Ayant bien aimé « Un hiver à Paris », j’étais bien décidé à lire un autre roman de Jean-Philippe Blondel et donc acheté « 06h41 » qui a patienté quelques temps dans ma bibliothèque débordante… et comme j’avais du mal à choisir un livre et à m’y tenir ces derniers temps, je me suis dit pourquoi pas ?

 

06h 41 de Jean-Philippe Blondel

 

Résumé

 

          C’est la cohue comme tous les lundis matins quand le train de 06h41 qui relie Troyes à Paris.

          Cécile Duffaut rentre d’un week-end chez ses parents qui ne s’est pas très bien passé, comme à chaque fois. Elle est venue seule car son mari n’a plus envie de faire l’effort de l’accompagner. Elle a hâte de rentrer, retrouver son mari et sa fille, son travail qu’elle affectionne particulièrement. Après des années d’un travail routinier elle a monté « sa boîte » une chaîne de magasins cosmétiques bio, « Pourpre et Lys »

          De son côté, Philippe Leduc se rend à Paris au chevet de son ami d’enfance Mathieu, atteint d’un cancer. Il a divorcé et vit seul sans trop s’occuper de ses enfants…

          Le train est bondé, Philippe arrive juste à temps et il ne reste qu’une seule place libre, à côté de Cécile. Ces deux-là se connaissent, ont vécu quelques mois ensemble lorsqu’ils étaient jeunes, il y a vingt-sept ans, et on comprend vite qu’ils n’ont nulle envie de renouer le dialogue. Que va-t-il se passer ? De quoi peut-on se parler au bout de tant d’années, comment aborder l’autre et surtout a-t-on envie de l’aborder ?

 

 

Ce que j’en pense :

 

          J’ai bien aimé l’histoire. Nos deux acolytes revivent leur brève liaison, la façon dont ils se sont séparés, la goujaterie de Philippe à l’époque, tombeur de filles, toujours dans la séduction et parfaitement odieux à l'époque.

          Cécile ne nous est pas forcément plus sympathique. Sa rupture l’a conduite à ne plus jamais être transparente pour quiconque. Ne plus jamais se laisser mépriser, maltraiter. Au contraire, réussir dans son métier, devenir une femme élégante. Elle s’est construite contre cette rupture pour ne pas se laisser démolir par elle.

          Le livre est bien construit, l’auteur alternant un chapitre au nom de Cécile, le suivant au nom de Philippe, chacun donnant sa version de l’histoire comme un match de ping-pong. Ce qui donne une lecture agréable. On voit évoluer leur réflexion, leur ressenti à l’un comme l’autre. Qu’éprouve-t-on face à quelqu’un qui vous a fait souffrir et a modifié votre vision e la vie : haine, mépris compassion ?

          Ils sont lucides par rapport à eux-mêmes et par rapport à l’autre, ils se jugent, s’égratignent dans leur introspection.

          Jean-Philippe Blondel décrit sans complaisance la vie de ces presque quinquagénaires qui font le bilan de leurs vies respectives, leurs erreurs et ce qu’ils en ont appris, leur nombrilisme, la façon dont ils ont ou non garder des liens avec leurs amis d’alors, ce qui caractérise l’amitié, la fidélité, aux êtres et aux valeurs de la fin de l’adolescence, les relations qu’on garde car elles servent de faire-valoir pour montrer qu’on a réussi ou non sa vie.

          L’auteur nous parle aussi de la solitude de chaque être humain, même s’il est en lien avec d’autres personnes, conjoints, enfants, amis. Tels Mathieu animateur télé qui a été adulé, toute une sphère de courtisan gravitant autour de lui et qui se retrouve seul face au cancer. Chacun ayant mieux à faire que venir le voir : « Nous nous étions rencontrés à une période où il n’était  que le brouillon de ce qu’il allait devenir et où j’étais au zénith. Il n’allait pas arrêter de monter, et moi de m’enfoncer doucement.  Chaque fois que je croisais son visage dans les magazines, c’est à ça que je pensais. A l’échec. Aux destinées qui t’échappent. » P 92

          On note également le poids de l’enfance, des relations avec les parents, qui ont vécu les trente glorieuses alors que tout est devenu si difficile, et c’est une empreinte qui pèse lourd : « Chaque fois que je reviens les voir, mes parents, j’ai l’impression de redescendre l’échelle temporelle et sociale que je grimpe avec circonspection mais ténacité. Dès que j’arrive à la gare, je retrouve mes oripeaux d’enfance ». P 107

          J’ai aimé cette idée de faire le bilan de la vie des deux héros bien cabossés dans un lieu particulier, un train comme une sorte d’huis-clos dont ils ne peuvent s’échapper. Le trajet dure à peine deux heures mais il est raconté avec une telle intensité qu’on ne décroche pas du texte.

          J’ai donc retrouvé avec plaisir l’écriture de Jean-Philippe Blondel, ses phrases courtes, concises presque chirurgicales pour décrire cette société dure, sans concession qui est la nôtre. J’aime bien l’univers de cet auteur, son analyse des tourments et des incertitudes  de la jeunesse. Je préfère ce roman à « Un hiver à Paris ».

          Note : 8,2/10

 

L’auteur :

 

          Jean-Philippe Blondel est né en 1964 à Troyes, en Champagne-Ardenne.

           Marié, père de deux enfants, il enseigne l’anglais en lycée et vit près de Troyes. Il publie en littérature générale et en littérature jeunesse depuis 2003

          Il a publié plusieurs romans pour adultes avant de se lancer en 2007 dans l’écriture de son premier toman pour la jeunesse : « Un endroit pour vivre » publié par Actes Sud Junior.

          Ensuite il signera "Rebond" en 2009 puis  "Blog" en 2010, puis  " 6h 41 " "un hiver à Paris"en 2014 et plus récemment "Mariages de saison"en 2016

 

Jean-Philippe Blondel - Quel est le livre qui a changé votre vie ?

 

Extraits :

 

          Je m’aperçois que je soupire de plus en plus souvent. Et que je me mets à souffler aussi. Mauvais signe. D’abord, ça éloigne les autres qui vous prennent pour ce que vous êtes – un découragé d’avance. On n’adresse pas la parole à quelqu’un qui soupire tout le temps, on a trop peur d’entendre des jérémiades pendant des heures. P 23

 

          Moi, la seule nostalgie que j’ai, c’est celle du départ. P 26

 

          Je m’imaginais derrière un guichet dans une agence, dans la ville de mes parents. Parfois, la vie nous emmène loin d’où nous pensions aller. Parfois, ce n’est pas un mal. P 34

 

          Elle aussi a changé, mais, comment dire ça sans être vexant, « en bien ». C’est ça, elle a changé en bien, parce qu’elle était très quelconque Cécile Duffaut à l’époque et maintenant, regardez-la, c’est une belle femme, comme on dit, qui n’accuse pas encore tout à fait son âge. P 40

 

          Elle ne se souvient pas de moi. Tant mieux, d’ailleurs. Je dois me rappeler ça : la plupart des gens ont une touche « supprimer les fichiers » sur laquelle ils appuient à un moment donné, quand leur cerveau est au bord de l’ébullition après des malentendus, des trahisons, des hontes des blessures – et là, des pans entiers d’existence disparaissent, les visages, les noms, les adresses, les couleurs, tout passe à la trappe direction les égouts de l’inconscient. P 43

 

          Au moment de la rupture, il faudrait pouvoir avoir un aperçu de l’autre des années plus tard. Dans les trois quarts des cas, on cesserait de pleurer et de se lamenter sur son sort. Le rire serait salvateur. P 55

 

          Personne ne nous a dit non plus que le plus dur, ce n’était pas les ruptures, mais la déliquescence. Le délitement des relations des êtres, des goûts, des corps, de l’envie. Jusqu’à un marécage où il est impossible de savoir ce que l’on aime. P 77

 

Lu en février 2016