinir constamment un ordre que le chaos de la mort bouleverse à chaque phase du jeu. Vivre, en quelque sorte, c’es savoir survivre et recomposer. P 47

 

          Est-il possible que nous tombions malades lorsque nous acceptons de laisse prendre une place de plus en plus grande à la mort, que nous l’invitions quelque part à nous envahir, à s’installer en nous, alors qu’auparavant nous avions tout fait pour la circonscrire au-delà d’un périmètre qui nous paraissait être le seul champ possible de notre existence ? P 63

 

          Ce n’est jamais la bonne distance. Ces évènements sont une parabole sur la distance idéale qui nous permet de connaître les êtres et de vivre en leur compagnie : ni trop près ni trop loin. Reste à trouver cette distance. P 73

 

          C’est aussi une affaire de distance qui a eu raison de nous. J’étais un perpétuel absent. Ma présence était temporaire, intermittente, imprévisible. Florence aurait voulu un mari. Elle avait eu un courant d’air. Agréable, disait-elle. Rafraîchissant parfois. Insuffisant toujours. P 73

 

          Un enfant mort-né. « Mort-né », c’est l’une des formules les plus abruptes de la langue. Une distance infiniment petite, dont la petitesse signe l’absence puisque les deux extrêmes, naissance, mort, se confondent. P 74

 

          Le cinéma est une expérience de ténèbres lumineuses. Heureuses car de celles-là on revient. P 84

 

 

Lu en février mars 2016