Je vous parle aujourd’hui d’un de mes auteurs contemporains préférés, d’où une difficulté supplémentaire dans la rédaction de ma critique. Il y a plus d’attentes que chez un autre auteur, l’affectif entre en jeu…

 

Les passants de Lisbonne Philippe Besson

 

Résumé de l’éditeur

 

          « On ne renonce jamais vraiment, on a besoin de croire que tout n'est pas perdu, on se rattache à un fil, même le plus ténu, même le plus fragile. On se répète que l'autre va finir par revenir. On l'attend. On se déteste d'attendre mais c'est moins pénible que l'abandon, que la résignation totale. Voilà : on attend quelqu'un qui ne reviendra probablement pas. »

          Hélène a vu en direct à la télévision les images d'un tremblement de terre dévastateur dans une ville lointaine ; son mari séjournait là-bas, à ce moment précis.
           Mathieu, quant à lui, a trouvé un jour dans un appartement vide une lettre de rupture.
           Ces deux-là, qui ne se connaissent pas, vont se rencontrer par hasard à Lisbonne. Et se parler.

          Une seule question les taraude : comment affronter la disparition de l'être aimé ? Et le manque ?

          Au fil de leurs déambulations dans cette ville mélancolique, dont la fameuse « saudade » imprègne chacune des ruelles tortueuses, ne cherchent-ils pas à panser leurs blessures et à s'intéresser, de nouveau, aux vivants ?

 

Ce que j’en pense :

 

          Faisant partie du fan-club de Philippe Besson, je me suis précipitée sur ce livre que j’ai beaucoup aimé.

          On est frappé d’emblée par cette rencontre entre deux êtres en souffrance, qui ne se connaissent pas mais se « re-connaissent ». Matthieu voit chaque jour Hélène quand il rentre de sa promenade dans Lisbonne écrasée par la chaleur, la moiteur. Elle est allongée, le regard dans le vide.

          Il l’aborde presque malgré lui, sa souffrance l’attire car elle fait écho à la sienne : son mari est mort lors d’un séisme à San Francisco (et oui, « the big one » dont on parle tant a eu lieu), et on saura plus tard qu’il a perdu quelqu’un lui-aussi, son compagnon l’a quitté un jour sans prévenir et depuis il erre sur les traces de leur amour.

         Elle se confie à lui, lui explique l’inexplicable : la mort, la façon dont on l’apprend lors d’une catastrophe comme celle-ci qui a fait des milliers de morts, le désarroi de ce qu’on appelle les cellules de crise, l’aide aux victimes. Comment aider des gens qui ont subi un tel traumatisme ? Comment trouver les mots ? Comment elle y a cru jusqu’au bout, est allée chercher son mari à l’aéroport. "Elle dit la blancheur de cet instant. Oui, la blancheur. Elle dit la seconde où elle apprend que celui qu’elle attend, n’arrivera pas, qu’il n’est jamais parti". P 48

          Elle parle du deuil impossible puisqu’officiellement il est « porté disparu », administrativement il n’est pas mort. Peut-on faire le deuil, quand on  n’a pas le corps de l’autre, dans un cercueil, ou une urne ? C’est tellement dématérialisé, abstrait…

           Il y a le deuil impossible à faire et en face le déni en l’absence de corps.

          Elle raconte la lourdeur des démarches qu’elle fait étape par étape, de manière automatique, l’alternance entre l’espoir et la réalité.

          Bien sûr le compagnon de Matthieu n’est pas mort, il a mis fin de façon brutale à leur relation et il le cherche dans Lisbonne, au gré de rencontres improbables, comme si, multiplier les expériences sexuelles pouvait faire oublier l’absent. Est-ce seulement la mort qui donne le droit de prétendre à faire le deuil ?

          Ils ont perdu un être cher, tous les deux, ils souffrent de l’absence de l’autre, et peu à peu, ils s’ouvrent l’un à l’autre, sans pudeur. Ils peuvent enfin mettre des noms sur leurs émotions, leur chagrin. L’autre peut comprendre, mieux que les proches, car ils parlent le même langage. Ils s’interrogent tous deux sur la souffrance, y-a-il des degrés de souffrance, une hiérarchie ? Certaines douleurs ont-elles plus de valeur que d’autres ?

          D’ailleurs, on dit souvent que l’autre est parti, même lors d’un décès comme si le mot mort était impossible à prononcer. "Un disparu est un disparu. Peu importent les circonstances de la disparition. A la fin, ce qui compte, c’est qu’on est seul, affreusement seul. Dépareillé". P 66

          Ils se disent l’absence de l’autre, le manque, le peu de choses que l’on sait finalement sur l’autre, mais aussi comment on survit, parce qu’il s’agit davantage de survie ; « Ça fait des miracles le corps, quand ça refuse de mourir. » P 72

          Il y a une scène très belle, quand ils visitent le cimetière, le jour de son anniversaire de mariage, les veuves toute habillées de noir qui regardent d’un air étrange ces touristes en ballade dans un lieu touristique… "Mais Hélène s’accroche à son bras et dit sa sororité avec les veuves portugaises, alors il redresse la tète et promène les yeux sur les tombes grises et blanches, sur les arbres et les bosquets qui font de ce lieu de mort une sorte d’oasis". P 129

          Ils se confient l’un à l’autre, probablement parce qu’ils ont peu de chance de se revoir par la suite, mais aussi parce que chacun sait presque intuitivement ce que l’autre ressent, alors pas besoin de mots superflus, d’attitudes plus ou moins composées. On sait très bien qu'il n'y aura pas une histoire d'amour entre eux, mais un lien très fort se noue, une sorte de fraternité. ce sont des compagnons d'infortune.

          Et bien sûr, il y a un troisième personnage : Lisbonne, sa moiteur, la chaleur de l’été, l’ambiance si particulière, une histoire mélancolique dans la ville de la « Saudade », et l’on entendrait presque Amalia Rodrigues en tendant l’oreille… une atmosphère qui m’a fait penser au journaliste Pereira qui transpire en arpentant la ville et en buvant citronnade sur citronnade pour tenter d’étancher sa soif, en 1938, sous la dictature de Franco (« Et Pereira prétend » très beau livre de l’auteur italien Antonio Tabucchi)

          La mélancolie est à Lisbonne ce que  l’amour est à Venise, dans notre inconscient, et c’est palpable. Je connais très peu cette ville, car mon mari est originaire de l’Algarve que j’aime énormément et le ressenti n’est pas du tout le même…

          Mais, car il y a un mais, qui ne fera pas de ce livre un coup de cœur franc et définitif : j’ai été déçue par la fin. Tout était magique et tout à coup, l’histoire s’est accélérée, et c’est dommage.

          Très beau titre également, les passants, telles deux ombres qui déambulent dans Lisbonne, ils ne sont que de passage, à un moment particulier de leur vie…

          L’écriture de Philippe Besson est belle, les mots sont choisis avec précision, presque lapidaire parfois, brute de décoffrage, car inutile de s’étendre et sombrer dans le pathos. J’aime cette sensibilité si particulière de l’écrivain, tout en pudeur, qui me donne l’impression souvent de ne s’adresser qu’à moi, comme un double et ses mots me touchent, presqu’à chaque livre, alors une bonne note quand même et un livre à lire si on aime la sensibilité de  l’auteur…

 

          Note : 8,4/10

 

L’auteur :

 

Philippe-Besson 2014-1

 

"Les passants de Lisbonne" (Éd. Julliard)

 

Extraits :

         Beaucoup de citations, mais c'était tellement difficile de faire un choix...

          Il s’arrête au pied de l’escalier de marbre et jette machinalement un coup d’œil vers le jardin intérieur à ciel ouvert. La femme brune est là, comme chaque jour. Elle est assise dans un des fauteuils, laissant traîner un magazine sur la table basse à côté d’elle, ne touchant pas au verre qu’elle a commandé. Elle a les yeux perdus dans le vide.

          Il voit cela, la fixité du regard, la cécité du regard. P 11

 

          Il ne doit rien précipiter et il a envie de demeurer auprès d’elle. Cette situation commence à lui plaire, le frôlement de leurs deux solitudes. P 16

 

          C’est curieux comme on compte sur l’exil pour régler nos névroses et comme on doit convenir rapidement qu’ils ne règlent rien. Au mieux ils appellent des névralgies. Mais on part quand même, on repart quand même. P 30

 

          Il songe à cette ironie : être un bâtisseur et finir enseveli sous les décombres. Il n’en sourit pas, comment en sourire ? Il a remarqué que les coïncidences sont fréquemment tragiques. P 39

 

           Les autres n’ont pas à entendre ce qu’elle a à révéler. Seul l’homme en face d’elle, ce parfait inconnu, a droit à la vérité. Elle ne cherche pas à comprendre pourquoi il a été choisi, lui plutôt qu’un autre. Elle s’est engagée dans cette confession sans réfléchir vraiment, simplement guidée par son intuition, et par la langueur du moment,  par l’exotisme du lieu de leur rencontre.

          Lui, il attend les prochaines déflagrations. P 44

 

          Elle a conscience de la fraternité qui se noue, mais peuvent-ils charrier l’un et l’autre un cadavre ? P 58

 

          « Parler de lui au présent, c’était le ranger encore du côté des vivants et s’il était vivant, alors je n’étais pas tout à fait morte. P 68

 

          Elle dit ; « il ne pleut donc jamais dans cette ville ? »

           Non, jamais, c’est l’été tout le temps, violent, brutal. Les étés sont insoutenables. Si on veut des précipitations, il faut venir en hiver seulement, la ville est grise, humide, c’est à peine imaginable. Dès le printemps revenu : malgré la présence de la mer, malgré le vent en provenance des côtes, le thermomètre monte dangereusement et il fait désespérément sec. C’est comme une calamité d’Afrique qui se serait abattue sur les rues, sur les toits. P 77

 

          Elle consent à ce qu’elle fuit d’habitude, parce qu’elle est avec lui, parce qu’elle est divertie de son immobilité, parce que ses repères sont bousculés. P 81

 

          Oui, c’est mieux les corps secs, nerveux qu’on n’a pourtant pas polis, travaillés parce que la jeunesse précisément, c’est cette facilité-là, cette beauté sans efforts, cette insolence.  Et puis, c’est des nuits blanches, l’épuisement qui abrutit mieux qu’une ivresse, mieux que le vin dans la gorge. Et l’insouciance, l’idée que rein n’est important, que tout est possible. P 85

 

          Il a passé l’âge de se montrer autre qu’il n’est. P 91

 

          Du reste, ils n’entendent pas prétexter l’ignorance. Simplement ils ressentent, sans qu’aucun d’autre eux ne se hasarde à le formuler, l’utilité de retrouver le calme de leur première rencontre, cette indolence qui autorisait toutes les confessions, le mépris du danger. P 97

 

          Il observe la femme comme au premier jour, écrasée par la mélancolie. Il a partagé sa crainte que les choses entre eux, inexplicablement s’arrêtent. Pire, s’éteignent. Et comme elle il est soulagé de recommencer leur dialogue. En réalité, ils sont deux accidentés se soutenant l’un l’autre. On ne voit que cela, leur claudication, leur secours mutuel,  ce compagnonnage des éclopés. P 100

 

          Une phrase banale, toute simple, même pas un exutoire, plutôt une expiration, comme le dernier souffle des mourants. Des mots ordinaires et terribles, en forme de litanie.

          « Vincent n’est pas revenu ». p 106

 

Lu en février 2016