Les livres d'Eve

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07 décembre 2016

"Les infâmes" de Jax Miller

          Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai gagné, en échange d’une critique, via le site lecteurs.com  que je remercie vivement, car cela a été une sacrée découverte…

Les Infames de Jax Miller

 

 

Quatrième de couverture

 

          Freedom Oliver, alcoolique et suicidaire, a passé dix-huit ans à se cacher dans une petite ville de l'Oregon, sous protection du FBI. Hantée par son passé douloureux et la mort brutale de son mari, elle souffre d'avoir abandonné ses deux enfants pour échapper à la vengeance de son beau-frère. En apprenant la disparition de sa fille Rebekah, élevée par un pasteur aux croyances radicales, elle part avec l'énergie du désespoir pour le Kentucky. Après tant d'années à se cacher, quitter l'anonymat c'est laisser à son bourreau l'occasion de la retrouver. Et de se venger.

 
           Entre les paumés magnifiques, les flics indélicats, les dégénérés de sa belle-famille et de dangereux fanatiques religieux, son périple tourne à l'odyssée.

 

Ce que j’en pense :

 

          Dès le début, cela commence fort, avec un prologue intense qui commence ainsi : "Je m’appelle Freedom Oliver et j’ai tué ma fille. C’est surréaliste, et je ne sais pas ce qui me fait le plus l’effet d’un rêve : sa mort ou son existence. Je suis coupable des deux."

          Freedom, écorchée vive,  m’a plu d’emblée, avec son caractère complètement déjanté, (on le serait à moins avec tout ce qui est arrivé dans sa vie), son alcoolisation parfois massive pour oublier, la façon dont elle stocke les médicaments qu’on lui prescrit afin de les ingurgiter de façon massive le jour où elle l’aura décidé.

          Sa vie est difficile, vue sa qualité de témoin protégé depuis que son mari, ex-délinquant reconverti en  flic ripou,  a été tué. Elle a bénéficié d’un non-lieu et c’est son beau-frère qui a été condamné, et ses enfants placés. On lui a offert une nouvelle identité : Freedom Oliver.

          Le train-train change quand, au moment où le beauf en question est libéré au bout de dix-huit ans de prison, elle apprend la disparition de sa fille Rebekah.

          Evidemment, sa belle-famille sous la férule de la mère obèse, folle droguée, alcoolique et ivre de vengeance, se lance à sa poursuite. Parmi ses quatre enfants, tous nés de père différent, seul Peter, jouant les idiots dans son fauteuil roulant pour tromper sa mère, semble à peu près normal. Ce qui donne des scènes quasi surréalistes, mais tellement vraisemblables de cette Amérique profonde.

          Jax Miller nous entraîne dans cette histoire sur un rythme trépidant, et malgré des scènes violentes cocasses, nous dépeint très bien le milieu des sectes avec cette « Eglise des  Adventistes du Troisième Jour » sous la férule de Virgil Paul, qu’on pourrait qualifier de « fou de Dieu », le père adoptif des enfants de Freedom, auquel Dieu rend visite pendant ses rêves pour dicter sa loi,  avec toutes les manipulations mentales, les sévices au nom de Dieu qui peuvent en découler.

          Une belle analyse aussi de la souffrance d’une mère à laquelle on a arraché ses enfants et qui traîne une immense culpabilité qu’elle tente d’oublier dans l’alcool, mais qui se réveille brutalement avec cette disparition, tous les coups sont permis quand on n’a plus rien à perdre. Elle cesse de subir.

          Jax Miller alterne le récit du présent, à la première personne, où chaque chapitre commence par la même phrase : « Je m’appelle Freedom et… », avec le récit des événements passés, dans la vie de chacun. On entre ainsi peu à peu dans leur sphère intime et leurs failles

          Elle mène cette histoire avec un rythme intense, endiablé, on court avec Freedom derrière les méchants, et on rencontre des personnages hauts en couleurs, caricaturaux. On  suit avec plaisir d’autres personnages, tels le frère de Rebekah, ou le flic chargé de la sécurité de Freedom, ou Peter. L’auteure donne des indices dès les premières pages, mais on les oublie, pris dans l’action et elle dépeint très bien la violence de cette Amérique où les armes circulent comme des bonbons, comme les drogues et l’alcool.

          Belle  découverte, car on en sort sonné ; ce n’est pas une grosse claque mais une succession de beignes, comme sur un ring (dont on n’a jamais envie de descendre !) écrit dans un langage très imagé.

          Note : 8/10

 

L’auteur :

 

          Jax Miller est née à New-York, où elle a grandi et vit désormais en Irlande.

          « Les infâmes » est traduit dans treize langues et a reçu le Grand Prix des Lectrices de Elle et le prix Transfuge du meilleur polar étranger.

 

Extraits :

 

          « Mais qu’est-ce que j’ai foutu ? Comment est-ce que je me suis retrouvée là, bon sang ? Qu’est-ce que j’ai fait de si mal dans la vie pour que Dieu refuse de l’accorder un seul putain de truc bien ? » Je n’en sais rien. J’ai toujours été du genre à avoir beaucoup de question, mais des réponses, jamais.

 

          Ils ne sont pas rares dans le quartier, les hommes adultes à vivre encore chez leur mère. On pourrait mettre ça sur le compte d’une situation économique pourrie, mais ça se résume souvent à des mères castratrices en quête d’allocations logement et (ou) d’hommes paresseux, deux denrées dont on ne manque pas à Mastic Beach.

 

          Je m’appelle Freedom et j’ai du sable dans les veines.  C’est comme ça que je me sens dans mes phases de surexcitation, quand j’ai la tête qui tourne et que je n’arrive pas à l’arrêter. Ili faut s’attendre à des effets secondaires quand on essaie de suivre le mouvement de la Terre qui tourne sur son axe, un point c’est tout.

 

          Les psychotiques font de mauvaises choses parce qu’ils ne peuvent pas s’en empêcher ; ils ne comprennent pas que c’est mal.  Les hommes diaboliques font de mauvaises choses précisément parce qu’ils savent que c’est mal, alors qu’ils pourraient s’en empêcher.

 

          … Un endroit  si arriéré que la recherche de la justice y est devenue une injustice en elle-même… Un endroit où la grâce divine est devenue une arme de répression et d’asservissement manipulée par les hommes en position d’autorité, grosses légumes dans un petit potager qui n’ont rien de mieux à faire que rester chez eux à gonfler leurs egos  et s’astiquer la trique dans leurs délires de grandeur.

 

Lu en décembre 2016

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04 décembre 2016

"L'autre qu'on adorait" de Catherine Cusset

          Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a particulièrement marquée, dans le cadre de cette rentrée littéraire 2016.

 

l'autre quon adorait de Catherine Cusset-205x300

 

Quatrième de couverture

 

          « Quand tu penses à ce qui t’arrive, tu as l’impression de te retrouver en plein David Lynch. Blue Velvet, Twin Peaks. Une ville universitaire, le cadavre d’un garçon de vingt ans, la drogue, la police, une ravissante étudiante, une histoire d’amour entre elle et son professeur deux fois plus âgé : il y a toute la matière pour un scénario formidable.

          Ce n’est pas un film. C’est ta vie.»

           « L’autre qu’on adorait» fait revivre Thomas, un homme d’une vitalité exubérante qui fut l’amant, puis le proche ami de la narratrice, et qui s’est suicidé à trente-neuf ans aux États-Unis. Ce douzième roman de Catherine Cusset, où l’on retrouve l’intensité psychologique, le style serré et le rythme rapide qui ont fait le succès du « Problème avec Jane », de « La haine de la famille » et de « Un brillant avenir », déroule avec une rare empathie la mécanique implacable d’une descente aux enfers.

 

Ce que j’en pense :

 

         Dans ce livre, est l’auteure reconstitue l’histoire de Thomas, son héros, élève brillant qui va rester marqué par son échec à l’ENS. Il part aux USA pour se construire une « nouvelle vie », « Comme c’est différent de la France, où un simple nom sur une liste marque la réussite ! Ici, quelqu’un s’adresse à toi, te dit le plaisir qu’il aura à te connaître. C’est ta première victoire, le premier but que tu atteins après l’avoir visé ».

          Il a un poste et va pourvoir enseigner, commencer sa thèse sur Proust. L’auteure décrit bien la différence entre les deux pays car, elle aussi, vit là-bas, ancienne maîtresse, devenue meilleure amie.

          On assiste à cette fuite en avant de Thomas, dans ce pays immense, au rythme effréné,  qui semble plus ouvert, dans cette ville qui lui ressemble « Tout de suite, tu te sens chez toi. C’est une ville de la nuit, une ville pour insomniaques.», mais il n’arrive pas à se tenir à cette thèse et se disperse, oscillant entre Proust et le cinéma, autre passion de sa vie et croque la vie à belles dents.

          Catherine Cusset parvient extrêmement bien à reconstruire son itinéraire, ses amours et décrit de très belle manière l’alternance des insomnies avec des activités débordantes, les addictions, au sexe, à l’alcool, les amours ratées du fait de sa jalousie et son  besoin de dominer l’autre et l’argent qui file entre les doigts… les déménagements d’une ville à l’autre des USA au gré des affectations de plus en plus dévalorisantes et les caisses de livres de livres qu’il transporte chaque fois.

          Puis, le trou noir de la dépression, où l’épuisement et le pessimisme sont omniprésents, où il reste durant des jours dans son lit, incapable de bouger  tout à plus tard, auquel succède le renouveau du printemps, le regain d’excitation, et les amis qui prennent leurs distances,  car c’est un rythme qui épuise.

          On pense, bien-sûr, aux monomanies dont parle si bien Stefan Zweig, face à  cette fixation sur Proust, objet de sa thèse, et l’auteure sait bien transmettre leur amour pour Proust, émaillant son roman de citations, de références qui donnent envie de se replonger dans « La Recherche… »

          Par contre, je m’interroge sur la motivation de l’auteure : Catherine Cusset, écrit-elle sous le coup de la culpabilité ? Elle et ses amis n’ont-ils vraiment rien vu venir devant le comportement de Thomas ? Certes on parlait peu des troubles bipolaires à l’époque, et il était toujours entre deux avions ou deux appartements, difficile à saisir. Veut-elle le faire exister à tout prix ?

          Je la trouve parfois cruelle avec Thomas, notamment quand elle lui fait lire un de ses livres, dans lequel elle décrit ses amis et le présente comme « l’Albatros » dont les ailes de géant l’empêche de marcher. Jusqu’à quel point peut-on se servir de ses proches pour écrire un livre ?

          J’aime beaucoup le titre, emprunté à la sublime chanson de Léo Ferré : « Avec le temps va, tout s’en va, l’autre qu’on adorait… ».

          Un livre très perturbant, intense et dérangeant,  qui fait beaucoup réfléchir, interroge, déstabilise le lecteur noyé dans le rythme de la vie de Thomas comme dans l’écriture elle-même, et que j’ai beaucoup aimé.

          Note: 8,5/10

 

http://culturebox.francetvinfo.fr/livres/romans/l-autre-qu-on-adorait-de-catherine-cusset-tombeau-pour-un-ami-suicide-244695

 

L’auteur :

 

          Catherine Cusset a publié une quinzaine de livres récompensés par divers prix littéraires. Elle vit à New-York.

          Elle est traduite en seize langues.

 

Extraits :

          Allongés par terre dans ta chambre, vous écoutez The Cure ou, en chantant à tue-tête, Ferré, Reggiani, Brel, Dutronc et Serge Gainsbourg. Vous chantez aussi faux et fort l’un que l’autre, vous hurlez en imitant les mimiques faciales du vieux Léo aux tempes grisonnantes que vous avez vu à la télévision, et son poing qui s’abat quand il bute sur le mot « peinard » : Avec le temps… Avec le temps va, tout s’en va / Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu / …

 

          D’un commun accord on baptise cette relation naissante « amitié érotique ». Il ne s’agit pas d’amour. Le sentiment qui nous lie est léger et joyeux. Personne ne doit savoir ce qui se passe entre nous, surtout pas mon frère et sa bande de copains.

 

          Bien-sûr, tu penses à Rastignac, « A nous deux New-York ». Mais ta posture n’est pas agressive, tu ne t’apprêtes pas à prendre le taureau par les cornes, tu as au contraire, l’impression de te laisser couler dans un bain de lait chaud aux amandes et au miel.

 

          Cette année tu as suivi le cours d’un grand professeur de français sur Baudelaire, et tu t’es rappelé ton unique amour : la littérature. Gagner de l’argent n’est pas une motivation suffisante : tu veux la liberté de lire, de penser et d’écrire. L’Amérique a cela de merveilleux qu’il n’est pas trop tard pour changer de voie. Comme Elisa, comme moi, tu vas t’inscrire en doctorat de lettres en postulant pour une bourse et tu deviendras professeur, pas en France, mais aux Etats-Unis où l’accès aux postes est fondé sur le mérite, où un universitaire est princièrement traité, le métier prestigieux et la liberté de l’esprit respectée.

 

          Tu es parfois sujet à des accès de dépression pendant lesquels ta vision du monde est d’un pessimisme absolu. C’est le cas en ce moment. Tu as hésité à me parler de cette humeur qui envahit ta vie, telle une marée noire et tue en toi tout désir, de ce vide qui t’engloutit comme des sables mouvants.

 

          La politique a quand même plus de panache que l’université, ce tout petit monde sans pouvoir assoiffé de pouvoir.

 

          Après t’être terré tout l’automne et l’hiver, tu t’éveilles avec le printemps. Tu commences à connaître ce rythme, le très haut suivi du très bas, les montagnes russes des émotions, le bonheur du printemps et de l’été suivi du désastre de l’automne et de l’hiver, suivi d’un nouveau printemps. Proust retrouve le temps, et toi la joie. Sans doute est-ce le rythme de la vie…

 

Lu en novembre 2016

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28 novembre 2016

"Le Chat du Rabbin, T3: L'exode" de Joann Sfar

         Je viens de terminer le tome 3 de la saga « Le Chat du Rabbin » intitulé « L’exode », entre deux romans, un peu de détente s’impose.

 

Le chat du Rabbin-T3 Joann Sfar

 

Résumé de l’éditeur

 

          Ça y est, la fille du Rabbin se marie. Inutile de dire que le Rabbin n’est pas très content à l’idée de la voir partir ; quant au chat, n’en parlons pas, il comprend vite qu’il devra faire une croix sur les caresses et les confidences.

          Du coup, pour se venger, les deux compères décident d’accompagner la belle et son mari pendant leur voyage de noces à Paris.

          La dernière merveille de Joann Sfar.

 

Ce que j’en pense :

 

          J’ai trouvé cet album moins drôle que les précédents, moins léger, en tout cas.

          Il est vrai que le thème est plus triste : le Rabbin est grognon, a du mal à trouver sa place maintenant que sa fille est mariée, alors il décide d’accompagner le couple à Paris, tant pis pour leur intimité, sous prétexte de rencontre la famille de son gendre. On a vraiment l’impression que le voyage sera sans retour.

          On quitte Alger sous le soleil, et l’arrivée à Paris se fait sous la pluie, donc les planches deviennent plus sombres, notre Rabbin qui s’est habillé en hiver dès son arrivée à Marseille sue à grosses gouttes et  s’enrhume.

          On assiste à des rencontres improbables, à la recherche d’un lointain cousin artiste, notamment un chien qui va devenir ami.

         Ce matou me plaît toujours autant, surtout quand il tente de perturber la nuit de noces de Zlabya, avec ses démonstrations de jalousie effrénée et que sa maîtresse le laisse dehors.

          On retrouve les interrogations sur la religion, les règles du Shabbat, les possibilités de dérive, si on prend tout au pied de la lettre.

          Deux situations m’ont plu : le Rabbin et son chat qui dorment dans une église, car il pleut et il n’a pas d’argent. Et le dialogue qu’il a avec le père de son gendre athée.

          Encore une belle leçon sur la sagesse, les doutes, la tolérance et une très jolie préface de Georges Moustaki.

          Note : 8/10


Extraits :

 

           Mais, pourquoi tu fais semblant d’être un Arabe ?

          Parce que pour faire le Juif, il faut l’accent polonais et je ne sais pas le faire. Oui, parce que Juif du Maghreb, ça ne les intéresse pas trop les gens, ça leur complique. Le public, Tonton, il n’aime pas les choses compliquées.

 

          Je n’ai pas mis les pieds dans une synagogue depuis trente ans.

          C’est très bien. Ça évite de déranger les gens pendant la prière. Mais Dieu a une place pour vous… Vous ne venez pas à l’office parce que vous voulez inquiéter Dieu ; vous êtes comme le petit garçon qui veut que ses parents s’occupent de lui.

 

          Je vous parle d’une époque où les Juifs d’Algérie n’étaient pas encore français. Là-bas, il y avait les Français, les arabes et les Berbères et nous, tout en dessous. Eh bien, même chez nous qui étions ce qui se faisait de moins considéré en Algérie, rabbin cela ne plaisait pas. Je me souviens toujours, ma mère, la pauvre, elle disait : « c’est pas un métier pour un Juif »

 

Le chat du Rabbin T3 l'exode planche 1

 

Lu en novembre  2016

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24 novembre 2016

"Dossier 64" de Jussi Adler-Olsen

          Je viens de passer tout un week-end à la météo pourrie en compagnie d’un super polar:

Dossier 64 de Jussi Adler-Olsen

 

Quatrième de couverture

 

          Copenhague, 2010. Une brutale agression dans le quartier de Vesterbro incite Rose, la bouillonnante assistante de l’inspecteur Morck, à rouvrir un cold case sur la disparition inexpliquée d'une prostituée. Cédant à ses pressions, le Département V exhume une macabre affaire datant des années 1950 : sur la petite île de Sprogø, des femmes sont internées et stérilisées de force sous la direction du docteur Curt Wad…

          Avec cette nouvelle enquête de l’incontournable trio formé par Carl Morck et ses assistants Assad et Rose, Jussi Adler-Olsen fait monter la tension d'un cran en nous plongeant dans un sombre chapitre de l’histoire du Danemark, où l’influence des extrêmes est plus que jamais d’actualité.


 

 

Ce que j’en pense :

 

          C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai retrouvé la fine équipe du département V, avec notre commissaire Carl Morck, dont la vie familiale est toujours aussi agitée, Rose qui met la main sur un dossier « cold case » et le suit de manière opiniâtre, et Assad sur lequel on apprend un peu plus de choses, tous trois persécutés par un virus terrible qui leur fait squatter les toilettes et renifler.

          J’aime bien la façon dont l’auteur mène deux récits parallèles, entremêlant des faits remontant à 1987, quand Nette tente de régler ses comptes en nous racontant son histoire, et l’enquête de Carl Morck de nos jours qui cherche à faire un lien entre des disparitions de l'époque et l'agression d'une tenancière de bordel de nos jours.

          Jussi Adler-Olsen à travers une enquête menée tambour battant, un suspense qui va crescendo, nous parle d’un problème qui m’intéresse énormément, l’eugénisme, et tout ce que l’on peut faire au nom d’une race que des médecins appellent supérieure. Cet horrible Dr Curt Wad est une émanation de Mengele, et stérilise toutes les femmes qu’il juge indigne d’enfanter. Avortements provoqués, viols, enfermement après avoir subi des soi-disant tests d’intelligence sur cette île de Sprogø, où ces femmes sont enfermées, sous camisole chimique quand elles se révoltent.

          De même, il nous montre la manière dont ce médecin a pu constituer son réseau, avec d’autres confrères aussi dénaturés que lui, pour arriver à construire un parti politique et accéder au pouvoir. La façon dont il fait chanter les gens qui pensent différemment, les achetant ou s’en débarrassant, par la violence. Il se sent tellement au dessus des autres, avec sa suprématie planche qu’il n’hésite pas à tenir des propos racistes, xénophobes, sans vergogne.

        Comme le souligne l’auteur dans sa note, « les stérilisations étaient pratiquées en application des lois pour la pureté de la race et l’eugénisme promulguées dans les années 1920 et 1930 dans un certains nombres de pays occidentaux dotés d’un gouvernement social-démocrate et marqués par le protestantisme » et sur l’île de Sprogø de 1923 à 1961, donc jusqu’à une période tout de même assez récente.

          C’est le quatrième livre de Jussi Adler-Olsen que je lis, étant tombée sous le charme de son premier roman,  j’adore cette équipe improbable et haute en couleurs, et j’apprécie ces enquêtes qui, l’air de rien, aborde toujours un phénomène de société. Ce quatrième opus m’a plu tout autant que les précédents. Au bout d’une cinquantaine de pages,  j’ai dévoré, pratiquement en apnée, j’attends le suivant…

          Note : 8,8/10

 

L’auteur :

        Jussi Adler-Olsen, de son vrai nom Carl Valdemar est né le 2 aout 1950, à Copenhague est un auteur de polars Danois.

           Fils d'un docteur en psychiatrie, il a étudié la médecine, la sociologie, le cinéma et la politique. Un parcours personnel qui lui permettra d'écrire sur des sujets aussi variés les uns que les autres.

           Ancien éditeur, il connaît un succès sans précédent en Europe et de nombreux prix avec les enquêtes du  Département V mené par l'inspecteur Mork et son assistant Afez El Assad,  section spécialisée dans les affaires classées au Danemark. Cette série best-seller devrait au total compter onze volumes.

 

Extraits :

 

          Il soupira et entreprit d’écrire un message. Il était prêt à parier que les claviers de téléphone portable avaient été conçus par un pygmée, avec des doigts aussi fins que des macaronis. Face à ces trucs-là, un utilisateur lambda originaire d’Europe du Nord et de taille moyenne se sentait comme un hippopotame à qui on demanderait de jouer de la flûte à bec.

 

          L’instinct du policier venait de se réveiller en Carl et cela l’agaça. Rose avait réussi à susciter son intérêt. Les questions montaient en lui comme des bulles à la surface d’un verre d’eau gazeuse, à la queue leu-leu. D’abord il y avait cette histoire de cigarettes. Est-ce qu’on allait chercher des cigarettes juste avant de se suicider ? Possible. Pour se calmer les nerfs et penser à autre chose.

 

          Quel type bizarre, cet Assad ! Comment pouvait-il envisager de s’aventurer dehors dans l’état où il était, alors que Copenhague grelottait sous un ciel trempé de novembre ? Les tempêtes de sable du désert avaient-elles définitivement troublé ses sens ?

 

          Il baissa les yeux vers le premier rang. « La stérilisation et l’avortement de femmes indignes de mettre au monde une progéniture à la hauteur de notre pays est une longue et noble tradition de notre organisation et nous l’avons perpétuée parce que, tous ici, nous savons que le laxisme et l’indifférence ne mènent à rien de bon. » Il leva les deux mains vers l’assemblée. « Et aucun d’autre nous n’a jamais fait preuve de laxisme et d’indifférence. » Il y eut quelques applaudissements. « À présent, un nouveau parti est né de nos idées et, par la voie politique, il va contribuer à construire une société au sein de laquelle ce que nous avons fait clandestinement et en dehors de la loi sera bientôt une pratique courante transparente et légale.

 

Lu en novembre 2016

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22 novembre 2016

"Le Chat du Rabbin, T2 : Le Malka des Lions" de Joann Sfar

          Aujourd’hui, place au tome 2 de la série « Le Chat du Rabbin »  avec : « le Malka des Lions ».

 

Le Chat du Rabbin T2 de Joann Sfar

 

Résumé de l’éditeur

 

          Le tome 1 du Chat du Rabbin, la Bar-Mitsva, a été unanimement salué par une critique dithyrambique, conquise par l’intelligence, l’humour et la finesse de cet album. "Le Malka des Lions" ne risque pas de les faire changer d’avis et conforte Joann Sfar dans son statut d’auteur unique.

          Notre gentil Rabbin est convoqué par les autorités françaises pour faire une dictée. En effet, afin de mieux coloniser les juifs d’Algérie, les autorités françaises exigeaient que chaque Rabbin sache parler et écrire le français. Malgré l’aide du chat, le Rabbin va échouer et sera remplacé par un jeune français portant beau le costume.

          A la grande consternation du chat, la jeune Zlabya va tomber amoureuse de ce jeune Rabbin occidentalisé. Quant au Malka des lions, c’est le cousin du Rabbin, dresseur de fauves et grand aventurier. Drôle, émouvant, intelligent, beau et délicieusement ironique, ce deuxième tome du Chat du Rabbin est une vraie réussite.

 

Ce que j’en pense :

 

          J’ai  retrouvé ce chat famélique avec plaisir pour une deuxième aventure, avec quelques éléments drôles : le Rabbin qui prépare sa dictée en français pour être reconnu par la communauté française, « et pour faire la prière en hébreu à des Juifs qui parlent arabe, ils veulent que tu écrives en français, alors pour moi ce sont des fous » et qui révise son orthographe grâce à notre chat préféré, qui lui fait faire des dictées et qui est même prêt à aller lui souffler lors de l’examen.

          Notre chat veut tellement bien faire qu’il invoque le nom de Dieu, ce qui lui vaut de perdre l’usage de la parole, mais sa pensée reste toujours aussi affûtée.

          Si j’ai bien aimé la légende de Malka, le cousin et de son lion qui arrangent tout sur le passage, un peu  comme Zorro, et les discussions entre le chat du Rabbin et l’âne d’un vieil Arabe qui finissent par se crêper le chignon pour des raisons d’interprétation des textes, alors que leurs maîtres respectifs discutent en arabe littéraire calmement.

          Idem, pour la planche qui nous montre un Musulman et un Juif qui prient Dieu, en regardant chacun dans une direction opposée, je l’ai trouvé un peu plus théorique, mais c'est le but recherché. Au passage, il donne quelques coups de griffes à la colonisation, aux différences avec les discours des plus jeunes, pleins d'arrogance, et à l'intolérance en général.

          Néanmoins, j’ai beaucoup apprécié, à nouveau, la sagesse de ce chat qui dénonce, mine de rien, et avec beaucoup de bon sens, la manière dont  les dogmes peuvent virer à l’absurde parfois, selon l’interprétation qu’on en fait.

          Les dessins sont toujours aussi beaux. Je continue donc l'aventure avec plaisir.

          Note: 8/10



Extraits :

 

          Un serveur nous fait remarquer que l’établissement ne sert ni les Arabes, ni les Juifs.

          Mon maître fait humblement valoir que cela n’est mentionné nulle part. Le serveur nous dit de nous tirer. Mon maître présente ses excuses et nous partons lire le courrier ailleurs.

 

          Ils ne veulent pas me laisser entrer. Ils disent que l’école est interdite aux animaux.

          Et mon maître qui aime tant les livres est en train de louper sa dictée. Il faut un miracle. Je m'en fous si c'est interdit j'invoque le nom de Dieu.

 

le-chat-du-rabbin-t2-Planche1

pour plus de planches voir le beau site: https://monuniversdeslivres.com/2015/11/10/le-chat-du-rabbin-t2-le-malka-des-lions-joann-sfar/

http://www.dargaud.com/bd/Chat-du-Rabbin-Le/Chat-du-Rabbin-Le/Chat-du-Rabbin-Le-tome-2-Malka-des-Lions-Le

 

Lu en novembre  2016

 

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17 novembre 2016

"Chanson douce" de Leïla Slimani

          Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui a fait couler beaucoup d’encre et qui a obtenu le prix Goncourt :

chanson douce de Leïla Slimani

 

 Quatrième de couverture

 

          Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame.

 

          À travers la description précise du jeune couple et celle du personnage fascinant et mystérieux de la nounou, c'est notre époque qui se révèle, avec sa conception de l'amour et de l'éducation, des rapports de domination et d'argent, des préjugés de classe ou de culture. Le style sec et tranchant de Leïla Slimani, où percent des éclats de poésie ténébreuse, instaure dès les premières pages un suspense envoûtant.

                                                                                                                                           

Ce que j’en pense :

 

          Je n’ai pas lu le premier roman de Leïla Slimani, mais celui-ci m’intriguait alors je me suis laissée tenter et j’ai bien aimé.

             Elle nous pose le sujet dès la première page : le meurtre et elle se livre à une véritable autopsie du crime, essayant de reconstituer tous les rouages, tous les grains de sable qui sont venus se greffer sur cette relation étrange qui a fini par déraper. Le processus est intéressant.

          L’auteure nous décrit par le menu, la manière dont la nounou a pénétré l’univers de cette famille, tissant sa toile à l’insu de tous, se rendant indispensable pour que ce couple moderne où les deux travaillent et sont peu disponible. Avec une telle perle, adieu les réticences, la culpabilité. Les enfants s’entendent si bien avec elle, même si on a très souvent envie d’étrangler leur peste de fille, qu’on l’emmène en vacances en Grèce.

          Leïla Slimani parle bien également de ce que peut ressentir une mère, écartelée entre son envie de travailler et son désir de materner. "Elle avait toujours refusé l’idée que ses enfants puissent être une entrave à sa réussite, à sa liberté. Comme une ancre qui entraîne vers le fond, qui tire le visage du noyé dans la boue. Cette prise de conscience l’a plongée au début dans une profonde tristesse. Elle trouvait cela injuste, terriblement frustrant."

          On assiste au lent naufrage, au basculement dans la folie de la nounou, on découvre les failles dans son histoire mais aussi dans son mode de fonctionnement, car un véritable délire d’interprétation se met en place : elle forge un plan étrange pour ne pas perdre sa place quand les enfants iront à l’école et le scénario s’élabore dans sa tête.  

          La seule question qui se pose : comment les parents ont-ils pu lui laisser prendre autant de place, dans la maison, dans leur vie ? Est-ce qu’on peut déléguer peu à peu une part du rôle de parent à la nounou parce que la maison, depuis qu’elle est là, est parfaitement tenu, la cuisine, le ménage, la garde des enfants, elle est vraiment multi- tâches cette nounou ! il y avait forcément un os quelque part !

          Elle fait partie de la famille et en même temps, des meubles, (cf. la scène où le père découvre un peu de son intimité), et on voit le risque que l'on prend quand on ne trouve pas la bonne distance, la bonne place de chacun.

          Cela dit, la gamine est tellement horripilante qu’on se demande comment la nounou peut la supporter sans broncher et malgré le crime, on prend du plaisir à lire son histoire, et à comprendre ce qui s’est passé, à la connaître, savoir qui elle est vraiment.

          J’ai bien aimé le style, le rythme de l’écriture, les phrases courtes, incisives, le sens du détail. Tous les personnages ont été creusés, étudiés en profondeur. Ce n’est pas un coup de cœur mais j’ai bien aimé et je l’ai dévoré…

         Note : 9/10

 

 

L’auteur :

 

          Née à Rabat le 03/10/1981, d’une mère franco-algérienne médecin et d’un père marocain, banquier,  Leïla Slimani est une journaliste et écrivain franco-marocaine.

          Diplômée de l’institut d’études politiques de Paris, elle travaille au magazine « Jeune Afrique », et publie, en 2014,  son premier roman : « Dans le jardin de l’ogre ».

         En 2016, elle reçoit le prix Goncourt pour son deuxième roman : « Chanson douce »

 

 

Extraits :

          Nous ne serons heureux, se dit-elle alors, que lorsque nous n’aurons plus besoin les uns des autres. Quand nous pourrons vivre une vie à nous, une vie qui nous appartienne, qui ne regarde pas les autres. Quand nous serons libres.

 

          Une pensée idiote, fugace lui vient et il en rit intérieurement : « Louise a des fesses ». Louise a un corps qui tremble sous les mains de Paul. Un corps qu’il n’avait ni vu, ni même soupçonné, lui qui rangeait Louise dans le monde des enfants ou celui des employés.  Lui qui, sans doute, ne la voyait pas. Pourtant Louise n’est pas désagréable à regarder.

 

          L’ivresse les soulage des angoisses accumulées, des tensions que leur progéniture insinue entre eux, mari et femme, mère et nounou.

 

          Elle a l’intime conviction à présent, la conviction brûlante et douloureuse que son bonheur leur appartient. Qu’elle est à eux et qu’ils sont à elle.

 

          Louise est un soldat. Elle avance, coûte que coûte, comme une bête, comme un chien à qui de méchants maîtres auraient brisé les pattes.

 

          Le destin est vicieux comme un reptile, il s’arrange toujours pour nous pousser du mauvais côté de la rampe.

 

         Les habits de père lui semblait à la fois trop grands et trop tristes… Il avait envie, parfois, d’être enfant avec eux, de se mettre à leur hauteur, de fondre dans l’enfance.

 

Lu en novembre 2016

 

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Tentez de gagnez une box littéraire

          Aujourd'hui, je propose un petit jeu: tenter votre chance pour gagner une box littéraire et faire la connaissance de Kube avec ce lien:

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12 novembre 2016

"Amours" de Léonor de Récondo

          Ce livre, lui-aussi,  m’attendait depuis plusieurs mois dans ma bibliothèque et j’ai enfin décidé de l’ouvrir.

 

amours de Leonor de Recondon

 

Quatrième de couverture :

 

          Nous sommes en 1908. Léonor de Récondo choisit le huis clos d’une maison bourgeoise, dans un bourg cossu du Cher, pour laisser s’épanouir le sentiment amoureux le plus pur – et le plus inattendu. Victoire est mariée depuis cinq ans avec Anselme de Boisvaillant. Rien ne destinait cette jeune fille de son temps, précipitée dans un mariage arrangé avec un notaire, à prendre en mains sa destinée. Sa détermination se montre pourtant sans faille lorsque la petite bonne de dix-sept ans, Céleste, tombe enceinte : cet enfant sera celui du couple, l’héritier Boisvaillant tant espéré.

          Comme elle l’a déjà fait dans le passé, la maison aux murs épais s’apprête à enfouir le secret de famille. Mais Victoire n’a pas la fibre maternelle, et le nourrisson dépérit dans le couffin glissé sous le piano dont elle martèle inlassablement les touches.

          Céleste, mue par son instinct, décide de porter secours à l’enfant à qui elle a donné le jour. Quand une nuit Victoire s’éveille seule, ses pas la conduisent vers la chambre sous les combles…

          Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d’un sentiment qui balayera tout.

 

Ce que j’en pense :

 

          L’auteure choisit une belle histoire d’amours, licites ou non, sur laquelle se greffent des secrets, des souffrances,  pour  nous parler du statut des femmes au début du 20e siècle, la place qu’elles occupent au sein du couple, de la famille, dans cette société patriarcale.

          Au  travers  de ces trois couples : Victoire et Anselme, Céleste et Anselme et Victoire et Céleste, elle aborde tous les préjugés et tabous de l’époque : le pouvoir des maîtres sur les domestiques qu’ils violent en toute impunité et qui n’ont que le droit de se taire. Elle aborde aussi les mariages arrangés par le notaire, le devoir conjugal et la violence qui lui est inhérente, la femme qui n’existe qu’en temps qu’ épouse ou mère.

          Elle aborde, de façon très fine, le corps des femmes, ce corps qui n’est fait que pour subir le sexe et pour enfanter, le plaisir étant inexistant, sinon tabou : « Elle est nue et se regarde dans le miroir. Elle observe son corps vide. Elle n’est pas surprise comme la première fois, elle ne découvre rien de nouveau. L’image lui confirme crûment ce qu’elle avait vu auparavant : un corps chétif, des seins inutiles, des hanches trop étroites, et ce sexe broussailleux dans lequel vient se planter Anselme. Ce sexe qui ne lui procure ni vie, ni plaisir. »

          Victoire découvre la sensualité en voyant le corps nu de Céleste et commence ainsi à apprivoiser son propre corps et à l’explorer : le toucher, le contact entre leurs peaux, les caresses qui donnent accès au désir, à la sensualité.

          Leonor de Recondo aborde très bien, aussi, cette notion de ventre vide, infertile qui ne sert à rien, et l’importance d’avoir un enfant pour perpétuer la famille, et tous les secrets de famille qui peuvent s’y rapporter, se perpétuant au gré des générations…

          L’enfant de Céleste deviendra celui de Victoire et l’honneur sera sauf. Mais comment devient-on mère ? Comment touche-t-on son enfant ? Qu’en est-il de l’instinct maternel ?

          D’autres couples viennent s’articuler sur ce triangle, le couple d’amis (sont-ce vraiment des amis ou des faire-valoir?) et surtout Huguette et Pierre qui assurent l’intendance, le seul couple qui repose sur des bases solides et dont l’amour est sincère, malgré les difficultés de l’existence.

          Leonor de Recondo a bien su approfondir tous les liens entre les personnages, et approche par petites touches, l’amour, le désir pour une autre femme, la maternité et le poids des préjugés, de l’Eglise…

          J’ai retrouvé la plume efficace, pleine de poésie et  le rythme, la musicalité de l’écriture, et la sensibilité de l’auteure, la précision des mots. J’ai bien aimé ce roman, qui est une ode au corps des femmes et à l’amour, mais je n’ai pas retrouvé la magie de « Pietra viva », peut-être parce que d’autres auteurs du XIXe (dont on n’est pas très loin, le roman se situant en 1908) ont abordé le statut de la femme de façon plus puissante.

          Note : 8,5/10

 

Extraits :

 

         Le ton de sa voix est posé, presque calme. Elle réalise soudain que la solitude, dans laquelle elle est née, l’oblige à toujours acquiescer. Si elle avait eu le choix – mais ce mot n’existe ni dans sa condition, ni dans son vocabulaire – elle aurait dit : « non ». Elle l’aurait même hurlé.

 

          Elles n’osent pas encore bouger, mais seront bientôt prises de vertige. S’aimer de toutes leurs forces, c’est ce qu’elles feront, nuit après nuit. D’abord sans bouger, de peur de briser ce miracle cutané.

 

          Victoire blottit sa tête dans le cou de la jeune femme, et pose sa main sur son épaule. Tout est incroyablement chaste. Victoire écoute leurs respirations qui se mêlent. Elle est contre ce corps si beau qu’elle a vu dans sa chambre, et puis, il y a son odeur, un parfum capiteux et âcre, quelque chose de piquant qui émeut les narines. La découverte de l’autre.

 

         La guerre rapproche terriblement. C’est là qu’on se dit des choses qu’on ne se dirait jamais en temps de paix, de ces secrets qui ne dévoilent pas – comme l’a fait le père d’Anselme près d’un feu de camp, lors d’une soûlerie méticuleuse qui vous laisse les boyaux retournés et l’âme déchirée.

 

          On m’a dit : « souris, aie des enfants ! » rien d’autre. Et, tu vois, je n’ai pas réussi. Sans toi, rien. Ni le sourire, ni Adrien. Pourquoi nous a-t-on tant menti  durant notre enfance ? Sur la vie conjugale, sur tout ce qui est censé faire le bonheur d’une femme ?

 

          Moi, je suis frêle, pour que la vie me porte là où bon lui semble… Avant toi, je vivais comme un automate. Un corps désarticulé et sans âme… Avant toi, quand je me regardais dans le miroir, je me trouvais laide. Tellement laide que je ne me suis regardée qu’une fois nue. Mon corps me semblait inutile.

 

Lu en novembre 2016

 

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08 novembre 2016

"Le dernier gardien d'Ellis Island" de Gaëlle Josse

         Je vous parle aujourd’hui d’un livre de Gaëlle Josse (dont j'ai beaucoup aimé "Nos vies désaccordées"). C'est un livre qui prend une résonnance particulière depuis quelques mois. Il s'agit de:

 

Le dernier gardien d'Ellis Island de Gaëlle Josse_

 

Quatrième de couverture

 

          New York, 3 novembre 1954. Dans cinq jours, le centre d'Ellis Island, passage obligé depuis 1892 pour les immigrants venus d'Europe, va fermer. John Mitchell, son directeur, officier du Bureau fédéral de l'immigration, resté seul dans ce lieu déserté, remonte le cours de sa vie en écrivant dans un journal les souvenirs qui le hantent : Liz, l'épouse aimée, et Nella, l'immigrante sarde porteuse d'un étrange passé.

         Un moment de vérité où il fait l'expérience de ses défaillances et se sent coupable à la suite d'événements tragiques. Même s'il sait que l'homme n'est pas maître de son destin, il tente d'en saisir le sens jusqu'au vertige.

 

Ce que j’en pense :

 

          J’ai beaucoup aimé la façon dont Gaëlle Josse nous raconte l’histoire de John Mitchell, gardien de cette île prison, dans laquelle sont arrivées des générations de migrants à la poursuite du rêve américain. Profitant des neuf derniers jours avant de fermer définitivement la porte d’Ellis Island, il décide de noter par écrit tous ses souvenirs. Cette prison a fini par devenir la sienne, comme si la vie à l'extérieur représentait un danger.

          Il s’est investi à fond dans son rôle, ne quittant pratiquement plus l’île, mais n’est jamais resté insensible à la détresse des migrants, qui ont tout perdu et doivent répondre au fameux questionnaire : vingt-neuf questions dont les réponses ouvrent ou non l’entrée dans cette Amérique dont ils ont rêvé et dont ils aperçoivent, lorsque le temps le permet, Manhattan et la liberté.

         John raconte aussi les deux femmes qui ont compté dans sa vie : Liz son épouse, infirmière qui meurt contaminée par le typhus et Nella qui a dû fuir son pays avec son frère handicapé car ils étaient différents (elle avait un don pour guérir qui faisait peur). Toute sa vie, Nella le hantera, il essaiera de reconstituer son histoire, au fil des témoignages d'autres migrants.

         Gaëlle Josse décrit très bien la pauvreté, la douleur de l’exil, la promiscuité, les maladies, les drames de ces migrants qui sont obligés de fuir leurs pays, pour des raisons politiques ou simplement à cause de la misère et qui sont considérés comme des parias des moins que rien qui tutoient le rêve américain, leur avenir dépendant du fameux questionnaire.

          On découvre des personnages qui touchent comme Lazzarini, cet Italien parti avec de faux papiers mais qui reste fier de son nom et de ses ancêtres, ou bien encore, Chianese, le traducteur en italien, imbu de lui-même qui crée une fausse complicité par le biais de la langue extorquant ainsi des confidences aux passagers, ou Sherman, le photographe qui prend des clichés sans demander l’autorisation des passagers.

          L’épisode qui m'a le plus marquée est l'histoire tragique de l’écrivain Giorgy Kovacs et sa femme Esther, qui a fuit le régime autoritaire de son pays et s’est vu refusé l’entrée aux USA car ils venaient de l’Est donc ils étaient suspects: jugé trop opposant par les uns et trop communiste pour les autres...

         Une belle histoire, bien écrite et qui est encore plus lourde de sens dans le contexte actuel, Lampédusa, les îles grecques, la jungle de Calais et d'autres se substituant à Ellis Island, et un rêve américain qui s'est envolé.

          Note: 9/10

 

 

L’auteur :

           Gaëlle Josse est un écrivain français née le 22 septembre 1960. Elle fait des études de droit, de journalisme et de psychologie clinique, et passe quelques années en Nouvelle-Calédonie. Elle dit être venue à la littérature par la poésie.

          Son premier roman, « Les heures souterraines » en 2011, a été un succès, traduit en plusieurs langues, et suivi de « Nos vies désaccordées » puis de « Noces de neige »

          En 2015, elle est finaliste du Prix des Libraires  pour son roman « Le dernier gardien d'Ellis Island » (Noir sur Blanc) et en 2016, elle publie « L'ombre de nos nuits ».

 

Extraits :

          Neuf jours et neuf nuits avant d’être rendu à la terre ferme du continent, à la vie des hommes. Autant dire au néant, en ce qui me concerne. Que sais-je aujourd’hui de la vie des hommes ? La mienne est déjà suffisamment obscure à mes yeux, comme un livre que l’on croit familier et que l’on découvre un jour écrit dans une langue étrangère. Il me reste cette surprenante urgence à écrire, je ne sais pour qui, assis à ce bureau devenu inutile, entre les dossiers cartonnés, les crayons, les règles et les tampons, ce qui a été mon histoire.

 

          J’ai parfois l’impression que l’univers entier s’est rétréci pour moi au périmètre de cette île. L’île de l’espoir et des larmes. Le lieu du miracle, broyeur et régénérateur à la fois, qui transformait le paysan irlandais, le berger calabrais, l’ouvrier allemand, le rebbin polonais ou l’employé hongrois en citoyen américain après l’avoir dépouillé de sa nationalité. Il me semble qu’ils sont tous encore là, comme une foule  de fantômes flottant autour de moi.

 

          C’est tout ce qu’ils possèdent de leur vie précédente, la plupart du temps guère plus qu’un peu de mauvais linge et un modeste nécessaire de toilette, quelques photos, un violon ou un harmonica, une bible, une croix, une ménorah, une icône peinte. A l’épreuve de tout quitter, faut-il que leur soit ajoutée celle de perdre leurs maigres biens.

 

          Qu’emporte-t-on dans l’exil ? Si peu, et tant d’essentiel. Le souvenir de quelques musiques, le goût de certaines nourritures, des façons de prier ou de saluer ses voisins. Parfois un accordéon ou une guitare se joignait au piano, on entendait jouer tard dans la nuit, comme si les immigrants parvenaient à faire ressurgir, dans ces moments-là, pour quelques heures fugitives, des fragments de leurs terres natales.

 

          L’épisode vécu avec l’écrivain hongrois Giorgy Kovacs et son épouse Esther m’a fait réaliser, bien des années plus tard, mais avec une dureté qui me fait encore mal aujourd’hui, que les martyrs sont toujours du côté de l’esprit, les coupables, du côté de la force, et que l’Histoire demeure le seul juge.

 

 

Lu en novembre 2016

 

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