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21 septembre 2016

"La Dame de Pique" d'Alexandre Pouchkine

          Immergée dans les nouvelles de Nikolaï Gogol, j’ai eu envie de lire une œuvre de son ami Pouchkine. J’ai choisi « La Dame de Pique ».

 

La dame de Pique d'Alexandre Pouchkine

 

Résumé

 

          Lors d’une soirée, Hermann  entend un officier raconter une anecdote concernant sa grand-mère, la comtesse Anna Fedotovna, qui, perdant beaucoup d’argent au jeu,  aurait réussi à rétablir sa situation grâce à une combinaison secrète de trois cartes que lui conseille le comte de Saint-Germain,  à la condition express de ne plus jouer par la suite, passant ainsi une sorte de pacte avec lui.

          La comtesse tiendra parole, ne divulguant la fameuse combinaison qu’une seule fois à un joueur en danger, menant une vie confortable avec sa femme de chambre, ses domestiques.

          Hermann veut connaître la fameuse combinaison pour la mettre en pratique. Pour cela, il fait des travaux d’approche en courtisant la femme de chambre, Lisabeta Ivanovna afin de s’introduire dans la maison de la comtesse. Mais, tout ne se passe pas comme prévu…

 

 

Ce que j’en pense :

 

          C’est difficile de parler de cette œuvre, très courte mais dense, qui peut s’interpréter à plusieurs niveaux.

          Pouchkine raconte très bien l’univers du jeu, la décharge d’adrénaline qui accompagne la prise de risque. Son héros, Hermann, assiste de façon assidue au jeu sans jamais toucher une carte, pour éviter la tentation. On peut gagner certes, mais aussi se retrouver ruiné. « Le jeu m’intéresse, dit Hermann, mais je ne suis pas d’humeur à risquer le nécessaire pour gagner le superflu. »

          Apprendre qu’il peut exister une combinaison parfaite, une martingale magique,  va modifier la donne et devenir une pensée obsessionnelle : tout mettre en œuvre pour se la procurer à tout prix. Hermann est décrit comme un homme froid, calculateur qui met en place une stratégie de façon méthodique, manipulant Lisabeta sans l’ombre d’un scrupule.

          Dans la mesure où il y a une chance de gagner, la manière de penser change, l’obsession monte en puissance, prend toute la place et la prudence du départ, par rapport au jeu, s’efface tant l’esprit est obnubilé par la possibilité du gain. Doit-on vendre son âme au diable pour gagner ?

          Pouchkine ne nous le rend jamais sympathique, ce n’est pas le but recherché ; il aborde, via le thème du jeu, différents personnages qui ont leurs forces et leurs faiblesses, ils  sont bien construits, en particulier Lisabeta et la comtesse:« La comtesse n’avait plus la moindre prétention à la beauté ; mais elle conservait les habitudes de sa jeunesse, s’habillait à la mode d’il y a cinquante ans, et mettait à sa toilette tout le temps et toute la pompe d’une petite maîtresse du siècle passé. Sa demoiselle de compagnie travaillait à un métier dans l’embrasure de la fenêtre. »

          Mais, qui est « la Dame de Pique » en fait ? Un mythe ou une histoire vraie ? Une femme ? Le jeu  qui rend fou? La mort ?

          La tension monte, comme les joueurs qui retiennent leur souffle autour de la table de jeu. Le rythme de l’écriture est tellement rapide qu’il nous entraîne dans l’aventure, comme la tornade tourne sur elle-même en s’intensifiant. On reconnaît la petite musique du poète dans ce petit chef-d’œuvre (petit par le nombre de pages bien-sûr), l'auteur n'hésitant pas à jouer avec le fantastique, le surnaturel, lors de sa narration.

          J’ai lu quelques poèmes de Pouchkine mais je n’avais jamais lu une nouvelle ou un recueil en entier. J’ai appris, en cours de russe, la lettre de Tatiana dans « Eugène Onéguine », il me reste encore quelques uns des quatre-vingt vers en tête. J’ai commencé il y a longtemps « La fille du capitaine », en édition bilingue (une édition ancienne dont on doit découper les pages !) mais je me suis arrêtée en route… donc, j’ai bien envie de continuer l’aventure.

          Note : 9,2/10   challenge 19e siècle

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L’auteur :


           Né en 1799, Alexandre Sergueïevitch Pouchkine (Александр Сергеевич Пушкин) est un poète, dramaturge et romancier russe. Son père appartient à la très ancienne noblesse russe. Par sa mère, il est l’arrière petit fils d’un esclave maure offert à Pierre le Grand, connu sous le nom d’Abraham Hannibal.


           Pouchkine reçoit une éducation française et devient fonctionnaire impérial. Osant critiquer la politique d'Alexandre III, comme l'attestent le poème « Ode à la liberté»  ou la tragédie historique « Boris Godounov», il est condamné à l’exil et sera réhabilité par Nicolas Ier.

          Après son mariage, il entame son œuvre en prose : « La dame de Pique » en 1833, « La fille du capitaine » en 1836, puis son chef-d’œuvre « Eugène Onéguine ».

          Pas très heureux en amour, il meurt à la suite d’un duel en 1837. Déjà considéré  comme le plus grand écrivain russe, les circonstances dramatiques de sa disparition vont le  transformer en véritable légende. Il bénéficie toujours d'une énorme popularité en Russie et son oeuvre a inspiré de grands compositeurs comme Tchaïkovski (« La dame de pique », « Eugène Onéguine ») , Moussorgski (« Boris Godounov »)..

           http://www.lespoetes.net/poete-37-Alexandre-POUCHKINE.html

 

Extraits :

 

          « Quelle existence ! » se dit tout bas la demoiselle de compagnie. En effet, Lisabeta Ivanovna était une bien malheureuse créature. « Il est amer, le pain de l’étranger, dit Dante ; elle est haute à franchir, la pierre de son seuil. » Mais qui pourrait dire les ennuis d’une pauvre demoiselle de compagnie auprès d’une vieille femme de qualité ? Pourtant la comtesse n’était pas méchante, mais elle avait tous les caprices d’une femme gâtée par le monde. Elle était avare, personnelle, égoïste, comme celle qui depuis longtemps avait cessé de jouer un rôle actif dans la société. 

 

          Elle avait de l’amour-propre et sentait profondément la misère de sa position. Elle attendait avec impatience un libérateur pour briser ses chaînes ; mais les jeunes gens, prudents au milieu de leur étourderie affectée, se gardaient bien de l’honorer de leurs attentions, et cependant Lisabeta Ivanovna était cent fois plus jolie que ces demoiselles ou effrontées ou stupides qu’ils entouraient de leurs hommages. 

 

          Ainsi, né joueur, jamais il n’avait touché une carte, parce qu’il comprenait que sa position ne lui permettait pas (il le disait lui-même) de sacrifier le nécessaire dans l’espérance d’acquérir le superflu ; et cependant il passait des nuits entières devant un tapis vert, suivant avec une anxiété fébrile les chances rapides du jeu

 

          Révélez-moi votre secret ! Voyons ! Peut-être se lie-t-il à quelque péché terrible, à la perte de votre bonheur éternel ? N’auriez-vous pas fait quelque pacte diabolique ?… Pensez-y, vous êtes bien âgée, vous n’avez plus longtemps à vivre. Je suis prêt à prendre sur mon âme tous vos péchés, à en répondre seul devant Dieu ! Dites-moi votre secret !

 

Lu en septembre 2016

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18 septembre 2016

"Le journal d'un fou" de Nikolaï Gogol

          Je continue à explorer l’œuvre de Nikolaï Gogol (Гоголь Николай Васильевич) avec cette nouvelle : « Le journal d’un fou »

          Titre russe : Записки сумасшедшего  les mémoires d’un fou

 

Le journal d'un fou de Nikolaï Gogol

 

Résumé

 

          C’est l’histoire de Poprichtchine, un fonctionnaire russe comme Gogol les apprécie. Préposé au taillage des plumes dans un ministère de Saint-Petersbourg,  il s’ennuie dans ce travail où il n’est pas reconnu à sa juste valeur et peu à peu s’évade de cet univers triste et sombre dans un délire.

 

Ce que j’en pense :

 

          Ayant beaucoup aimé « Le manteau » et « Le nez », j’avais très envie  de continuer à explorer l’œuvre de Nikolaï Gogol et je n’ai pas été déçue du voyage.

          Voir ce fonctionnaire commencer à interpréter les actes des autres, à entendre parler les chiens, sombrant peu à peu dans un délire de type psychotique, avec des éléments de dépersonnalisation est jubilatoire.

          On voit le raisonnement basculer peu à peu ; au départ, on a un homme obsessionnel, dans sa façon de tailler ses plumes ou classer ses documents, avec un journal tenu scrupuleusement qui commence le 3 octobre. Les dates deviennent farfelues après le 8 décembre.

          Cela donne par exemple An 2000 puis,  43e jour d'avril  ou 86e jour de Martobre. Entre le jour et la nuit ou encore J'ai oublié la date. Il n'y a pas eu de mois non plus. C'était le diable sait quoi et on arrive à : Jo 34e ur Ms nnaée. 349 reirvéF

          A mesure qu’on avance, il n’est plus le petit fonctionnaire, brimé par sa hiérarchie,  mais pense être le roi d’Espagne, son délire se structure, la persécution infiltre le raisonnement, le contact avec la réalité s’estompe, tout est sujet à interprétation.

          Il est un amoureux aigri et se croit aimer en retour, tenant des propos sur la femme qui ne manque pas piquant : « La femme est amoureuse du diable. Oui, sans plaisanter. Les physiciens écrivent des absurdités, qu'elle est ceci, cela… Elle n'aime que le diable. »

          Le dialogue avec les chiens est savoureux, (notamment la scène où il va dérober, dans la corbeille du chien  les billets écrits par celui-ci), tout comme ses élucubrations sur sa prise de fonction comme roi, ou sa perception de l’asile qu’il croit être son palais.

          Nikolaï Gogol a très bien montré les limites floues entre la raison et la folie, comment on bascule insensiblement vers le délire psychotique.

          Tout au long du récit, on trouve des réflexions extraordinaires, des perles de lucidité : « L'Anglais est un grand politique. Il essaie de se faufiler partout. Tout le monde sait que, quand l'Angleterre prise, la France éternue. »

          J’ai beaucoup aimé cette nouvelle et j’ai du mal à en parler, les mots me manquent, peut-être la peur de déformer la pensée de l’auteur… j’aime son univers, ici on n’est plus dans la drôlerie du « Nez », on a franchi une frontière, on est passé de l’absurde à la folie et Nikolaï Gogol sait très bien en parler. On remarque, au passage, l’attrait qu’exerce le nez chez cet auteur…

          Note : 9/10 Challenge 19e siècle

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L’auteur :

 

Né en Ukraine en 1809, Nicolaï Vassiliévitch Gogol (en russe : Николай Васильевич Гоголь) est un prosateur, dramaturge, poète, critique littéraire et publiciste russe d'origine ukrainienne.

  

Nikolaï

        Gogol s'installe à Saint-Pétersbourg en 1828 où il occupe des emplois administratifs dans des ministères et commence à publier des nouvelles. Il y rencontre Pouchkine qui l'encourage à écrire…

         
Nikolai Gogol

 

          Puis il se lance dans le théâtre avec « Le Révizor »  et son œuvre majeure : "Les Âmes mortes", dont le sujet lui a été confié par Pouchkine qu'il admire toujours.

 

 

 

Extraits :

 

          Quels fripons nous sommes, nous autres, fonctionnaires ! Ma parole, nous rendrions des points à n'importe quel officier ! Qu'une dame en chapeau montre seulement le bout de son nez, et nous passons infailliblement à l'attaque !

 

          J'avoue que j'ai été stupéfait en l'entendant parler comme les hommes. Mais plus tard, après avoir bien réfléchi à tout cela, j'ai cessé de m'étonner.

 

          Je veux bien qu'on me supprime ma paie, si de ma vie j’ai entendu dire qu'un chien pouvait écrire ! Un noble seul peut écrire correctement.

 

         J'aimerais observer de plus près la vie de ces messieurs. Toutes ces équivoques, ces manèges de courtisans, comment ils se conduisent, ce qu'ils font dans leur monde… Voilà ce que je désirerais apprendre !

 

          Il y a longtemps que je soupçonne que le chien est beaucoup plus intelligent que l'homme. Je suis même persuadé qu'il peut parler mais qu'il y a en lui une espèce d'obstination. C'est un remarquable politique : il observe tout, les moindres pas de l'homme.

 

          Eh bien, voyons : cette lettre est calligraphiée assez lisiblement. Pourtant, il y a un je ne sais quoi de canin dans ces caractères.

 

         Tout ce qu'il y a de meilleur au monde échoit toujours aux gentilshommes de la chambre ou aux généraux. On se procure une modeste aisance, on croit l'atteindre, et un gentilhomme de la chambre ou un général vous l'arrache sous le nez.

 

          Ce n'est pas parce qu'il est gentilhomme de la chambre qu'il lui viendra un troisième œil au milieu du front. Son nez n'est pas en or, que je sache, mais tout pareil au mien, au nez de n'importe qui ; il lui sert à priser, et non à manger, à éternuer, et non à tousser.

 

Lu en septembre 2016

 

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17 septembre 2016

"Loin de la foule déchaînée" de Thomas Hardy

         Ce livre était dans ma PAL depuis un bon moment, en fait depuis que j’ai vu le film que j’ai beaucoup aimé, littéralement scotchée.

 

Loin de la foule déchaînée de Thomas Hardy

 

Résumé

 

          Gabriel Oak est berger ; il fait des projets et déclare à sa flamme à une jeune femme qui le repousse. Et sur ses entrefaites, il perd son troupeau de brebis à cause d’un de ses chiens qui, dans un excès d’ardeur mal canalisée, va les faire toutes chuter dans un précipice.  Il est obligé de louer ses services comme berger, homme à tout faire.

          Dans sa recherche de travail, il arrive dans une ferme où un incendie vient de se déclarer et qu’il arrivera à juguler en coordonnant les actes des ouvriers, grâce à son sang-froid, ce qui lui vaut le respect de tous. Voyant l’efficacité de cette action, la fermière, Batsheba Everdene, qui vient d’hériter de cette propriété à la suite du décès de son oncle, accepte de l’embaucher.

          Bien-sur, la jeune femme est celle qui l’a éconduit lors de sa demande en mariage quelques temps plus tôt. Elle ne va pas hésiter à affronter tous les préjugés que peuvent avoir les ouvriers agricoles ou les autres propriétaires sur une femme très jeune qui veut diriger sa ferme toute seule. Gabriel Oak veille sur sa belle patronne, en même temps que sur la propriété et le travail de chacun et la vie s’organise…

 

Ce que j’en pense :

 

          J’ai beaucoup aimé ce roman. L’histoire est belle, les personnages sont bien décrits, on se les imagine aisément tant la narration est soignée. Thomas Hardy nous décrit l’histoire d’une jolie femme et de trois hommes qui l’aiment chacun d’une façon différente. Il dissèque avec beaucoup d’acuité les personnalités de chaque protagoniste, leurs qualités et leurs défauts, leur conception de la vie et de la société.

          En plus de sa beauté, Batsheba a  un  caractère bien trempé; bien-sûr, elle doit faire ses preuves en prenant les rênes de la ferme mais elle sait ce qu’elle veut et sait s’entourer, apprend à négocier les prix pour vendre ses récoltes, demande de l’aide quand elle hésite.

          Elle ne se contente pas d’être jolie, ce n’est pas une écervelée, donc pas de cliché, elle doit faire ses preuves comme un homme pour se faire respecter, n’hésitant pas à mettre la main à la pâte et c’est sur son action que son entourage la juge. « Sa voix était singulièrement harmonieuse et attachante : c’était un son léger et tendre, fait pour inspirer le roman, une de ces voix fréquemment décrites, rarement entendues. »

          L’auteur nous décrit bien cette femme, un peu en avance par rapport à la société de  son époque,  qui parfois fait des actes inconsidérés lorsqu’elle s’ennuie (comme envoyer pour la Saint-Valentin une carte à William Boldwood un fermier voisin  où elle écrit « épouse-moi ». alors  qu’il ne l’avait  jamais vraiment remarquée auparavant, le fermier va tomber amoureux d’elle…« L’action avait été commise étourdiment, sans aucune réflexion. Bathsheba considérait l’amour comme un jeu ; mais elle ne se faisait aucune idée de l’amour vrai, de celui qui subjugue ». Parfois, elle nous fait penser à Scarlett O’Hara dans « Autant en emporte le vent ».

          Trois hommes, donc trois version de l’amour : l’amour désintéressé, la passion et l’amourette…Tout d’abord,  le berger Oak, un homme solide, travailleur, ayant la connaissance de la terre, et des animaux, sur lequel on peut s’appuyer, qui apprend de ses erreurs.

           Il est touchant avec son amour inconditionnel pour  Batsheba qu’il va servir avec zèle, loyauté, mettant de côté ses sentiments. Touchant certes, mais crédible, nous sommes au XIXe siècle, les déclarations d’amour, les sentiments, les valeurs se sont pas les mêmes que de nos jours. La parole donnée a un sens, de même que la loyauté, le respect de l’autre.

          William Boldwood est un personnage intéressant également : fermier célibataire taciturne, préoccupé de ses terres mais qui veille aussi sur les autres (Fanny par exemple), il ne prête pas vraiment attention à la jeune fermière avant de recevoir la carte et qu’on voit se métamorphoser par amour.

          Parmi les hommes qui gravitent autour d’elle, on trouve aussi le sergent Troy, le "bel homme", sanglé dans son bel uniforme, profiteur qui aime séduire et abuse de son charme, superficiel. On a certes ces quatre personnages principaux, mais les rôles  secondaires sont très intéressants, bien décrits par l’auteur : Fanny, une jeune femme qui suit un régiment par amour pour un beau sergent, ou certains des ouvriers agricoles.

          Thomas Hardy nous offre, dans ce roman, une belle réflexion  sur la société en général, sur le destin, la loi de causalité (ou l’effet papillon), sur l'être et le paraître, sur le statut de la femme au XIXe siècle, (cf. une phrase terrible sur la maltraitance P 348), sur  le rôle de l’Eglise, sur l’amour et ce qu’il peut faire faire aux gens lorsqu’il est excessif ou non partagé ; il rend hommage au monde agricole qui vit au rythme des saisons, des intempéries, respectant la nature. S’inspirant de son Dorset natal, il a inventé un lieu, le Wessex, pour situer son histoire et il le décrit tellement bien, qu’on a l’impression de faire partie du décor et de l’histoire.

          Dans un style narratif magnifique, l’auteur nous fait partager son amour de la terre, avec des belles descriptions  de cette campagne verdoyante, dans laquelle galopent les chevaux, paissent les brebis ; comment les gens travaillent dans les champs, dans des conditions bien différentes de nos paysans actuels, la moindre erreur pouvant avoir des conséquences terribles sur les récoltes. Une sagesse innée de la Terre qui semble tellement loin de nos jours.

          J’aime beaucoup cet auteur que j’ai découvert, avec beaucoup de plaisir autrefois,  avec « Tess d’Urberville ». L’écriture est belle, mélodieuse ; les descriptions sont à  couper le souffle, il n’y a pas de longueurs, les phrases roulent, s’enchaînent comme le galop des chevaux ou le rythme des saisons. Je rends hommage, au passage, au cinéaste danois Thomas Vinterberg qui est resté très proche du roman, ne l’a pas dénaturé.

          Donc un nouveau coup de cœur, et l’envie de lire ses autres romans, notamment « Jude l’Obscur », le titre à lui-seul est une invitation au voyage. Un seul regret : l’avoir laissé attendre trop longtemps dans la bibliothèque…

          Note : 9,4/10     challenge XIXe siècle

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L’auteur :

 

          Thomas Hardy naît le 2 juin 1840, dans une famille anglicane modérée : son père est tailleur de pierre et sa mère, lettrée, lui donne cours à domicile.

          De ses études, il garde le goût de la poésie latine. Sur le plan des idées, il se forme en lisant John Stuart Mill et adhère aux idées de Charles Fourier et d'Auguste Comte. Charles Darwin et la critique biblique lui font perdre la foi religieuse dont il porte le deuil toute sa vie. Se sentant rejeté par une société de classe londonienne qu'il exècre, il décide de rentrer dans son Dorset provincial cinq ans plus tard pour se consacrer à l'écriture.

          Très tôt, il écrit des poèmes, dont certains verront le jour trente ou quarante ans plus tard. En 1867, à son retour de Londres, il se tourne vers le roman pour essayer de vivre de sa plume. Passées les premières difficultés, il réussit honorablement. Il publie bientôt dans des revues et des magazines. De 1871 à 1896, il écrit quatorze romans (dont   : « Loin de la foule déchaînée »  en 1874 « Tess d'Urberville », en 1891 et « Jude l'Obscur » en 1896) et quatre recueils de nouvelles. Tous les romans sans exception se déroulent dans le sud-ouest de l'Angleterre.

          Après le scandale déclenché par la critique radicale du mariage et de la religion qu'est « Jude l'Obscur », il abandonne le roman. Il se consacre alors à ce qu'il considérait comme son chef-d’œuvre, « Les Dynastes », vaste poème dramatique composé de trois parties, publiées respectivement en 1903, 1906 et 1908.

          Il s’éteint   en janvier 1928.

http://www.jesuismort.com/biographie_celebrite_chercher/biographie-thomas_hardy_(ecrivain)-17168.php

 

Extraits :

 

          La poésie du mouvement est une expression parfois usitée ; mais, pour en savourer la volupté, il faut s’être trouvé seul, sur une hauteur, au milieu du calme de la nuit, et avoir contemplé la marche des étoiles ! Après cette incursion dans le domaine des constellations célestes, l’esprit, élevé au dessus des préoccupations terrestres, des pensées et des visions ordinaires, comprend mieux l’éternité.

 

          Cette nuit-là, Gabriel Oak, dans la maison de Coggan, vit, sous le voile de ses paupières fermées, s’agiter mille visions fantasmatiques et animées, comme un fleuve qui coule rapidement sous une couche de glace. Pendant la nuit, l’image de sa Bathsheba lui apparaissait toujours plus nette qu’au milieu de ses occupations, et il la contemplait tendrement durant ces longues heures d’obscurité. Les plaisirs de l’imagination compensent rarement les tourments de l’insomnie ; mais ce fait se produisait cependant pour Oak, car le bonheur de voir celle qu’il aimait effaçait presque la distance qui le séparait de celui de la posséder.

 

          La toilette d’une femme lui donne souvent une partie de sa contenance, et un habillement négligé lui enlève, par conséquent, quelque chose de ses moyens.

 

          Soudain, une femme très bien mise apparut au milieu de tous ces campagnards. Avançant comme un équipage au milieu de chariots, elle produisait l’impression d’un roman après une aride dissertation ou celle d’une brise rafraîchissante dans une fournaise.

 

          Il n’avait rien de léger ou d’insouciant dans le caractère. Ses actions, sévères dans leurs grandes lignes, étaient adoucies dans les détails. Comme il ne voyait de la vie que son côté grave, les hommes gais, ceux pour qui l’existence est un plaisir perpétuel le trouvaient peu sociable, tandis que les gens sérieux ou que l’adversité avait atteints, recherchaient volontiers son amitié.

 

          De même que les corps ne tirent point leurs couleur des rayons qu’ils absorbent, mais au contraire de ceux qu’ils reflètent les hommes sont jugés par leurs antipathies et leurs répugnances, tandis que leur bienveillance n’est nullement prise en considération.

 

Sa parole était facile et coulante ; il savait parler amour, faire une déclaration brûlante tout en pensant à son dîner ; rendre visite à un mari pour voir sa femme ; ou sembler pressé de payer avec l’intention de rester débiteur.

 

          Ceux qui possèdent le pouvoir d’adresser des reproches par leur silence ont dû expérimenter déjà que ce moyen est incomparablement plus efficace que la parole. Les yeux ont des accents que ne possède point la langue, et les lèvres blêmes et serrées sont parfois plus éloquentes qu’un long discours. C’est à la fois la grandeur et la souffrance exprimées par ce mode de langage qui leur font éviter le sentier pattu de la parole. Le regard de Boldwood était sans réplique.

 

          L’amoureux possède une grande force qui fait défaut à l’homme libre de tout attachement profond ; mais celui-ci, en revanche, est plus clairvoyant que celui qu aime. Il y a toujours un peu d’égoïsme où il y a beaucoup d’amour, et, malgré une addition de sentiments, soustraction de capacités.

LOIN DE LA FOULE DÉCHAINÉE Bande Annonce

Lu en septembre 2016

 

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12 septembre 2016

"La manteau suivi de Le nez de Nikolaï Gogol

          Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’avais envie de lire depuis très, très longtemps et voilà :

 

Le manteau suivi de Le nez de Gogol

 

Résumé

 

          Ce livre est constitué de deux nouvelles. Tout d’abord « Le manteau » nous raconte la vie de tous les jours d’un fonctionnaire modèle, Akaki Akakiévitch Bachmatchkine dont le travail consiste à recopier du matin au soir des documents et dont la vie va être bouleversée lorsqu’il se trouve obligé de remplacer son manteau usé.

          Dans « Le nez », on assiste à l’aventure du major Koliakov qui se retrouve un matin privé de son nez qui est son plus bel ornement. Et de façon burlesque, on retrouve ce nez dans le pain de son barbier coiffeur puis le nez va se pavaner en ville dans l’uniforme d’un conseiller d’état.

 

Ce que j’en pense :

 

          Gogol nous raconte à travers deux nouvelles quelle est la vie des fonctionnaires, leurs actes répétitifs, souvent dépourvus d’intérêt, mais aussi leurs aspirations et ce qu’il peut arriver quand un imprévu vient se mettre dans les rouages d’une machine bien huilée.

          J’ai beaucoup aimé Arkadi, son zèle, son application dans la calligraphie, mais aussi sa solitude car tout le monde l’ignore ou se moque de lui notamment de son manteau usé. Comment faire pour pouvoir en acheter un neuf, aller affronter le couturier, discuter le prix. Gogol nous montre ainsi que, contrairement à l’adage, l’habit fait le moine.

         Il nous décrit bien cette société bureaucratique et hiérarchisée  de l’époque, car il la connaît de l’intérieur puisqu’il a été lui-même fonctionnaire,  mais est-ce que cela a beaucoup changé ? « C’est la marche ordinaire des affaires dans notre sainte Russie. Le désir de faire comme les hauts fonctionnaires fait que chacun singe les manières de son supérieur. 

 

          Dans « Le nez », on est dans un tout autre registre : le domaine de l’absurde avec ce nez qui voyage dans un pain, puis est incarné dans un conseiller d’état.  Gogol nous fait toucher du doigt, l’apparence, ce qui fait qu’un homme est important ou non dans la société, comment faire pour retrouver son identité (son « entièreté » plutôt) avec des épisodes hilarants comme la rédaction d’une annonce dans un journal pour retrouver le nez. Que vont penser les autres ? On ne peut décemment pas se montrer sans son appareil.

          Je précise que j’ai lu ce livre sur ma liseuse, que je traîne avec moi dans les salles d’attente, entre autres car cela pèse moins lourd qu’un livre. J’ai commencé à lire « Le nez », en attendant mon tour chez ma rhumato, toujours en retard, et le spectacle devait être comique car je ne pouvais pas m’empêcher de sourire, puis rire le plus discrètement possible, (on imagine si c’était la salle d’attente d’un psy  ou s’il y avait des caméras cachées…)

          L’auteur nous propose une très belle critique de la société, « Mais la Russie est une terre si bizarre, qu’il suffit de dire un mot sur un assesseur quelconque, pour que tous les assesseurs, depuis Riga jusqu’au Kamtchatka, y voient une allusion à eux-mêmes. Ceci s’applique du reste à tous les grades, à tous les rangs. » en usant d’artifices sinon il se serait mis en danger à l’époque. Son écriture est belle, j’aime le rythme de l’écriture, les dialogues, Saint-Pétersbourg et les rues sombres le soir…

          C’est le premier livre de Gogol que j’ouvre ; je viens à peine de le terminer et il me manque déjà. J’ai donc téléchargé d’autres nouvelles, avant d’entamer « les âmes mortes » ou « le Revizor »

          Bref, un coup de foudre pour cette œuvre magistrale ;  ce n’est un secret pour personne, je suis passionnée par les auteurs du XIXe et la liseuse, c’est quand même bien pratique pour les œuvres libres de droits.

          Note : 9,5/10

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L’auteur :

 

          Né en Ukraine en 1809, Nicolaï Vassiliévitch Gogol (en russe : Николай Васильевич Гоголь) est un prosateur, dramaturge, poète, critique littéraire et publiciste russe d'origine ukrainienne.

          Il publie en 1829 un poème romantique éreinté par la critique dont il va brûler tous les exemplaires et ne reparlera jamais.

          Gogol s'installe à Saint-Pétersbourg en 1828 où il occupe des emplois administratifs dans des ministères et commence à publier des nouvelles. Il y rencontre Pouchkine qui l'encourage à écrire.

          Il publie alors le recueil « Arabesques », qui contient notamment La Perspective Nevski, Le Portrait et Le Journal d'un fou et le recueil « Mirgorod », où l'on trouve le conte fantastique Vij et une première version de « Tarass Boulba ».

          Puis il se lance dans le théâtre avec « Le Révizor »  et son oeuvre majeure : "Les Âmes mortes", dont le sujet lui a été confié par Pouchkine qu'il admire toujours.

         A partir de 1841, il bascule dans une exaltation religieuse et messianique. Il publie sa nouvelle « Le Manteau » en 1843. Après des séjours prolongés en Europe occidentale, il disparaît de la scène littéraire russe et, à son retour, en 1846, ses écrits obscurantistes et moralisateurs ne plaisent pas. Très abattu, il est sujet à des crises dont il succombera à l'âge de 42 ans.

 

 

Extraits :

 

          «Le manteau » 

          Le jeune homme cacha son visage dans ses mains et il songea combien il y a dans le cœur de l’homme peu de sentiments vraiment humains, et combien la dureté et la rudesse est le propre de ceux qui ont reçu une bonne éducation, même de ceux qui passent généralement pour bons et estimables.

 

          Nulle part on n’eût trouvé d’employé qui remplît ses devoirs avec autant de zèle que notre Akaki Akakievitch. Que dis-je, zèle, il travaillait avec amour, avec passion. Quand il copiait des actes officiels, il voyait s’ouvrir devant lui un monde tout beau et tout riant. Le plaisir qu’il avait à copier se lisait sur son visage.

 

          Dans ces moments de récréation et de répit, Akaki Akakievitch restait fidèle à ses habitudes. Personne n’eût pu dire qu’il l’avait rencontré rien qu’une fois le soir en société. Quand il était harassé de copier et n’en pouvait plus, il se couchait et songeait aux joies du lendemain, aux belles copies que le bon Dieu pourrait lui envoyer à faire.

 

          Mais comme beaucoup de fonctionnaires hautains, il n’avait du héros que l’apparence extérieure, et en ce moment il était dans une situation qui lui inspirait des craintes sérieuses pour sa santé.

 

          «Le nez »

 

          Une voiture avait fait halte devant le perron : la portière s’ouvrit, un monsieur en uniforme sauta en bas de la voiture et monta rapidement l’escalier. Quelle ne fut donc pas la terreur, et en même temps la stupéfaction de Kovaliov, lorsqu’il reconnut chez ce monsieur son propre nez !

 

          Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que bientôt on en vint à dire que le nez de l’assesseur de collège Kovaliov se promenait tous les jours, à trois heures précises, sur la Perspective de Nievsky. L’affluence des curieux était tous les jours énorme.

 

          Mais rien n’est durable dans ce monde, et c’est pourquoi la joie est moins vive dans l’instant qui suit le premier, s’atténue encore dans le troisième, et finit par se confondre avec l’état habituel de notre âme, comme le cercle que la chute d’un caillou a formé sur la surface de l’eau finit par se confondre avec cette surface.

 

          Mais ce qui est le plus étrange et le plus incompréhensible, c’est que les auteurs puissent choisir des sujets pareils pour leurs récits. Cela, je l’avoue, est tout à fait inconcevable ; cela, vraiment… non, non, cela me dépasse.

 

Lu en septembre 2016

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06 septembre 2016

"Bon rétablissement" de Marie-Sabine Roger

          Aujourd’hui,  place à la détente,  à l’émotion et au rire même avec Marie-Sabine Roger :

 

bon retablissement de Marie Sabine Roger

 

Résumé

 

          C’est l’histoire de Jean-Pierre Fabre, soixante-sept ans hospitalisé avec de multiples fractures après avoir été projeté dans la Seine par un chauffard. Il est seul, veuf et reçoit peu de visite : son frère avec lequel les relations sont froides, le jeune homme qui est venu à son secours, lors de l’accident, le policier qui mène l’enquête…

          Jean-Pierre, vieux ronchon, a oublié l’accident et tout ce qui s’y rapporte. Il va partir à la recherche de cette mémoire oubliée en écrivant ses souvenirs : enfance, mariage… sur son précieux Notebook qu’une jeune adolescente essaie de lui emprunter de temps en temps.

 

Ce que j’en pense :

 

          J’aime bien les romans de Marie-Sabine Roger en général car l’écriture est légère et assez drôle, donc après « trente-six chandelles » et « la tête en friche », pourquoi ne pas essayer « bon rétablissement » dont la version cinéma, avec entre autres, Gérard Lanvin, m’avait plu, mais sans plus car trop caricatural à mon goût .

          Ce héros, bourru, bougonnant sans cesse, abrupt dans ses propos,  est assez sympathique, donc on suit son parcours avec plaisir car il a eu la même vie que nous tous, les mêmes désirs, les mêmes souffrances, les mêmes désillusions. Il est revenu de tout, comme on peut l’être à son âge, quand on est veuf, sans enfant, retraité.

          Et bien-sûr, son accident va le faire réfléchir. Il découvre l’univers hospitalier (qui n’est l’est pas tellement, « hospitalier ») avec le grand patron, fier de son travail de « réparateur de fractures » qui fait sa visite et parade devant ses étudiants, (cela me rappelle tellement de souvenirs…) pour lequel le patient est réduit à un diagnostic, il n’est plus un homme souffrant d’un poly-traumatisme, il est « le poly-traumatisme », tellement réduit à l’état de meuble qu’on oublie toujours de fermer la porte…

          Mine de rien, toujours par l’humour, Marie-Sabine Roger décrit très bien cette absence d’empathie devant le patient souffrant.

          J’ai bien aimé les chapitres dans lesquels Jean-Pierre raconte la stérilité et le parcours difficile, les traitements, tous les charlatans qu’on peut être tenté de consulter : « Elle (Annie) a consulté des voyantes, des gourous, des magnétiseurs ; elle s’est fait poser des pierres de couleurs sur le ventre ; on lui a ouvert les chakras et planté des aiguilles le long des méridiens… elle a gobé des cachets, des gélules, des promesses, qui, comme chacun le saint, n’engagent que ceux qui y croient. »

           Mais aussi, les moments de désespoir quand elle pensait être enceinte et que…, et la douleur de ne pas pouvoir être mère avec ce que cela peut induire dans le couple. Cela m’a aussi rappelé des souvenirs…

          Ce livre est drôle, tout est tourné en dérision, le personnage est souvent « lourdingue », « Je n’y peux rien, j’ai un tempérament de cheval de labour, j’ai besoin de tirer mon soc et de peiner un peu pour savoir que j’existe. Il me faut de l’air, de l’espace. De l’occupation », et à la fois touchant car il ne se prend pas pour le centre du monde,  on le voit évoluer, perdre certains a priori, sur la société actuelle vue de son « grand âge » : immobilisé on a le temps de réfléchir et de s’ouvrir aux autres, découvrir la dureté du monde actuel, la précarité, les dérives de la religion, les réseaux sociaux…

          Il y a des phrases que j’aime beaucoup : « Chez moi, je n’ai pas de miroir, à part celui de la salle de bains, au dessus du lavabo. Je n’éprouve pas vraiment le besoin de me voir. Je forme avec moi un trop vieux couple. L’enchantement narcissique est passé. »,  parmi  tant d’autres… (Voir le florilège ci-dessous)

          Un bon moment de lecture, facile car les phrases sont courtes, le rythme enlevé, les bons mots et l’autodérision bien maniés, avec justesse et sans caricature. Ce roman va rester dans ma tête car les problèmes soulevés me touchent au propre et au figuré (et touche chacun d’entre nous), il est parfois jouissif et je le relirai sûrement ; ce n’est pas une bluette qu’on oublie aussitôt la dernière page tournée.

          Même si elle n’est pas Balzac, Maupassant ou Tolstoï (pardon à ceux que je ne cite pas) Marie-Sabine Roger me plaît assez, elle joue quand même dans une autre catégorie de Gilles Legardinier que j’ai égratigné au passage, il y a quelque temps.

          Note : 7,3/10

 

Bande-annonce : Bon Rétablissement ! - VF

L’auteur :

 

          Marie-Sabine Roger est née le 19 septembre 1957 à Bordeaux

          Publiée pour la première fois en 1989 en littérature jeunesse, Marie-Sabine Roger n'a pas cessé d'écrire depuis, dans des registres très variés, albums et romans jeunesse, romans pour grands adolescents et adultes, nouvelles et romans pour adultes, et plus récemment, collaboration à des scénarios pour le cinéma, avec Jean Becker.

          On lui doit entre autres : « la tête en friche », « Bon rétablissement » et plus récemment « trente-six chandelles »

 

Extraits :

 

          Je me suis réveillé en réanimation, polytraumatisé, ce qui ne manque pas de panache, et veillé par un flic qui avait l’air soucieux.

          Penser est une opération malsaine que je préfère éviter, dans la plupart des cas. D’autant qu’ici, faute d’échappatoire, mes réflexions tournent autour de mon nombril comme un hamster flippé court autour du moyeu de sa roue. Moi, moi, ma vie, mon œuvre.

 

          Il faut dire que l’hôpital, ça fait considérer la vie sous d’autres perspectives. Des perspectives pas très bandantes telles que la souffrance, l’agonie ou la mort, qui mettent mal à l’aise, en principe. Sauf, peut-être, les médecins légistes, qui doivent s’exciter comme des frénétiques et jouir discrètement dans les angles des murs lorsqu’ils traversent en fraude le service réa.

 

          L’espoir, c’est bon pour les rêveurs et les adolescents. Moi, j’ai des souvenirs. A mon âge, c’est plus sûr qu’avoir des ambitions.

 

          L’espoir fait surtout vivre ceux qui en tirent profit.

 

          C’est étonnant comme la vieillesse peut rendre un homme tolérant.

 

          Il m’arrive parfois de verser ma larmette. C’est de l’incontinence de mémoire, de l’énurésie de sentiment. 

 

          La gratitude naît de l’humanité que les gens vous témoignent, rarement de leur excellence. Ce chirurgien est aussi chaleureux qu’un frigo et m’inspire autant d’affection. Mais, je présume qu’il s’en fout, ce dont je ne peux lui en vouloir.

 

          « Bon rétablissement », quelle formule à la con ! J’ai l’impression d’être un gymnaste, je m’attends à ce qu’on m’applaudisse. Un petit salto vrillé, une roulade élevée, est-ce que ça vous irait ?

 

 

Lu en septembre 2016

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03 septembre 2016

"Frénégonde, quand la fratrie s'emmêle" de Lydia Bonnaventure

          Je vous parle aujourd’hui d’une lecture savoureuse à souhait. Il s’agit du deuxième livre de Lydia Bonnaventure : « Frénégonde ».

 

Frénégonde de Lydia Bonnaventure

 

Résumé

 

          Nous sommes en hiver 1135, à Alzey petit village du palatinat du Rhin. Frénégonde qui tient une échoppe d’apothicaire vient d’être victime d’un vol et réveille tout le monde avec ses hurlements.

           Essayant de découvrir qui est l’auteur de ce vol et dans quel but, elle décide de mener son enquête. Au même moment, Dame Anna vient lui rendre visite car elle mène une enquête sur la famille d’une nonne, Hildegarde qui n’est autre que la sœur de Frénégonde.

          Dame Anna se fait agresser en quittant le village et les évènements vont s’enchaîner, nous entraînant sur les routes de la région, tandis que Thibald, l’officier, mène l'enquête.

 

Ce que j’en pense :

 

          Un polar dont l’action se situe au Moyen-âge, quelle belle idée !!!

          Le personnage central, Frénégonde, est une féministe avant l'heure,  au caractère bien trempé, tonitruante, qui règne en maître sur son échoppe. Apothicairesse ! Ou Dame apothicaire, comme on veut, un métier sympathique ! elle est tellement bien décrite qu’on l’imagine manipulant ses plantes et ses fioles. Elle a son franc-parler, une gouaille qui fait qu’on l’aime tout de suite.

          Hildegarde a bien existé et Lydia Bonnaventure utilise le fait que certains de ses frères et sœurs ne sont pas clairement identifiés pour créer une sœur virtuelle, notre héroïne pour conter cette histoire. Les deux sœurs sont l'antithèse l’une de l’autre pour notre plus grand plaisir.

          Tous les personnages sont fouillés, creusés, qu’il s’agisse de Thibald l’officier qui mène l’enquête, dont l’histoire familiale est riche de secrets, de souffrances, Hildegarde ou de Gottfried, le fils de Frénégonde, amoureux transi, la mère supérieure et le mystérieux jongleur, entre autres…

          J’ai aimé cette atmosphère, la façon dont l’auteur emploie les mots, le vocabulaire, les tournures de phrases de l’époque, et la société du Moyen-âge, l’importance de l’Eglise, la vie quotidienne du monastère. On est loin de la parodie « des Visiteurs »… Qui parle de nos jours d’apothicairesse, truandaille, oblate, enfançon…  Un retour vers le passé  à ce rythme-là, et sans caricaturen j’en redemande, c’est vraiment un beau voyage et je me serais  volontiers invitée à leur table.

          Il faut quelques pages pour s’imprégner de la langue, et ensuite c’est une lecture savoureuse qui nous attend, dans tous les sens du terme car les ripailles sont fort sympathiques, et une fois qu’on est transposé en  1135, la magie opère…

          J’ai lu lentement pour faire durer le plaisir, sans me demander qui était  le coupable et pourquoi, en allant de temps en temps faire un tour sur le site de Lydia Bonnaventure qui a donné sur son site des photos de Alzey et de la région, car elle a visité les lieux ; par contre j’ai lu les cinquante dernières pages d’une traite ; en immersion totale.

           Je retiens une scène hilarante : l’enivrement au vin de messe !

        Un bon polar, une belle écriture, des dialogues assez truculents (certains échanges entre Frénégonde et Thibald en particulier) un sacré travail de recherche car tout est vraisemblable … j’espère que l’auteure va continuer sur sa lancée…

          Note : 8,5/10

 

http://www.lydiabonnaventure.com/mes-balades/allemagne/

 

L’auteur :

 

          Née à  Fontainebleau  le 15/11/1972, Lydia Bonnaventure est diplômée de l’université de Perpignan en lettres modernes, spécialisée dans le Moyen-âge. Elle est aujourd’hui formatrice de français et d’histoire en Seine Saint-Denis.

          On lui doit également : « La maladie et la foi au Moyen-âge » dont j’ai déjà parlé dans ce blog.

 

 

Extraits :

 

          J’ai choisi des extraits qui ne dévoilent pas l’intrigue, mais seulement l’ambiance et le style :

 

          Frénégonde et Eberhard avaient décidé d’un commun accord que le petit ne porterait pas le même prénom que son père. Ils trouvaient cette coutume peu utile et imaginaient les générations suivantes portant toutes le même patronyme. Et puis, une chose les ennuyait : un prénom offrait une identité, une personnalité à quelqu’un. Donner le même prénom à toute une descendance revenait à détruire cette identité.

 

          Vous n’êtes pas sans savoir qu’elle était le dixième enfant de votre fratrie. Aussi, selon la coutume, elle devait être offerte à un monastère.

 

          Il (l’évêque) était ensuite parti en voyage officiel pour essayer de régler les nombreuses discordes au sein des représentants de l’Eglise. A soixante-quinze ans, il commençait à en avoir ras la mitre de devoir se déplacer ainsi pour des conflits qui avaient tendance à s’étioler.

 

          Pour une fois, elle avait peur. La justice n’était pas tendre et les erreurs étaient légion. On n’avait tôt fait de se retrouver avec une main ou une oreille en moins pour une poignée de cerises volées, alors un meurtre !

 

          Tout ce petit monde reprit la route vers le monastère. Thibald et la margravine chevauchaient à l’avant. Ils étaient suivis par le personnel de cette dernière. Fermant la marche, Dame Anna tentait tant bien que mal de tenir sur sa mule, s’accrochant désespérément. Frénégonde ponctuait  toutes les bosses et les creux du chemin par un cri strident. Au moins, se dit Thibald, si nous rencontrons quelques bêtes sauvages, elle les fera fuir !

 

          Sa boîte crânienne était aussi vide qu’un lit de rivière asséché. Quelque part, cela arrangeait l’officier. Il ne serait pas embêté par les interrogations de ce trépané !

 

Lu en août 2016

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29 août 2016

"Le poids des secrets T5: Hotaru" de Aki Shimazaki

          Et voici le dernier tome : « Hotaru », le charme agit toujours autant...

 

le poids des secrets T5 hotaru-809793

 

Résumé

 

          C’est le temps des lucioles, et Mariko victime d’hallucinations depuis la chute qui a beaucoup réduit sa mobilité, se confie à sa petite-fille Tsubaki, la fille de Yukio.

          Elle se rappelle d’autres moments de sa vie où les lucioles ont joué un rôle et les raconte pendant ses moments de lucidité.

          La grand-mère et sa petite-fille sont proches, sur la même longueur d’ondes et se comprennent, Mariko peut livrer d’autres secrets…

          L’action de cette histoire se situe un mois avant celle de « Hamaguri », nous précise l’éditeur.

 

Ce que j’en pense :

 

         Au départ, j’ai trouvé que ce roman ressemblait beaucoup à « Tsubame » et je ne voyais pas bien ce que l’auteure voulait dévoiler qu’on ne savait pas encore.

          En fait,  ce T5 est différent car Mariko ne dit pas les choses de la même façon, elle se confie à une autre femme dont la sensibilité est proche de la sienne, ce n’est pas n’importe lequel de ses petits-enfants, leurs situations se ressemblent sans qu’elles le sachent vraiment. Mariko est la confidente de Tsubaki.

          Aki Shimazaki  aborde surtout le côté « maîtresse », la relation adultérine et ses conséquences, ce que peut ressentir une femme victime d’une relation subie par un homme manipulateur, qui promet toujours de quitter son épouse, ne pense qu’à son plaisir et les conséquences psychologiques que cela peut avoir… on pense tout savoir de Mariko et on découvre encore des choses…

          Elle parle aussi des différents niveaux de secrets, on ne confie pas la même chose selon son interlocuteur, on peut raconter plus facilement à une personne du même sexe car on parle de sentiments, d’émotions et on voit bien que les secrets entraînent une répétition des scénarios (j’aime mieux scenarii) de vie tant qu’ils ne sont pas révélés.

          Dans cette pentalogie, Aki Shimazaki  réussit à merveille à évoquer ce qui tacite, indicible, chacun entendant un petit morceau  de la vérité et au lecteur de se faire une idée de l’ensemble.

          On retrouve encore une fois la poésie et la fluidité de l’écriture : Hotaru (luciole) qui fait penser au champignon et la lumière aveuglante de la bombe atomique, à la rencontre  entre la luciole et le ver luisant…

         J’ai pris mon temps pour lire ce T5, pour faire durer le plaisir,  je  viens à peine  de le  terminer et j’ai déjà envie de relire la pentalogie car je sens que la deuxième lecture sera sûrement différente, il y aura un autre éclairage.

          Cette pentalogie est un coup de cœur dans son ensemble, même si j’ai préféré certains tomes à d’autres. En plus, ce sont de beaux livres… une auteure (c’est moche, mais autrice et écrivaine, ça écorche encore plus mes oreilles) que je vais continuer à découvrir car sa belle écriture est une friandise, le chocolat fin qui accompagne un bon café, ou une madeleine…

          Note : 9/10

 

 

Extraits :

 

           « Laissez Obâchan parler et ne discutez pas, nous a dit ma mère. Elle voit ce qu’on ne voit pas. Elle entend ce qu’on n’entend pas. De toute façon, elle ne peut plus bouger seule. Il n’y a pas de danger. »

 

          Cependant, je suis contente qu’elle réagisse toujours à ce que je dis. Ma mère me dit que malgré son état de santé, Obâchan se souvient très bien de mon enfance. « Elle a l’air heureux quand nous en parlons, ton père et moi. Elle attend toujours ta visite avec impatience. »

 

          — Ojîchan (grand-père), pourquoi les lucioles émettent-elles de la lumière ?

          Il répond :

          — Pour attirer des femelles.

          Je suis étonnée :

          — Alors, les lucioles sont-elles mâles ?

          — Oui. Les femelles sont des vers luisants. Elles émettent aussi de la lumière, mais elles ne volent pas. Les deux s’échangent des messages amoureux en clignotant.

          Je m’exclame :

          — Comme c’est romantique !

          — Oui, dit Ojîchan. Au moins pour nous, les Japonais.

          — En France, il existe une superstition étrange : ces lumières seraient les âmes des enfants morts sans avoir reçu le baptême. Pour les gens qui y croient, ces insectes sont bien sinistres.

 

          Le mot « sinistre » me fait penser à la scène du soir de la bombe atomique qu’Obâchan (grand-mère), m’a racontée une fois : « J’ai vu une volée de lucioles au-dessus du ruisseau, qui était écrasé par les ruines des bâtiments. Les lumières de ces insectes flottaient dans le noir comme si les âmes des victimes n’avaient pas su où aller. » Je me demande où ira l’âme d’Obâchan. Va-t-elle errer pour toujours entre ce monde et l’autre monde ? Ses jours sont comptés. J’espère qu’elle trouvera le calme et pourra mourir en paix, comme Ojîchan.

 

Lu en août 2016

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28 août 2016

"Complètement cramé" de Gilles Legardinier

          Ce livre était depuis longtemps dans ma PAL et après le choc de « Tropique de la violence » il me fallait quelque chose de simple…

 

complètement cramé Gilles Legardinier

 

Résumé

 

          Andrew Blake est arrivé à un stade où plus rien ne l’intéresse, à l’heure où l’on fait le bilan de sa vie.

          Veuf depuis quelques années, il ne s’est toujours pas remis du décès de sa femme, s’est éloigné de sa fille et son entreprise de boites de conserve ne l’intéresse plus guère, surtout dans le contexte actuel où les jeunes loups dont les dents rayent le parquet et ne pensent qu’à une chose : moderniser, rentabiliser sur le dos des employés…

          Il cède son entreprise à sa fidèle secrétaire et avec, la complicité d'un vieil ami d'enfance, retourne en France où il a de bons souvenirs remontant à l’époque de son mariage et se fait embaucher comme majordome dans la demeure d’une femme branchée elle-aussi sur la nostalgie du passé…

 

Ce que j’en pense :

 

          C’est le premier roman de Gilles Legardinier que j’ouvre; cela faisait un moment que  je voyais passer des critiques sur les livres de cet auteur plus que prolifique… (un peu comme Amélie Nothomb) et surtout il me fallait un sas de sécurité après avoir refermé « Tropique de la violence » de Natacha Appanah afin de décompresser en mettant mes neurones en vacances…

          Pour être en vacances, c’est sûr qu’ils l’ont été mes braves neurones. Pas besoin de réfléchir comme dans certaines séries télé…

          J’ai trouvé les personnages sympathiques mais tellement caricaturaux, pleins de bons sentiments… ils arrivent à résoudre tous les problèmes des autres et on a tout : la jeune fille enceinte abandonnée par son compagnon, l’ado en rébellion qu’on essaie d’initier à la lecture et aux maths en instillant quelques doses de bienveillance et d’aide à son prochain, (le ramener dans le droit chemin disait-on autrefois…).

          On peut relever quelques « phrases choc »: « Existe-t-il un âge à partir duquel on perd la faculté de ressentir » ou bien encore « N’oublie jamais qu’un adulte n’est qu’un enfant qui a vieilli »

           « Et ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » dit-on dans les contes de fées ou au pays des Bisounours. En gros, ce n’est pas mon genre de littérature; ce n’est pas une découverte, c’était même couru d’avance ; d’habitude, dans les cas de fatigue extrême, je prends un polar et il y a de fortes chances pour que je reprenne un polar ou des BD à l’avenir dans ce genre de situation.

          Bref, un roman vite lu, et probablement vite oublié comme on peut avoir envie d’en lire à la plage en train de buller.

          Note : 6/10

 

L’auteur :

 

          Né à Paris en 1965, Gilles Legardinier travaille sur les plateaux de cinéma américains et anglais, notamment comme pyrotechnicien. Il réalise également des films publicitaires, des bandes-annonces et des documentaires sur plusieurs blockbusters.

          Il se consacre aujourd’hui à la communication pour le cinéma pour de grands studios et aux scénarios, ainsi qu’à l’écriture de ses romans. Alternant des genres très variés : littérature pour enfants, thriller, roman humoristique…

         Son roman « Demain j'arrête ! » obtient un grand succès…

 

 

Extraits :

 

          Depuis déjà  longtemps, il était sensible à ces choses qu’on fait pour la dernière fois, souvent sans même s’en rendre compte. Un évènement précis lui en avait donné la conscience : son dernier dîner avec son père, un simple repas à la fin duquel sa mère les avait prié de finir leurs assiettes en riant, parce qu’elle ne voulait pas manquer son film à la télé. De quoi avaient-ils parlé ? De tout, de rien. Ils avaient bavardé avec l’insouciance de ceux qui croient qu’ils pourront toujours sen dire plus le lendemain. Une rupture d’anévrisme survenue la nuit même en avait décidé autrement. Et ce moment si banal était devenu essentiel ultime.

 

          Depuis il redoutait que la vie ne lui retire les choses auxquelles il tenait. Pire, il en avait gardé la peur de la voir lui prendre les gens qu’il aimait. Il en avait conçu une philosophie intime : tout apprécier à chaque seconde, parce que tout peut s’effondrer à chaque seconde.

 

          Certains objets ont le pouvoir d’abolir le temps, mais jamais la peine. Le réconfort qu’il vous procure se paie. Le bonheur qu’ils semblent raviver s’en va d’autant plus loin quand vous les relâchez, comme le ressac d’une vague.

 

          Il en avait connu beaucoup de cette espèce, ceux qui viennent pour vous écouter mais qui ne parlent que d’eux, ceux qui étalent devant moins chanceux qu’eux pour se sentir encore plus puissants.

 

          Quand on est jeune, on a peur de ce qui commence. On ne sait pas. Quand on est vieux, on a peur de ce qui risque de finir. On sait bien assez de choses mais on n’a plus l’occasion de s’en servir.

 

Lu en août  2016

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24 août 2016

"Le poids des secrets T4 Wasurenagusa" de Aki Shimazaki

          Place aujourd’hui au T4 de cette belle pentalogie avec « Wasurenagusa », myosotis en japonais.

Le poids des secrets T4 Wasurenagusa

 

 

Résumé

 

          Seul en Mandchourie, Kenji Takahashi pense au passé, son enfance, sa nounou Sono, rejetée par sa mère qui la considérait de race inférieure. Il la voyait toujours en cachette jusqu’à ce qu’un jour elle parte.

          Kenji va nous raconter son enfance, sa famille, l’échec de son premier mariage, sa rencontre avec Mariko et Yukio, alors qu’il répare le toit de l’église que nous connaissons bien, et leur mariage…

 

Ce que j’en pense :

 

          Depuis que j’ai entamé cette pentalogie, je me suis attachée à Kenji, ce personnage qui semble tellement effacé, et surtout tant souffrir, être si triste et j’attendais avec impatience le tome qui lui était consacré.

          Aki Shimazaki  parle très bien de cette société aux codes rigides, les nobles qui doivent avoir un héritier sans mésalliance pour que la lignée perdure, la souffrance de la stérilité masculine qui est inenvisageable, c’est forcément la faute de la femme. En gros, on autorise même le mari à avoir des concubines pour avoir un héritier à tout prix.

          Kenji subit un mariage arrangé, qui se termine forcément mal vu l’autoritarisme de sa mère : il n’a aucun souvenir heureux de sa mère, c’est Sono, la nounou qui était là pour s’occuper de lui jusqu’à ce qu’elle se fasse remercier (virer serait plus adapté). Il ne la verra qu’en cachette et on sent qu’un lien étroit les unit.

          C’est son amour pour Mariko qui va lui donner le courage de couper définitivement les ponts avec sa mère castratrice; elle a régenté le premier mariage mais cette fois-ci, les sentiments sont là et il ne se laisse pas manipuler. La scène décrivant la réaction de la mère lorsque Kenji révèle sa stérilité est d’anthologie…

          La façon dont Aki Shimazaki  parle des enfants naturels, de la stérilité et de l’adoption me plaît, de même la manière dont elle décrit les vieux bâtiments qui remontent à l’ère Meiji, où les tombes au cimetière, leurs inscriptions si particulières. Son écriture est belle, simple mais envoûtante et on parcourt ainsi ce Japon mystérieux où l’Histoire et les histoires s’entremêlent, à la découverte des coutumes et du fonctionnement de sa société un peu difficile à imaginer et à comprendre pour les Occidentaux.

          J’ai aimé la poésie de la rencontre avec Mariko, il l’aperçoit avec ses myosotis et le charme agit et la sensibilité de Kenji, la manière dont il aborde les autres me touche beaucoup. De plus, l’auteur choisit le myosotis, symbole du souvenir ( « Ne m’oubliez pas dans d’autres langues en japonais « Wasurenagusa », en anglais, « Forget me not »,  en russe незабудка  « Niezabudoka » …)   comme titre pour ce tome qui est une véritable ode aux souvenirs.  

          Cette manière de faire monter en puissance les différents secrets qui touchent tous les personnages, les répétitions des scénarios de vie, la façon dont les destins et les révélations s’entremêlent, chacun détenant et confiant un petit fragment, tout cela me plaît beaucoup.

          Note : 9/10

 

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L’auteur :

 

          Née, en 1954 à Gifu au Japon, Aki Shimazaki  a émigré au Canada en 1981  où elle passe ses premières années à Vancouver, travaillant pour une société d’informatique, puis Toronto et vit à Montréal depuis 1991.

          Elle est l’auteur d’une pentalogie intitulée « Le Poids des secrets »,

          On lui doit également une deuxième pentalogie « Au cœur du Yamato », et une nouvelle série romanesque est en cours.

 

 

Extraits :

 

          J’ai essayé de choisir des extraits qui révèlent peu de choses afin de ne pas « spoiler »

 

          Ma mère était contente que je ne pleure plus. Mon père lui dit : « Tout ça, c’est grâce à Sono, qui est bonne avec les enfants. » Pourtant, ma mère lui dit : « Elle est d’origine douteuse. Elle ne convient pas à notre famille. » Comme j’étais encore petit, je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire. Néanmoins, il me sembla que les mots « d’origine douteuse » étaient très négatifs. Sono ne revint plus jamais chez nous quand ma mère eut besoin d’une nurse pour moi.

 

          … quand je pense aux catholiques qui ont défendu leur foi, quoi qu’il arrive, je ne peux m’empêcher de reconnaître mon point faible. Le mot « résistance » me pique le cœur.

 

          Ma mère était tout le temps frustrée. Elle m’aimait comme si elle tentait de compenser l’amour qui lui manquait. Cela me suffoquait, mais je ne pouvais que le supporter. Encore aujourd’hui, les choses n’ont guère changé entre nous, ni entre mes parents.

 

          Sono est la seule personne avec qui je puisse parler de ma situation difficile : ma responsabilité d’héritier, ma stérilité, ma rencontre avec une orpheline qui a un fils naturel, ma difficulté à convaincre mes parents. Sono me manque.

 

          Ma femme dit que les hirondelles lui rappellent le prêtre étranger qui s’occupait des orphelins comme s’il était leur vrai père. Les paroles qu’il m’a adressées avant mon mariage avec Mariko étaient celles d’un parent qui voulait protéger son enfant de ses malheurs passés et lui souhaitait du bonheur du fond du cœur.

 

Lu en août 2016

Posté par Eve-Yeshe à 15:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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