Je vous parle aujourd’hui d’un livre que Babelio m’a proposé de lire en avant-première. Alléchée par le titre, et désirant découvrir l’écriture de Natacha Appanah, je me suis précipitée…

 

Tropique de la Violence de Natacha Appanah

 

Résumé

 

          C’est l’histoire de Moïse, un ado qui perd Marie, sa mère adoptive et part en vrille, fréquentant les mauvaises personnes, sur ce coin de France au bout du monde qui s’appelle Mayotte, histoire qui nous permet de faire la connaissance de cinq personnages les destins s'entrecroisent, s'entremêlent.

          Marie était en mal d’enfant, ce qui lui avait coûté son couple lorsqu’un jour, une jeune femme lui confie son bébé, il a un œil marron et l’autre vert, donc c’est le diable, il porte malheur. « Toi l’aimer, toi le prendre » lui dit-elle avant de s’enfuir.

          Marie l’a élevé comme un blanc, alors, à l’adolescence, il cherche à savoir d’où il vient, et pourquoi sa mère l’a abandonné.

 

Ce que j’en pense :

 

          C’est le premier roman de Natacha Appanah que j’ouvre, grâce à Babelio que je remercie vivement ainsi que les éditions Gallimard et c’est un uppercut qui m’a envoyé au tapis. J’avoue que je ne connaissais rien de Mayotte, la vie des habitants, les gangs d’adolescents qui font la loi, avalant ou fumant tout ce qui leur passe entre les mains, les guerres de territoires, la violence omniprésente, les flics et les ONG dépassés. «Cette île, Bruce, nous a transformés en chiens ».  

          Il y a d’un côté les privilégiés et de l’autre une zone de non-droit, que les gens ont surnommée Gaza, c’est tout dire, où il est plus facile de trouver de la drogue ou de l’alcool ou de quoi manger, zone où règne en maître un chef autoproclamé, Bruce comme Bruce Wayne, l’homme chauve-souris, super-héros qui en fait ne sait que dominer les autres…

          On sait très vite que Mo, comme l’appelle Bruce, a commis l’irréparable et que cela va avoir des conséquences mais, l’auteur entretient le mystère, décortique le pourquoi et le comment, et on a envie de savoir, de comprendre. Mo et le livre de Bosco qui le suit partout, qu’il connaît par cœur mais relit encore et encore car c’est un lien avec Marie et l’enfance.

          C’est un roman à plusieurs voix, qui se répondent, s’apostrophent, essayant de se justifier, et l’auteure a l’idée de génie de laisser aussi la parole aux morts, aux esprits. Tout débute en douceur avec l’histoire de Marie, sa vie, son couple, sa stérilité, avec un rythme soutenu mais la violence arrive crescendo, ça monte tout doucement, les mots deviennent plus durs, le rythme s’emballe et cette petite histoire nous entraîne, nous happe, nous bouffe littéralement.

          J’ai apprécié la manière dont l’auteur parle de l’enfer de la stérilité, que je connais si bien pour l’avoir vécu, des choses qui peuvent passer par la tête quand on voit les enfants des autres : « Il y a tant de femmes enceintes, tous ces bébés, dans tous ces bras, pourquoi pas les miens ? Tous ces bébés nés sans même qu’on les désire, alors que moi, je prie, je supplie. » P 16

          J’ai lu très rapidement les  quarante ou cinquante premières pages, sans lever le nez du livre, mais ensuite, j’ai lu à petites doses, jusqu’au bout car c’est probablement la vie quotidienne à Mayotte, cette violence mais j’ai failli ne pas survivre à la lecture d’un chapitre car on est arrivé au summum de l’horreur.

           L’écriture est belle, Natacha Appanah sait trouver les mots qui percutent, qui fracassent, telle une mitraillette, le débit s’accélère et nous emporte. Pris par le récit, autant que par le débit, on s’enfonce dans ce paysage qui pue la mort et qui était probablement autrefois un paradis.

          Un très bon livre, mais qui fait beaucoup de dégâts chez le lecteur en tout cas chez moi. J’ai eu du mal à m’en remettre. Je lisais d’autres livres en même temps pour ne pas me laisser envahir, ne pas vomir. Très bon livre, mais personnes sensibles s’abstenir.

          Ce livre, le premier de la rentrée littéraire que je lis, est un coup de cœur et un coup de massue. Et encore merci à Babelio et Gallimard pour cette lecture choc.

          Note : 9/10

 

 

L’auteur :

 

          Natacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg ; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l'île Maurice, à Piton. Elle descend d'une famille d'engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah.


          Après de premiers essais littéraires à l'île Maurice, elle vient s'installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l'édition. C'est alors qu'elle écrit son premier roman, « Les Rochers de Poudre d'Or », précisément sur l'histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003.

          Son second roman, «  Blue Bay Palace » est contemporain : elle y décrit l'histoire d'une passion amoureuse et tragique d'une jeune indienne à l'égard d'un homme qui n'est pas de sa caste.

         En 2007, elle reçoit le prix du roman Fnac pour « Le dernier frère ».

 

Extraits :

            J’ai décidé de partager un long extrait qui donne une idée du roman et quelques phrases qui m’ont plu...

 

          J’ai un tel désir pour ce pays, un désir de tout prendre, tout avaler, gorgée de mer après gorgée de mer, bouchée de ciel après bouchée de ciel. P 16

 

          Je lave de ma langue les mots qui blessent, je gobe entière la colère, je frotte avec mon corps la surface de notre amour pour qu’il soit de nouveau lisse et velouté. P 19

 

          La mère me dit alors en faisant des grands signes vers le petit garçon « lui bébé du djinn. Lui porter malheur ». p 23

 

          Depuis le temps que ça gonfle cette violence, cette onde destructrice, cette énergie brûlante qui sort d’on ne sait où ; tous ces morts dans le lagon qui vont se réveiller aujourd’hui et nous hurler à la face jusqu’à ce qu’on devienne fou. Depuis le temps qu’on prédit la guerre, qu’on guette le bruit des armes à feu et  les cris des bêtes sauvages. P 51

 

          Pourtant, il n’y a jamais rien qui change et j’ai parfois l’impression de vivre dans une dimension parallèle où ce qui se passe ici ne traverse jamais l’océan et n’atteint jamais personne. Nous sommes seuls. D’en haut et de loin, c’est vrai que ce n’est qu’une poussière ici mais cette poussière existe, elle est quelque chose. Quelque chose avec son envers et son endroit, son soleil et son ombre, sa vérité et son mensonge. Les vies sur cette terre valent autant que les vies sur les autres terres, n’est-ce pas ?

          Oh, après tout, ce n’est peut-être qu’une vieille histoire, cent fois entendue, sans fois ressassée. L’histoire d’un pays qui brille de mille feux et que tout le monde veut rejoindre. Il y a des mots pour cela : eldorado, mirage, paradis, chimère, utopie, Lampedusa. C’est l’histoire de ces bateaux qu’on appelle ici kwassas kwassas, ailleurs barque ou pirogue ou navire, et qui existent depuis la nuit des temps pour faire traverser les hommes pour ou contre leur gré. C’est l’histoire de ces êtres humains qui se retrouvent sur ces bateaux et on leur a donné de ces noms à ces gens-là, depuis la nuit des temps : esclaves, engagés, pestiférés, bagnards, rapatriés, Juifs, boat people, réfugiés, sans-papiers, clandestins.

         Mais qu’est-ce que je raconte, moi, je ne suis qu’un flic qui applique la loi française sur une île oubliée. Devant le corps de Bruce, chef de bande de Gaza, tyran, voleur, voyou, j’ai gardé les yeux fermés et j’ai prié.

 

Lu en juillet 2016