Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’avais de lire depuis longtemps alors, les soldes étant là, je me suis fait un petit cadeau…

 

Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé

 

Résumé

 

          En cette année 1875, Luciano Mascalzone qui est sorti de prison vient régler ses comptes dans son village Montepuccio. Il arrive, perché sur son âne,  dans la chaleur,  alors que les habitants font la sieste et se rend directement chez la famille Biscotti.

           Il vient réclamer son dû, Philomena, la femme qu’on lui a refusée autrefois. Il veut la violer mais, étrangement,  elle est consentante… Il est lapidé à la sortie par les villageois et comprend trop tard qu’il y a eu erreur sur la personne. C’est à la sœur cadette de Philoména qu’il a fait l’amour.

          De cette étreinte va naître Rocco. Sa mère meurt peu après l’accouchement et la famille veut faire disparaître l’enfant, que le prêtre du village Don Giorgio va confier à une famille de pêcheurs. On l’appellera Rocco Scorta, mélange du patronyme de son père et de celui des pêcheurs.

          Ainsi naît la lignée des Scorta dont on va suivre le destin dans la terre aride de cette région des Pouilles en Italie, écrasée par le soleil et sur laquelle rien ne pousse.

 

Ce que j’en pense :

 

          J’ai beaucoup aimé ce livre, et comme toujours dans ces cas-là, j’ai du mal à en parler. Soit je suis dithyrambique soit les mots ne viennent pas. L’histoire de cette famille m’a tenu en haleine, je n’avais pas à faire une pause pour souffler un peu…

          Le procédé m’a plu : Carmela vient se confier au curé car sa mémoire commence à lui jouer des tours et elle ne sait pas comment passer le relais " Hier, son nom s’est dérobé. Pendant quelques secondes, ma mémoire est devenue une immensité blanche sur laquelle je n’avais aucune prise. Cela n’a pas duré longtemps. Le nom a refait surface." P 29. Ce n’est pas une confession, c’est une transmission, le prêtre est un passeur. L’auteur alterne les confidences de Carmela et la progression de l’histoire.

          Les personnages ont tous un caractère bien trempé, des qualités et des défauts qui les rendent sympathiques. On souffre avec eux sous le soleil, sur cette terre aride, qu’on parcourt dans leurs pas, suant avec eux, admirant les oliviers.

          La nature est impitoyable, mais les familles sont dures elles-aussi. On  voit évoluer lentement les villageois : d’abord la haine vis-à-vis de Rocco, cet homme violent qui s’enrichit de manière plutôt mafieuse, haine qui rejaillit sur ses enfants obligés de s’exiler à New-York pour tenter de refaire leur vie, leur père ayant tout légué à l’église pour les obliger à construire une nouvelle vie.

          Puis, une reconnaissance peu à peu, on leur confère un statut social : de la case parias, délinquants ils sont passés à la case pauvreté, on reconnaît leurs efforts pour mener une vie honnête. De la dignité, donc.

          J’ai aimé ces liens étroits entre les trois frères et la sœur, les secrets, les émotions qu’on cache par pudeur. Laurent Gaudé décrit très bien la place de la femme dans la société de l’époque, la solidarité entre les uns et les autres comme un clan soudé. Une vraie famille qui reste unie dans la pauvreté et la sueur, qui partage la nourriture, mais que va-t-il se passer si l’argent gagné, honnêtement ou non, fait son entrée ?

          L’omniprésence des traditions, de l’église et des fêtes locales, des processions avec plusieurs prêtres qui se succèdent puisqu’on parcourt plus d’un siècle, chacun ayant une personnalité et des façons différentes de concevoir Dieu, la foi et l’amour pour les autres. Parfois,  on s’attend presque à voir surgir Don Corleone.            

          Laurent Gaudé nous livre une belle réflexion sur la vie, la mort, la dureté de l’existence, le passage de relais d’une génération à l’autre avec une idée centrale : que transmet-on à l’autre pour laisser une trace de son passage sur terre. "Les hommes ne sont rien. Et ne laissent aucune trace".

          C’est aussi un hymne à la terre et à la nature : les descriptions des paysages, de la terre, des oliviers sont magnifiques, il nous transmet cette terre, on sue avec les protagonistes, on mange avec eux, on souffre avec eux, il y a un respect pour cette terre qui nourrit et qui de nos jours tend à disparaître.

          Auteur à suivre donc...

          Note : 8,6/10

 

 

L’auteur :

 

            Romancier et dramaturge, né le 6 juillet 1972, Laurent Gaudé a reçu le prix Goncourt des lycéens en 2002 pour « La mort du roi Tsangor ».

            Ancien élève de l'École Alsacienne de Paris, il poursuit des études de lettres modernes à Paris III. Il prépare l'agrégation mais ne sent pas d'attirance pour l'enseignement. Son sujet de thèse porte sur le théâtre. Il décide de vivre de sa plume et ses premiers écrits seront pour la scène (1999).

          Ses romans, dont le dernier, « Pour seul cortège » (Actes Sud, 2012), explorent l’énigme du mal enfouis dans le cœur des hommes.

          En 2015, il publie « Danser les ombres » qui se situe à Haïti lors du tremblement de terre de 2010.

 

 

Extraits :

 

          D’un père vaurien et d’une vieille fille qui s’ouvrait à un homme pour la première fois. C’est ainsi que naquit la lignée des Mascalzone. D’une erreur. D’un malentendu. D’un père vaurien, assassiné deux heures après son étreinte et d’une vieille fille qui s’ouvrait à un homme pour la première fois...

          … Une famille devait aître de ce jour de soleil brûlant parce que le destin avait envie de jouer avec les hommes, comme les chats le font parfois, du bout de la patte, avec des oiseaux blessés. P 27

 

          Ce rire disait tout. C’était un désir de vengeance énorme que rien ne pouvait rassasier. Si Rocco avait pu faire disparaître les siens, il l’aurait fait. Tout ce qui était à lui devait mourir avec lui. Ce rire était celui de la démence d’un homme qui se coupe les doigts. C’était le rire du crime tourné contre soi. P 49

 

          La miséricorde de Dieu est une eau facile dans laquelle les lâches se lavent le visage. P 52

 

          Ils contemplaient leur village avec une sorte d’appétit des yeux dans lesquels brillait l’appréhension. Cette peur intime, c’était la peur des émigrés à l’heure du retour. La vieille peur irrépressible que tout, en leur absence, ait été englouti. Que les rues ne soient plus telles qu’ils les avaient quittées. P 64

 

          Aucun de ces objets, pris un par un, n’avait une grande valeur, mais tous ensembles, c’était le monticule de leur vie. P 66

 

          C’était la main sèche de la malchance qui condamne, depuis toujours, des générations entières à n’être que des culs-terreux qui vivent et crèvent sous le soleil, dans ce pays où les oliviers sont plus choyés que les hommes. P 105

 

          On mange dans le Sud avec une sorte de frénésie et d’avidité de goinfre. Tant qu’on peut. Comme si le pire était à venir. Comme si c’était la dernière fois qu’on mangeait. Il faut manger tant que la nourriture est là. C’est une sorte d’instinct panique. Et tant pis si on s’en rend malade. Il faut manger avec joie et exagération. P 129

 

          Lorsque le soleil règne dans le ciel, à faire claquer les pierres, il n’y a rien à faire. Nous l’aimons trop cette terre. Elle n’offre rien, elle est plus pauvre que nous, mais lorsque le soleil la chauffe, aucun d’entre nous ne peut la quitter. Nous sommes nés du soleil, Elia. Sa chaleur, nous l’avons en nous. D’aussi loin que nos corps se souviennent, il était là, réchauffant la peau des nourrissons. Et nous ne cessons de le manger, de le croquer à belles dents… P 150

 

          Quel sens a tout cela ? Ces vies construites lentement, patiemment, avec volonté et abnégation, ces vies balayées d’un coup par le vent du malheur, ces promesses de joie auxquelles on rêve et qui se déchirent… P 191

 

          Les générations se succèdent. Il faut juste faire de son mieux, puis passer le relais et laisser sa place. P 242

 

 

Lu en août 2016