Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a particulièrement marquée, dans le cadre de cette rentrée littéraire 2016.

 

l'autre quon adorait de Catherine Cusset-205x300

 

Quatrième de couverture

 

          « Quand tu penses à ce qui t’arrive, tu as l’impression de te retrouver en plein David Lynch. Blue Velvet, Twin Peaks. Une ville universitaire, le cadavre d’un garçon de vingt ans, la drogue, la police, une ravissante étudiante, une histoire d’amour entre elle et son professeur deux fois plus âgé : il y a toute la matière pour un scénario formidable.

          Ce n’est pas un film. C’est ta vie.»

           « L’autre qu’on adorait» fait revivre Thomas, un homme d’une vitalité exubérante qui fut l’amant, puis le proche ami de la narratrice, et qui s’est suicidé à trente-neuf ans aux États-Unis. Ce douzième roman de Catherine Cusset, où l’on retrouve l’intensité psychologique, le style serré et le rythme rapide qui ont fait le succès du « Problème avec Jane », de « La haine de la famille » et de « Un brillant avenir », déroule avec une rare empathie la mécanique implacable d’une descente aux enfers.

 

Ce que j’en pense :

 

         Dans ce livre, est l’auteure reconstitue l’histoire de Thomas, son héros, élève brillant qui va rester marqué par son échec à l’ENS. Il part aux USA pour se construire une « nouvelle vie », « Comme c’est différent de la France, où un simple nom sur une liste marque la réussite ! Ici, quelqu’un s’adresse à toi, te dit le plaisir qu’il aura à te connaître. C’est ta première victoire, le premier but que tu atteins après l’avoir visé ».

          Il a un poste et va pourvoir enseigner, commencer sa thèse sur Proust. L’auteure décrit bien la différence entre les deux pays car, elle aussi, vit là-bas, ancienne maîtresse, devenue meilleure amie.

          On assiste à cette fuite en avant de Thomas, dans ce pays immense, au rythme effréné,  qui semble plus ouvert, dans cette ville qui lui ressemble « Tout de suite, tu te sens chez toi. C’est une ville de la nuit, une ville pour insomniaques.», mais il n’arrive pas à se tenir à cette thèse et se disperse, oscillant entre Proust et le cinéma, autre passion de sa vie et croque la vie à belles dents.

          Catherine Cusset parvient extrêmement bien à reconstruire son itinéraire, ses amours et décrit de très belle manière l’alternance des insomnies avec des activités débordantes, les addictions, au sexe, à l’alcool, les amours ratées du fait de sa jalousie et son  besoin de dominer l’autre et l’argent qui file entre les doigts… les déménagements d’une ville à l’autre des USA au gré des affectations de plus en plus dévalorisantes et les caisses de livres de livres qu’il transporte chaque fois.

          Puis, le trou noir de la dépression, où l’épuisement et le pessimisme sont omniprésents, où il reste durant des jours dans son lit, incapable de bouger  tout à plus tard, auquel succède le renouveau du printemps, le regain d’excitation, et les amis qui prennent leurs distances,  car c’est un rythme qui épuise.

          On pense, bien-sûr, aux monomanies dont parle si bien Stefan Zweig, face à  cette fixation sur Proust, objet de sa thèse, et l’auteure sait bien transmettre leur amour pour Proust, émaillant son roman de citations, de références qui donnent envie de se replonger dans « La Recherche… »

          Par contre, je m’interroge sur la motivation de l’auteure : Catherine Cusset, écrit-elle sous le coup de la culpabilité ? Elle et ses amis n’ont-ils vraiment rien vu venir devant le comportement de Thomas ? Certes on parlait peu des troubles bipolaires à l’époque, et il était toujours entre deux avions ou deux appartements, difficile à saisir. Veut-elle le faire exister à tout prix ?

          Je la trouve parfois cruelle avec Thomas, notamment quand elle lui fait lire un de ses livres, dans lequel elle décrit ses amis et le présente comme « l’Albatros » dont les ailes de géant l’empêche de marcher. Jusqu’à quel point peut-on se servir de ses proches pour écrire un livre ?

          J’aime beaucoup le titre, emprunté à la sublime chanson de Léo Ferré : « Avec le temps va, tout s’en va, l’autre qu’on adorait… ».

          Un livre très perturbant, intense et dérangeant,  qui fait beaucoup réfléchir, interroge, déstabilise le lecteur noyé dans le rythme de la vie de Thomas comme dans l’écriture elle-même, et que j’ai beaucoup aimé.

          Note: 8,5/10

 

http://culturebox.francetvinfo.fr/livres/romans/l-autre-qu-on-adorait-de-catherine-cusset-tombeau-pour-un-ami-suicide-244695

 

L’auteur :

 

          Catherine Cusset a publié une quinzaine de livres récompensés par divers prix littéraires. Elle vit à New-York.

          Elle est traduite en seize langues.

 

Extraits :

          Allongés par terre dans ta chambre, vous écoutez The Cure ou, en chantant à tue-tête, Ferré, Reggiani, Brel, Dutronc et Serge Gainsbourg. Vous chantez aussi faux et fort l’un que l’autre, vous hurlez en imitant les mimiques faciales du vieux Léo aux tempes grisonnantes que vous avez vu à la télévision, et son poing qui s’abat quand il bute sur le mot « peinard » : Avec le temps… Avec le temps va, tout s’en va / Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu / …

 

          D’un commun accord on baptise cette relation naissante « amitié érotique ». Il ne s’agit pas d’amour. Le sentiment qui nous lie est léger et joyeux. Personne ne doit savoir ce qui se passe entre nous, surtout pas mon frère et sa bande de copains.

 

          Bien-sûr, tu penses à Rastignac, « A nous deux New-York ». Mais ta posture n’est pas agressive, tu ne t’apprêtes pas à prendre le taureau par les cornes, tu as au contraire, l’impression de te laisser couler dans un bain de lait chaud aux amandes et au miel.

 

          Cette année tu as suivi le cours d’un grand professeur de français sur Baudelaire, et tu t’es rappelé ton unique amour : la littérature. Gagner de l’argent n’est pas une motivation suffisante : tu veux la liberté de lire, de penser et d’écrire. L’Amérique a cela de merveilleux qu’il n’est pas trop tard pour changer de voie. Comme Elisa, comme moi, tu vas t’inscrire en doctorat de lettres en postulant pour une bourse et tu deviendras professeur, pas en France, mais aux Etats-Unis où l’accès aux postes est fondé sur le mérite, où un universitaire est princièrement traité, le métier prestigieux et la liberté de l’esprit respectée.

 

          Tu es parfois sujet à des accès de dépression pendant lesquels ta vision du monde est d’un pessimisme absolu. C’est le cas en ce moment. Tu as hésité à me parler de cette humeur qui envahit ta vie, telle une marée noire et tue en toi tout désir, de ce vide qui t’engloutit comme des sables mouvants.

 

          La politique a quand même plus de panache que l’université, ce tout petit monde sans pouvoir assoiffé de pouvoir.

 

          Après t’être terré tout l’automne et l’hiver, tu t’éveilles avec le printemps. Tu commences à connaître ce rythme, le très haut suivi du très bas, les montagnes russes des émotions, le bonheur du printemps et de l’été suivi du désastre de l’automne et de l’hiver, suivi d’un nouveau printemps. Proust retrouve le temps, et toi la joie. Sans doute est-ce le rythme de la vie…

 

Lu en novembre 2016