Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui est un coup de cœur de l’été. Je l’avais mis à mon programme depuis un bon moment et c’était un cadeau de Noël dernier et le moment était venu de foncer.

          Il entre dans le cadre de Destination PAL été 2015 et je le rajoute à mon challenge ABC car il est hors catégorie ou du moins, je le classerais dans les Essais (ou documents universitaires) et donc mérite amplement d’y figurer.

 

La maladie et la foi au Moyen-âge de Lydia Bonnaventure

 

Résumé

 

          Nous faisons la connaissance d’un auteur, poète du XIIIe siècle au travers d’un ouvrage que l’on peut qualifier de best-seller de l’époque. Il s’agit d’un texte en vers, composé de plus de 30 000 octosyllabes, en vieux français donc, de Gauthier de Coinci, né en 1178 : « Miracles de Nostre Dame ».

          C’est une époque charnière, où deviennent patents les mœurs dissolues et le luxe dans lequel vivent les hommes d’église, tout en prônant la pauvreté et la chasteté, où l’empreinte de la religion, notamment le culte marial, est profonde dans ce que l’on croit être à l’origine des maladies, châtiment, punition divine, rédemption en particulier.

          Le texte de Gautier de Coinci que l’auteure du livre nous soumet en vieux français, puis en traduction, va servir de trame à une étude vaste et documentée sur tout ce qui concerne la maladie à cette époque. Rappelons-nous qu’il s’agit du Moyen-âge, à l’époque de Philippe Auguste et que nous en sommes aux balbutiements de la médecine, alors que la foi chrétienne est intense, omniprésente, le clergé étant là pour bien motiver les gens, les maintenant dans la peur du jugement dernier.

          Au fur et à mesure que le texte se déroule, il est interprété, analysé pour notre plus grand plaisir. Remontons le temps à la découverte de la  maladie à cette époque…

 

 

Ce que j’en pense :

 

          Je redoutais de lire ce livre, car l’érudition de l’auteure, Lydia Bonnaventure qui une amie, rencontrée sur mon site préféré, me faisait craindre de ne pas être à même de tout bien comprendre. En fait, la lecture a été passionnante, très agréable et j’ai découvert beaucoup de choses, de notions qui je ne connaissais pas, n’ayant pas l’habitude de considérer la maladie sous cet angle-là. Déjà, le terme « Mal des ardents » que l’on appelle aussi le feu de Saint-Antoine ou le Feu Sacré, était relativement obscur pour moi car j’avais tendance à confondre cette maladie à la Lèpre, alors qu’il s’agit de l’ «Ergotisme » dont  Jeanne Bourin décrit ainsi dans  « Le grand Feu » en 1985:

 

          "Le Feu-Saint-Antoine, le Feu Sacré, le Mal des Ardents, noms divers donnés à des épidémies dues à l'ingestion, le plus souvent en temps de disette, de farines contaminées par l'ergot du seigle. L'ergot du seigle est un parasite de certaines graminées ... Il peut se trouver mêlé au grain et moulu avec lui. C'est un toxique responsable au cours des temps de nombreuses épidémies.

          La dernière en France a eu lieu voici une trentaine d'années, à Pont Saint Esprit dans le Gard, en plein vingtième siècle. Maux de ventre, convulsions, gangrènes des membres, brûlures internes, se succèdent tandis que se produit une élévation ou, au contraire, une baisse de tension artérielle. Il n'existe pas d'antidote."

 

          Ce livre est composé de trois parties d’importance égale. L’auteure nous parle de la maladie au Moyen-âge et de ses relations avec la société. Puis elle aborde la description de ces maladies et pour finir, le symbolisme de celles-ci.

          Les grandes « maladies » de l’époque sont le Mal des ardents et la lèpre, et les petites pestes, qui annoncent  la peste noire qui arrivera un siècle plus tard. Elles se ressemblent car on trouve des signes cutanés dans les deux cas, des signes neurologiques qui peuvent terrifier le commun des mortels.

          Lydia Bonnaventure nous explique que  Gautier de Coinci a choisi  le motif de la maladie dans ses écrits, car les épidémies, perçues  comme diaboliques, ont marqué l’imaginaire de l’époque. On en parle dans la Bible qui sert de référence. Elles véhiculent toutes sortes d’idées reçues, car qui pourrait parler de cause biologique, à l’époque ? L’hygiène est présente, déjà, avec les plaisirs du bain (on dénombre vingt-sept « Bains publics, à Paris, à la fin du XIIIe siècle).

          Il s’agit donc d’une période de transition, où commencent à se côtoyer, les microbes, invisibles à l’époque, la notion de châtiment divin pour expliquer l’apparition de la maladie et le fait que celle-ci peut toucher n’importe quelle personne, quel que soit son rang dans la Société. On n’est plus dans le « tout religieux ». La péché était considéré avant comme la cause de la maladie, or on s’aperçoit que des personnes n’en ayant pas commis, sont atteintes. Le Prieur va ainsi dresser une hiérarchie dans les malades, en fonction de la classe sociale.

          Cependant, certaines idées ont la vie dure : les signes neurologiques dans le Mal des Ardents, délires, hallucinations entre autres ne peuvent qu’être liés à la colère divine… les juifs sont aussi dans le collimateur car à l’époque, on leur refuse l’absolution: « Dans l’imaginaire médiéval, ce peuple s’est condamné en refusant le baptême. Cela lui a retiré le droit à l’absolution, réservé aux baptisés ». Ils se retrouvent ainsi, exclus du repentir.

          L’auteure ne se contente pas de traduire le texte, d’étudier la pensée de Gautier de Coinci, elle nous livre également une analyse approfondie du raisonnement n’hésitant pas à le comparer à d’autres auteurs de l’époque, d’autres « miracles », pour décortiquer la relation du malade avec la Société de l’époque, qui rejette ce qu’elle ne comprend pas, ce qui conduit à l’abandon des malades, au bannissement, à l’exil. Ils ont perdu leur identité, on les compare à des animaux (ours revient souvent, chien également), le pire étant l’excommunication.

          D’un autre côté, que faire ? Quelle conduite à tenir dirait-on de nos jours ? Le chemin de la guérison passe ainsi par la confession, le repentir, la dévotion, les prières, le miracle.

          De la partie consacrée à la description des maladies, je retiens surtout, le maniement de l’hyperbole, les symptômes sont étudiés sous l’angle de la déformation, de l’œdème, en fait tout ce qui est destiné à faire peur pour conquérir l’auditoire. Lydia Bonnaventure note au passage que « Les Miracles » sont le premier texte publié en vieux français et non en latin, preuve, s’il en est, que le Prieur veut toucher un « large public », serait-ce le premier ouvrage de vulgarisation du Moyen-âge ?

          On assiste à un festival de mots qui claquent : boue, (le mot pus n’existe pas encore) odeur « Les Saints exhalent de leur vivant une odeur ineffable, l’odeur de Sainteté… Les ennemis de Dieu au contraire, exhalent une odeur méphitique » cette odeur dans les miracles, est souvent  en relation avec le pus. »

          Mais aussi, tourment, hideux, pourri, ours, loutre… avec des liens bien sûr avec le péché. Autant la maladie rime avec ces termes percutants, autant la guérison va être en lien avec des mots plus doux. La Vierge, substitut de la mère qui guérit, le lait, les gestes guérisseurs, tels le baiser et les reliques.

          Quand à la partie consacrée au symbolisme elle est excellente, revenant sur la notion de maladie-punition et à la possibilité ou non d’une rédemption. L’auteure évoque « Le dictionnaire des symboles », excellent ouvrage coécrit par Jean Chevallier et Alain  Gheerbrant qui est en bonne place dans ma bibliothèque et que je consulte souvent, car on y fait toujours de belles découvertes.

          Bref, une étude brillante qui met en évidence les notions de l’époque concernant la maladie et toujours, le côté dichotomie, qu’on retrouve, des éléments qui s’opposent ou se complètent, se répondent. Une opposition entre le réalisme et le symbolisme, bien mise en évidence par l’auteure, l’opposition entre les femmes pécheresses et la Vierge, et les miracles qui peuvent être accomplis par des humains guéris, qui ont trouvé un refuge dans la prière. De nos jours, les scientifiques ont reconnu l’effet positif de la prière, de la méditation de la pleine conscience (on utilise le terme « mindfullness », cela fait mieux, il y a moins de connotation religieuse dans la sphère laïque).

          J’ai beaucoup aimé la légende sur la Vie de Sainte Marie l’Egyptienne, qui est retransmise dans son intégralité. Elle est très émouvante et montre le pouvoir de la foi, certes mais aussi du comportement pas nécessairement ascétique, la possibilité de transcendance.

          La lecture de la vie des Maîtres (ou des grands Saints) est toujours très enrichissante, inspirante, surtout dans une époque où la spiritualité est  réduite à la portion congrue, car le Dieu actuel est l’argent, où le matérialisme, le consumérisme, l’égocentrisme sont omnipotents…

          J’ajouterai un petit mot sur l’exil, le bannissement et l’abandon, très bien étudiés par l’auteure : que se passe-t-il de nos jours, face aux personnes atteintes de maladies infectieuses, ou simplement de maladie chronique ? Certes, elles ne sont pas exilées géographiquement mais le vide se fait autour d’elles, la personne en bonne santé acceptant mal qu’on puisse être handicapé alors qu’on est jeune, ou pas dans un fauteuil roulant ? A-t-on vraiment progressé ? Je referme la parenthèse…

          L’écriture est belle, les mots sont bien choisis, percutants lorsqu’il le faut, notre imaginaire se mêlant et s’imprégnant de celui de l’époque, le texte est léger alors que le sujet sort de l’ordinaire.

          Pour un Essai dans le sens littéraire du terme, je dirais que c’est un coup de Maître… ce livre est passionnant, dans tous les sens du terme (là aussi). Lydia Bonnaventure a fait un très beau travail. Son étude est précise, documentée, tout est analysé, argumenté, aussi bien le texte (l’écriture) de Gautier de Coinci que son propos et la confrontation avec d’autres auteurs de l’époque. Ce texte est en fait le mémoire de maîtrise de l’auteure, mais je pense qu’il pourrait faire l’objet d’une thèse, vue la richesse du texte, la bibliographie, l’iconographie aussi (cf. les photos du manuscrit de Gautier de Coinci qui illustrent les chapitres.

          C’est le premier livre de l’auteure et j’attends le suivant avec impatience. Je redoutais la lecture et en fait, ce qui a été plus redoutable encore, a été d’écrire une critique sur un ouvrage aussi brillant, (surtout après avoir lu la critique de Sarindar, sur Babelio.com, qui a mis la barre très haute…). J’ai livré mon ressenti, en insistant sur ce qui m’a le plus enthousiasmée, devant ce travail d’orfèvre. Amateurs du Moyen-âge, sa vie littéraire, son histoire, n’hésitez pas ce livre est un bijou à mettre dans touts les mains.

          Comme on dit en médecine : « Mention très honorable et félicitations du jury ».

 

          Note : 9,6/10

 

 

L’auteur :

 

Lydia Bonnaventure 1

         Lydia Bonnaventure est diplômée de l’Université de Perpignan en Lettres modernes.

         Elle est aujourd’hui formatrice de Français et d’Histoire en Seine-Saint-Denis, après avoir enseigné en collège et en lycée professionnel.

 

        

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Je vous recommande cette interview de Lydia par Lili Galipette :

http://www.desgalipettesentreleslignes.fr/archives/2011/12/05/22876038.html

          Gauthier de Coincy (ou Gautier de Coinci), né en 1178,à Coincy, près de Fère-en-Tardenois (Aisne), et mort le 25 septembre 1236 à Soissons dans l’Aisne, est un moine bénédictin et trouvère français, l'un des tout premiers et des plus grands poètes médiévaux de langue française, auteur de chansons et de récits de miracles, les  « Miracles de Nostre Dame ».

 

Gautier de Coinci manuscrit 1

 

Extraits :

 

          Toute l’originalité des ces miracles réside dans sa fervente dévotion à la Vierge. Celle-ci apparaît à tout moment dans la vie des personnages. Elle est la médiatrice entre l’homme et lui-même, entre l’homme et la société, entre l’homme et Dieu. P 12

 

          Tout ce qui concernait le corps était malsain. En dépit des idées reçues, l’hygiène faisait partie de la vie quotidienne. On a souvent en tête, lorsque l’on parle de ce thème, l’image du « Vilain » hirsute et sale, image corroborée par la littérature. Cependant, il ne faut pas oublié que l’Antiquité a vu l’apparition des Thermes. La période médiévale est une continuation dans ce domaine. P 16

 

          Le microbe, insidieux car invisible, terrorisait, s’immisçait dans les corps, du plus riche au plus pauvre. Gautier met en avant l’atteinte de toutes les classes sociales. P 18

 

          En effet, la prière est un des trois éléments fondamentaux de l’action thaumaturgique, les deux autres étant la confession et les pratiques pénitentielles (ces dernières n’apparaissent pas dans « Les Miracles » de Gautier. Notre Prieur insiste une fois de plus sur l’importance de servir au mieux Notre Dame afin d’obtenir la récompense divine. P 31

 

          Gautier de Coinci mêle à la fois le réalisme (dans la description clinique des escarres, des bubons, etc.) et le symbolisme (la maladie devient alors un châtiment ou une récompense). P 34

 

          Attesté tout au long du Moyen-âge, l’abandon était chose courante ; le malade, non productif, devenait une charge pour la famille qui préférait se débarrasser de lui. On imagine aisément le sort réservé aux femmes, considérées, dans cette même société, comme des êtres mineurs. Malades, elles sont vite chassées. Les miracles en font état. P 40

 

          Certains éléments laissent sceptiques quand à leur réalisme. Gautier aime l’hyperbole et fait souvent appel  à cette figure de rhétoriques dont la spécificité est d’exagérer l’expression d’une idée. Ainsi, on peut s’étonner de la rapidité avec laquelle la maladie frappe la victime ; cette célérité se traduit généralement par des adverbes ou des locutions conjonctives de temps :

          « ainz qu’ait pardite sa parole

          Li deuz d’enfer qui genz affole

          Es piez li rest maintenant pris »

         Avant même d’avoir fini de parler, le feu d’enfer, qui affole les gens, s’est attaqué au pied qu’il lui reste (V 73-75) P 60

 

          L’étude du vocabulaire est donc déterminante pour la compréhension des « Miracles », reflet d’une société et d’un imaginaire. Cependant, notre prieur va aller beaucoup plus loin, dans le sens où, sous couvert de souligner des idées communes à l’époque et à l’idéologie, il va également prendre position.

          En effet, les différents aspects, tant physiques que moraux, du malade, sont perçus à travers un narrateur qui n’est autre que Gautier lui-même. Ce dernier s’introduit dans son propre récit afin de porter des jugements personnels sur ses protagonistes. P 67

 

          Il y a dans l’œuvre de Gautier un type de maladie qui apparaît très clairement : il s’agit de la maladie-punition. Nous retrouvons là, la conception classique de la maladie au Moyen-âge. Les sujets sont frappés parce qu’ils se sont rendus coupables d’une transgression ; p 81

 

          Le châtiment n’est pas irrévocable, comme nous avons pu le voir dans les Miracles. La damnation éternelle et la rédemption dépendent du comportement du personnage mis en cause. P 81

 

 

Lu en août 2015

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