Je vous parle aujourd’hui, d’un livre que j’ai repéré l’automne dernier et qui fait partie de mon challenge « 1% rentrée littéraire 2014 ». Il s’agit du 25e pour être précise.

 

Le bonheur national brut de François ROUX

Résumé

 

          Nous sommes le 10 mai 1981, le destin de la France est en train de se jouer. Paul nous raconte ce qu’il a fait ce jour-là car il ne se sent pas vraiment concerné par l’évènement, n’ayant pas l’âge de voter alors que son ami Rodolphe, socialiste convaincu a pu le faire pour la première fois. Ils se retrouvent tous les deux ainsi que Tanguy, le troisième larron, et Myriam  pour fêter cela en fumant un joint.

          On retrouve le 6 juillet. Ils viennent de réussir leur bac, les uns brillamment tel Rodolphe, Paul rattrapé à l’oral au grand dam de son père, et se retrouve au café pour fêter cela. Tout le monde se réunit chez Tanguy et on fait la connaissance de Benoît le dernier de la bande, le seul qui a raté le bac. « Benoît était le quatrième et dernier élément de notre bande, que les mauvaises langues du lycée avaient surnommée « Le Loup est ses Trois Petits Cochons », le rôle de l’affreux carnivore revenant évidemment à Rodolphe ».

          Déjà, on perçoit leurs relations : Rodolphe, redoutable orateur qui réussi brillamment avec mention très bien, sans avoir vraiment travaillé, Tanguy, élève brillant peste contre sa mention bien, il s’estime aussi brillant que Rodolphe, donc pour lui c’est un échec : « Il voyait le nom de Rodolphe en tellement grand, et le sien, en dessous tellement plus petit »

          Tous ont une idée de ce qu’ils vont faire en septembre, sauf Paul qui essuie la colère et le mépris de son père, gynécologue, qui a décidé de l’inscrire dans une école privée à Paris pour préparer le cours de médecine. Il a tout prévu, le logement, l’inscription, et à aucun moment, il ne se soucie de ce que désire son fils.

          Ils se retrouvent en Grèce pour les vacances, où  Paul rencontre un garçon pour une courte et brutale expérience qui va lui permettre d’accepter son homosexualité. « Ce fut le fin de les angoissants questionnements et peut-être le plus beau jour de ma vie »

         Nous allons suivre notre quatuor du 10 mai 81 "élection de François Mitterrand) au 19 juin 1984 , les retrouver ensuite en juillet 2009 et les suivre jusqu'au 6 juin 2012 élection de François Hollande) , leurs études, leurs métiers, leurs vies amoureuses…

 

Ce que j’en pense :

 

          C’est Paul qui joue le rôle du narrateur de ce roman et il nous raconte ses souffrances d’enfant, méprisé par un père très autoritaire et froid, qui le rabaisse sans cesse, mais qui finit par trouver sa voie (sa voix pourrait-on même dire). Le fait de s’éloigner de chez lui, et d’habiter Paris lui permet une certaine liberté. C’est le personnage le plus attachant, car il est humain, sensible, et n’essaie pas d’écraser les autres.

          Rodolphe embrasse la carrière politique, on le sent venir très vite par sa rencontre avec Gabriel militant qui lui permet d’approcher Jean-Christophe Cambadélis qui le fascine (on est dans les années quatre-vingt) et dont il va copier les attitudes. Son père étant communiste, il a côtoyé la politique dès l’enfance, « Sur les genoux de son père, il avait appris à déchiffrer l’alphabet dans les manchettes de  L’Humanité… »

          Tanguy, obsédé par le travail jusqu’à l’addiction comme il a pu l’être dans les études, sans cesse en mouvement, boulimique de tout, la sexualité débridée, qui cherche à satisfaire un père décédé trop tôt et qui a une révélation en voyant Tapie à la télévision.

          Benoît, qui a perdu ses parents tôt et a été élevé par son grand-père à qui il voue une vénération immense. C’est un artiste qui photographie les paysages, les gens, armé du Leica que lui a offert son grand-père et qui trouve sa voie.

          Ce livre m’a énormément plu. Il nous parle de l’ambition ; on ne peut s’empêcher de penser à Rastignac « à nous deux Paris », mais lui se limitait à Paris bien-sûr, pour ces jeunes là, il faut New-York, le monde entier à leurs pieds.

          Il retrace les espoirs, les illusions, désillusions de ces années qui ont vu émerger, les écoles de commerce avec leurs lois implacables qui poussent parfois les gens au suicide en leur demandant toujours plus de résultats au bénéfice des actionnaires, au détriment de l’humain.

          On retrouve aussi au passage, les films, les chansons de l’époque, avec les vinyles, tout ce qui semblait léger tandis que, dans l’ombre,  montait la bête immonde sous la forme vicieuse du SIDA, et ses conséquences funestes, les médicaments, la mort.

          Les portables n’étaient pas encore les compagnons de chaque seconde, les réseaux sociaux, non plus, les amis n’étaient pas encore virtuels, la politique obéissait à des règles, il y avait des convictions, le désir de s’occuper des concitoyens, mais l’argent a rattrapé ce monde-là aussi.

          L’auteur nous parle aussi de la trahison des valeurs morales qui régnaient auparavant, avec le culte de l’argent, la soir de pouvoir, la recherche d’un bonheur illusoire, car n’ayant pas assez confiance en eux malgré l’image qu’ils veulent projeter, ils essaient de remplir un vide affectif, un trou béant. Les relations, entre eux qui persistent même si la distance s'installe, et sont plus ou moins intenses selon les affinités,  les jalousies et les petites trahisons.

          Il y a chez eux, une recherche, une soif même,   de reconnaissance, comme un enfant qui attend quelque chose après un travail bien fait (à l’école par exemple) et la question qui se pose : est-ce qu’ils s’autorisent le vrai bonheur ? Pour eux, tout semble d’acheter, appartement, maison, statut familial…

          L’auteur a choisi de raconter l’histoire de quatre copains, et le rôle des femmes est limité : ce sont des épouses, des mères,  avant tout et elles auraient pu occuper une plus grande place, même si elles ont du caractère, telle Alice fille d’un gros entrepreneur pas très honnête, Madame Ziegler la logeuse de Paul,  ou Julia riche américaine, elles n’occupent pas le devant de la scène que l’auteur a désiré laisser à son quatuor.

          Il y a des scènes hilarantes, comme le premier casting de Paul ou la façon dont il s’empêtre dans sa vie sentimentale, ou encore Tanguy interroger sur la sexualité des pots de yaourt.

          J’avais trente et un ans le 10 mai 1981, j’avais vissé ma plaque quelques mois plus tôt, et des rêves plein la tête ; j’ai vécu toute cette époque, donc cela me rappelle évidemment beaucoup de souvenirs, et c’est pour cela, et pour l’analyse géniale de l’auteur, que j’ai adoré ce livre qui n’a pas eu le succès qu’il méritait à mon avis.

          Tout est bien, l’histoire, l’étude de la société, le style, l’écriture. Un bon livre, un pavé de 679 pages que l’on ne lâche plus quand on l’a commencé, avec des phrases, des réflexions qui m’ont beaucoup plu. Donc, un coup de coeur.

          Note : 9/10

 

L’auteur :

 

 

Francois ROUX 2

         François Roux est réalisateur de films publicitaires, de documentaires et de vidéo-clips. Il a également réalisé plusieurs courts métrages de fiction, sélectionnés dans de nombreux festivals, en France comme à l'étranger. Il est par également auteur et metteur en scène de théâtre : il a écrit et mis en scène "Petits Meurtres en famille "(2006) et est l'auteur de deux autres pièces, "À bout de souffle" (2007) et "La Faim du loup" (2010). Il a publié son premier roman "La Mélancolie des loups" en 2010 aux Éditions Léo Scheer. "Le bonheur national brut" (Albin Michel) est son deuxième roman. (Source Albin Michel)

          François Roux, pour Le bonheur national brut, est sélectionné pour le Prix du roman historique des lecteurs de la Ville de Levallois et le Prix des Libraires 2015.

 

Francois ROUX 1

 

Extraits :

 

          J’ai eu beaucoup de problèmes pour choisir, car je me suis retrouvée, à la fin du livre, avec plus de soixante citations, et dans la dernière moitié j’aurais pu recopier presque toutes les pages…

          « Et je me dis que l’amitié était décidément une chose bien étrange qui pouvait associer des individus aussi dissemblables que nous l’étions alors et que nous le fûmes pendant les trente années qui suivirent. Après tout, pourquoi pas ? P 14 

         Quitter le lycée, signifiait ne plus revoir ce lieu, et ne plus revoir ce lieu représentait un crève-cœur absolu. L’abandon de notre café, c’était sans se le dire l’abandon de la meilleure part de nous-mêmes. Et pour trouver quoi ? Bien sûr, il y aurait une fac, une prépa, d’autres amitiés, d’autres amours, un métier à apprivoiser, le monde à conquérir. P 28

          Tanguy était un boulimique d’action. Quand il n’était pas en train de se fatiguer à sa table de travail – je n’ai jamais vu quelqu’un bosser autant ses cours – il se dépensait au ping-pong ou à ses réunions associatives, mais aussi, au foot, au tennis, aux échecs, et j’en passe… Son corps comme son esprit semblaient de jamais vouloir se mettre au repos. P 30

          Il me semblait que c’était moi que Rodolphe venait de traîner dans la boue immonde de ses préjugés. Au même titre que ce garçon, je me sentais insulté, humilié, bafoué. Pour la première fois de ma vie, j’eus, logée au plus profond de mes entrailles, la conscience terrible et primitive de ce que signifiaient exclusion, racisme, rejet instinctif de l’autre. P 62

          On finit malgré tout par retrouver l’espérance, le goût du plaisir, l’ivresse de ces moments volés au sentiment d’injustice et d’abandon provoqué par le décès du père… Tanguy grandit comme il put, longue liane adolescente mal arrosée, trop vite poussée, accrochant ses crampons partout où il trouvait de la place, se réfugiant dans un humour sans cynisme qui devint son rempart. P 106

          Peu à peu, s’affirma dans mon esprit la conviction que Benoît s’était irrémédiablement éloigné de nous. Pas de notre amitié – il était toujours aussi compatissant, charmant, bienveillant –, mais désormais il semblait non pas distant – ce qui aurait été une fausse appréciation – mais à distance. Je ne sais pas pourquoi s’imposa à moi l’image de ces religieux possédés par leur foi qui semblent flotter au dessus du monde sans jamais y poser les pieds totalement. Quelque chose manquait pour que Benoît puis être complètement, totalement, avec nous. Il était ailleurs. P 223

          De là à crier sur tous les toits que "j'en étais" et à souffrir de l'injustice de ne pas pouvoir l'être encore plus, cela dépassait franchement les frontières de ma topographie. J'avais bien en tête les humiliations qu'à cette époque les "pédés" devaient encaisser, les violences policières dont ils étaient trop souvent l'objet, les libertés les plus élémentaires qui leur étaient déniées.  P 283

          A cet instant, comme aux plus beaux jours  de notre adolescence, nous avions le sentiment d’être purs. Nous ne savions plus rien, ni de l’injustice de la mort, ni de la vacuité du pouvoir, ni de la puissance de l’argent, ni de l’absurdité du monde. J’aurais voulu que le temps cesse à jamais de s’écouler, qu’il se fige pour l’éternité sur l’intensité de ce moment que, ce jour-là plus que jamais, je savais éphémère.  Et si  le bonheur d’une vie était constitué,  justement, de la fragile accumulation de secondes aussi merveilleuses que l’était celle-ci ? P 336    »

 

Lu en mai 2014

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