Je vous parle aujourd'hui, d'un livre que j'ai terminé le 01/01/2014 et qui sera aini mon premier coup de coeur 2014. Il s'agit de "Profanes" de Jeanne Benameur.

 

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Résumé

 

Octave Lassalle a quatre-vingt dix ans. Il était un brillant chirurgien cardiaque et a sauvé beaucoup de vies. Deux choses le passionnaient dans sa vie : son travail et la chasse. Mais l’âge est là,  il souffre de douleurs articulaires, il a des difficultés pour marcher mais son cerveau lui, fonctionne très bien.

Il vit dans une grande maison et décide d’embaucher quatre personnes pour s’occuper de lui, de la maison… il les a choisi au feeling comme il choisissait son personnel à l’époque où il exerçait encore. Chacun aura un emploi du temps spécifique, la journée étant découpée en créneaux horaires, chacun aura sa chambre au premier étage de la maison et tout est organisé pour qu’ils se croisent le moins possible.

Il les convoque tous les quatre en même temps pour leur expliquer ce qu’il attend d’eux et on fait la connaissance de Marc Mazetti, qui travaillera le matin à sept heures, aidera Octave à se raser, s’occupera du jardin auquel il ne connait pas grand-chose.

Puis Hélène Avèle prendra le relais de quatorze à dix-huit heures. Elle lui fera la lecture de la presse et surtout, il lui commande un tableau car elle est peintre.

Yolande Grange prendra le relais jusqu’à vingt-deux heures, elle préparera le diner, rangera les placards dans toute la maison pour enlever ce qui ne sert plus.

Et enfin, Béatrice Benoît viendra pour la nuit, infirmière elle s’occupera des médicaments, des soins.

Au départ chacun a des charges précises, mais peu à peu les choses vont évoluer. On découvre le drame d’Octave Lassalle qui a perdu sa fille Claire, victime d’un accident de voiture alors qu’elle allait rejoindre son amant. Anna la femme d’Octave le supplie de l’opérer pour la sauver mais il ne peut pas (peur de l’échec ?) et confie l’opération à un confrère ami mais Claire meurt et Anna ne lui pardonnera jamais.

Elle est très croyante alors qu’Octave se dit agnostique donc aucun n’arrive à réconforter l’autre et ils s’éloignent de plus en plus. Anna décide de partir en emmenant le corps de Claire au Canada, son pays d’origine où elle va se remarier. Elle emporte tout avec elle, tout ce qui peut rappeler Claire à Octave. Il ne lui reste de sa fille qu’une photo à partir de laquelle Hélène doit faire le tableau.

Un soir c’est le drame, Hélène a oublié de lui rendre la photo avant de partir et Octave est pris de panique ce qui le rapproche de Béatrice et tout va bouger, et je vous laisse découvrir la suite.

 

 

Ce que j’en pense :

 

C’est le premier roman de Jeanne Benameur que je lis et c’est un coup de foudre.

J’aime la façon dont elle parle des faiblesses, des blessures de chacun des protagonistes. Octave nous est sympathique d’emblée. Il se pose des questions sans arrêt sur la vie, la mort. Il lit l’Ecclésiaste, il veut savoir ce que la foi apportait à sa femme. Il lit beaucoup, il est passionné de haïkus alors il en compose un pour chacun des quatre. Il s’intéresse à  tout, il fait découvrir le jardin et le soin des plantes à Marc qui peu à peu s’investit davantage, se met à l’écoute des plantes, il se soigne lui-même en prenant soin d’Octave et de son jardin. Et les résistances vont tomber, Marc baissera la garde.

Il explique ce qu’il veut à Hélène pour le tableau en lui parlant des portraits du Fayoum, en Egypte et des musées qu’il avait visités qui en contenait. Ce sont des portraits de la mort en fait qu’on plaçait vers ou dans les tombes (sa femme ne le comprenait pas et prenait cela pour une fascination par la mort). C’est cela qu’il attend d’Hélène. Cette femme qui ne s’attache à rien, qui se veut libre avec ses amants, mais vit dans l’ombre, dans la nostalgie d’un amour perdu, va découvrir qu’on peut aimer les autres, que la solitude n’est pas une fatalité.

Marc a été malmené par la vie, très jeune il a perdu ses parents, et a été balloté de l’un à l’autre puis il est parti comme soldat en Afrique où il a vécu des choses horribles qui l’ont blessé à vie et dont il n’arrive pas à parler. Il va découvrir le sens de la vie par le travail du jardin et ses discussions avec Octave durant les promenades : soigner ses blessures en écoutant et en prenant soins des plantes et de l’autre.

Yolande est aussi un personnage torturé. Elle n’a jamais été aimée par son père et surtout n’a jamais pu être mère. Elle a recueilli Louise enceinte sur laquelle elle veille jalousement. En rangeant les tiroirs, elle trouve des choses intimes, serviettes brodées qu’Octave lui offre. elle recherche en lui une image paternelle rassurante, sécurisante.

Béatrice a vécu une tragédie, son frère est mort avant sa naissance et elle s’est toujours sentie comme l’usurpatrice, est-ce qu’on l’a aimé ? N’y a-t-il eu de la place que pour le frère ? Quelle est sa vraie place ? En a-t-elle seulement une ? Elle ne se sent vivante que lorsqu’elle danse, elle est légère, aérienne, pleine de grâce quand son corps se déplace ainsi dans l’espace.

La maison joue un rôle très important, elle est cossue, rassurante paisible. Octave aime cette maison, lui qui est tout sauf apaisé. Tout au long du roman il va chercher cette paix intérieure comme chacun des protagonistes d’ailleurs : revoir le passé, le revisiter à la lumière du présent, faire la paix avec lui-même malgré le poids du secret.

Jeanne Benameur nous parle en fait de toutes les souffrances des êtres engendrés par des traumatismes plus ou moins graves mais qui laissent des séquelles et qu’on essaie d’enfouir à tout prix au fond de soi, souvent jusqu’au déni. Quand on réussit à surmonter la peur, on peut regarder les évènements différemment et s’autoriser enfin à faire taire la culpabilité et la résilience est alors possible.

Ils ont parcouru ensemble le chemin vers la résilience pour enfin prendre leur vie en mains, transcendant ce qui peut l’être. Des êtres qui ne se connaissaient pas du tout ont pu s’entraidés et aller chacun vers une vie moins tourmentée.

Le dernier personnage important, celui qui en fait est présent à chaque page en filigrane, c’est la mort. Comment l’aborder si l’on n’a pas la foi en Dieu, comment laisser partir enfin  ceux qui nous ont quittés et auxquels on était très attachés. Le souvenir est dans le cœur pas dans le corps enterré au cimetière. Octave sera enfin en paix lorsqu’il en saura plus sur Claire dont il n’a pas eu le temps d’être proche du fait son addiction au travail.

La couverture est superbe, le fond noir pour la mort, le rouge notamment le coquelicot pour rappeler la fragilité de la vie et de l’amour…

Un livre magnifique qui parle directement à notre cœur.

 

Note : 9,5/10

 

 

L’auteur :

 

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Jeanne Benameur est née en Algérie en 1952. Elle vit à La Rochelle et consacre l'essentiel de son temps à l'écriture.


Jeanne Benameur est née d'un père tunisien et d'une mère italienne. Dernière d'une famille de quatre enfants, elle passe de l'Algérie à la France avec sa famille en raison des violences liées à la guerre. Elle a cinq ans et demi quand elle arrive à La Rochelle. Ces deux langues ont bercées son enfance: l'arabe étant la langue maternelle de son père, mais également celle de son premier environnement, et le français. Elle réintroduit les sonorités et les rythmes de ces langues dans son écriture. Elle sait déjà écrire et lire. Très tôt, elle écrit de petites histoires, des contes, des pièces de théâtre , des poèmes.

Elle suit les cours du conservatoire d'art dramatique puis elle effectue des études de lettres à Poitiers, où elle suit aussi des cours de philosophie et d'histoire de l'art. Elle est pendant un temps élève d`arteuse du conservatoire de chant. Après l'obtention du CAPES, elle est professeur de lettres: d'abord à Mauzé sur le Mignon puis en banlieue parisienne. Ce n'est qu'à

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partir de 2000 qu'elle se consacre entièrement à l'écriture. Elle a publié pour la première fois en 1989 aux Editions Guy Chambelland des textes poétiques, puis chez divers éditeurs: d'abord chez Denoël en littérature générale, et, depuis 2006, chez Actes Sud.

Pour la littérature jeunesse elle publie aux editions Thierry Magnier. Elle a été également directrice de collection chez Actes Sud junior pour la collection D'Une Seule Voix et chez Thierry Magnier pour Photoroman jusqu'en septembre 2013.

Elle est l'auteur de sept romans parmi lesquels : Les Demeurées (Denoël, 2001), Les Mains libres (Denoël, 2004), et Présent ? (Denoël, 2006), tous repris en poche en Folio. En 2008, elle rejoint Actes Sud avec Laver les ombres (et Babel n° 1021).
Elle a aussi publié pour la jeunesse, essentiellement chez Thierry Magnier.

 

 

Extraits :

 

            Polir la douleur dans l’ombre de chaque arbre resserré par la nuit.

            Sentir l’écorce de chaque chose.

Et savoir que tout est là, toujours. Même si nuit après nuit le chagrin se dérobe. Comment expliquer que le chagrin s’en va et qu’aucune consolation ne prend sa place. P 36.

 

Il parait que tout vient toujours de l’enfance, et y retourne. Alors il se dit que pour lui il y a deux enfances. La première, celle de l’âge, dans cette région de monts es de collines où il est revenu, l’enfance qui avait déjà fait de lui le solitaire qu’il est. Et puis la deuxième, celle de l’Afrique. Là il a découvert ce que les hommes peuvent faire à d’autres hommes. Il a assisté. Désemparé. Et il avait beau être un adulte, il était bien plus désemparé encore que lorsqu’il était enfant. P 41.

 

Depuis l’accident de voiture qui avait supprimé ses deux parents à la fois quand il était encore bébé, il n’avait cessé de valser d’un lieu à l’autre. Et il n’y a que seul, dans la nature, qu’il se sentait vraiment chez lui. P 42.

 

Elle avait employé plusieurs fois le mot « tentative ». Un mot qu’il aimait. C’était celui qu’il employait pour baptiser le fait de vivre : une tentative. Un mot humble, qui donne le droit de se tromper, d’errer, de recommencer. P 62.

 

Toutes les années de solitude l’ont laissé sur la route blanche et ils ne sont pas trop de quatre pour avancer avec lui. Il pense à l’étymologie du mot profane : celui qui est devant le temple. Il est ce profane. Ils sont ces profanes. Au cœur de chacune de leurs vies, le temple. Vif. Le seul sacré qu’il connaisse. Cette vie qui vibre et échappe à chaque pas. P 64.

 

Il lui parle longuement des portraits du Fayoum. Elle a déjà entendu parler de ces portraits retrouvé dans la région d’Egypte dont ils portent le nom ?… « Vous comprenez, il se dégage de chacun de ces visages, peints pour personne, une solitude et une humanité sans fard. Profonde. Seule la mort peut « dévisager » un être de cette façon. Avec cette simplicité ». p 67.

 

Il se rappelle quand il exerçait. Là, il n’appartenait à personne et personne ne lui appartenait. Là, il œuvrait, c’est tout. Et il était libre. La liberté, ça ne se compte pas au nombre d’heures qu’on passe à travailler ou à faire quoi que ce soit, non. C’était ce sentiment, fort, de ne plus appartenir à qui que ce soit. Juste être un humain parmi le humains, pour eux, avec eux, sans hiatus. Etre à sa place. Et œuvrer l’esprit libre.

Relié à tous. Attaché à aucun. P 110.

 

A l’intérieur de lui, une terre arasée. Il a besoin de poésie, c’est tout. Il a besoin à nouveau du calme de haïkus. Tout ce blanc entre les mots, tout ce vide qu’on ne comblera jamais. Et puis, un mot, un seul, et le monde qui bat, fragile, éphémère, tenu par un seul mot. Ça, c’est quelque chose. Il y croit encore, allez savoir pourquoi. On a beau être un profane, la foi, elle va se loger où elle peut. Pourquoi pas dans les mots ? P 122.

 

Ces moments ont existé. Ce bonheur qui a été vécu, rien ne peut faire qu’il ne l’ait pas été. Même la mort. La mort ne balaie rien. Le chagrin peut tout brouiller. Un temps. Comme à chaque fois qu’on est séparé de ceux qu’on aime. On se dit que plus jamais.

Et bien plus jamais, d’accord. N’empêche que ce qui a été est. A l’intérieur. Pour toujours. Pourquoi s’en priver ? P 166.

 

Elle a toujours pensé que les mots détenaient une puissance qu’on ne voulait pas connaître vraiment. Les mots peuvent tout changer. Elle, elle s’est mise du côté muet de la parole, avec la peinture. Elle sait que c’est sa place. Mais elle n’ignore rien de la puissance des mots. Tout au fond d’elle. P 172.

 

Les particules des mondes anciens tournoient, se délitent encore à chaque poussée qui les fait s’embrasser et s’embrasser encore, par toute le peau. Il reste et restera toujours ces poussières très fines, légères, qui coloreront désormais chaque caresse, chaque toucher. Ces poussières-là, ce sera leur façon singulière d’aimer. P 234.

 

Les mots d’amour il faudrait se contenter de les dire au-dessus de l’eau qui coule, dans le vent au bord de la mer. Qu’ils soient portés loin. L’amour on ne devrait jamais l’enfermer, ni dans les bouches, ni dans les cœurs. C’est trop vaste. P 242.

 

La pluie a cessé mais personne ne l’a remarqué. Ils sont dans un autre temps. La grande maison les entoure et les retient dans les mots du vieil homme. Pourtant c’est dans sa propre vie que chacun chemine. L’histoire d’un seul ouvre l’histoire des autres. P 249.

 

 

 

Terminé le 1er janvier 2014

 

 

 

 

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