J’enchaîne aujourd’hui avec mon troisième livre de Philippe Claudel :

 

Les âmes grises de Philippe Claudel

 

Résumé

 

         C’est l’histoire d’un homme qui essaie de raconter un assassinat, celui d’une jeune fille appelée Belle de jour, que l’on a retrouvée étranglée au bord de la rivière. Alors on voit apparaître tous les protagonistes de l’Affaire : Le procureur, Pierre-Ange Destinat, haute figure locale, le juge Mierck, l’aubergiste Bourrache le père de Belle de jour et toute une série de pseronnages.

          Tout ce beau monde allait déjeuner chez Bourrache, après un procès rondement expédié où le condamné avait peu de chance d’échapper à la sentence après la plaidoirie du procureur.  Il a sa table attitrée qui reste vide lorsqu’il ne vient pas manger. « Mieux vaut une table de Roi sans le Roi, qu’un client assis aux pieds pleins de fumier !»

          Nous sommes en 1917, la guerre fait rage, on entend résonner les armes, on voit passer les éclopés dans le village pour se rendre à l’hôpital.

 

Belle-de-jour

 

Ce que j’en pense :

 

          L’auteur nous raconte l’Affaire par bribes au fur et à mesure que les souvenirs refont surface dans la mémoire sélective du héros qui est en fait gendarme et participé à l’enquête.

          L’histoire avance tel un polar mais c’est beaucoup plus que cela. On assiste à une très belle description de la société au moment de la guerre de 14-18. A l’époque un juge, un procureur, ou un médecin, un curé sont des notables. Les gens les respectent, on ne peut pas les suspecter. La boucherie de la guerre, les jeunes gens qu’on envoie au combat la fleur au fusil, et qui reviendront (s’ils reviennent) tout cabossés.

          Le juge Mierck trônant sur son siège en ébène et mangeant des œufs mollets sur la scène de crime. Le procureur, qui intrigue car il vit seul dans son château, à proximité du lieu où l’on a trouvé le corps. Il a perdu sa femme alors qu’elle était toute jeune. Le juge et lui se détestant cordialement.

          Les descriptions du procureur, du juge et de l’aubergiste sont savoureuses. Chacun a ses secrets. Notre gendarme vit dans le culte de sa femme Clémence décédée il y a longtemps dans des conditions tragiques.

          Il y a aussi tous les personnages secondaires, telle Lysia, la jeune institutrice qui vient remplacer le maître d’école, pour être près du front où son fiancé affronte l’ennemi, jeune femme pleine de mystère qui attise la curiosité et les sentiments amoureux. Les domestiques du château aussi sont intéressants, notamment Barbe qui cuisine et qui parle avec notre héros.

          Chacun a ses secrets dans ce village et les protège jalousement ce qui entretient la suspicion. Qui a bien pu tuer cette jeune fille ? Tout le monde va mener son enquête et chercher en fonction de ce qui l’arrange. Le procureur peut faire un bon suspect mais pas un bon coupable. Pourrait-il s’agir de quelqu’un d’étranger au village ?

          Quel est le secret de Lysia ? que cache-t-elle dans les notes qu’elle prends dans son  carnet de cuir en arpentant la campagne?

          Que cache notre gendarme ? Et toutes les ombres qui vont passer dans le village, les soldats, les déserteurs, le petit Breton, un colonel qui vient prêter main forte au juge ? Joséphine qui parcourt les routes avec ses « peaux de lapin », un instituteur remplaçant, quia survécu à ses blessures physiques mais qui a sombré dans la folie. « La folie, c’est un pays où n’entre pas qui veut. Tout se mérite. En tout cas, lui, il y était parvenu en seigneur, larguant toutes les amarres et les ancres avec le panache d’un capitaine qui se saborde seul, debout à la proue. P 50.

          Il y a le poids des secrets, mais aussi le poids de la parole, car c’est différent si on a une place en vue dans la société ou si on est en bas de l’échelle. Certaines voix sont plus fortes que d’autres et les assourdissent. « Selon que vous serez puissants ou misérables » disait La Fontaine

          Au passage, Philippe Claudel nous livre une belle réflexion, sur le temps qui passe, la mort qui fige les êtres perdus dans une éternelle jeunesse alors que celui qui survit, s’enfonce dans le naufrage de la vieillesse. Réflexion sur le courage et la lâcheté et leur frontière parfois si ténue.

          Comme le dit si bien l’auteur : « il n’y a que les saints et les anges qui ne se trompent jamais. ».Les âmes ne sont jamais blanches ou noires mais de toutes les nuances de gris. Ce qui donne le beau titre à son livre.

          Un livre magnifique encore (prix Renaudot 2003) qui m’engage à poursuivre dans la découverte de l’œuvre de Philippe Claudel.

          Note : 9/10

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L’auteur :

 

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        Philippe Claudel est né à : Dombasle sur Meurthe , le 02/02/1962 .


           Né dans une famille d'ouvriers, Philippe Claudel a passé une agrégation de français. Il a choisi d'enseigner le français à la maison d'arrêt de Nancy et dans un centre pour enfants handicapés, en sus d'un poste de maître de conférences à l'université Nancy II. Il donne aussi des cours à l'institut européen du cinéma et de l'audiovisuel.

           Enseignant et écrivain (premier roman paru en 1999), il est aussi réalisateur ("Il y a longtemps que je t'aime" en 2008) et directeur d'éditions (depuis 2004, il dirige la collection écrivain chez Stock).

          Son deuxième film, "Tous les soleils" sort avec succès en 2011.

           Il a reçu le prix Marcel Pagnol en 2000 pour "Quelques uns des cents regrets", le prix Renaudot (2003) pour "Les âmes grises", le prix Goncourt des lycéens (2007), le Prix des libraires du Québec (2008) et le Prix des lecteurs du Livre de poche (2009) pour "Le rapport de Brodeck", le Prix Jean-Jacques Rousseau de l'autobiographie (2013) pour "Parfums".

           Il intègre l'Académie Goncourt le 11 janvier 2012 au couvert de Jorge Semprún. Il est fait Doctor Honoris Causa de l'Université catholique de Leuven le lundi 2 février 2015.

 

 

Extraits :

 

          Je ne sais pas trop par où commencer. C’est bien difficile. Il y a tout ce temps parti, que les mots ne reprendront jamais et les visages aussi, les sourires, les plaies. Mais il faut tout de même que j’essaie de dire. Dire ce qui depuis vingt ans me travaille le cœur. Le remord et les grandes questions. Il faut que j’ouvre au couteau le mystère comme un ventre, et que j’y plonge à pleines mains, même si rien ne changera rien à rien. P 11

 

          Un procureur au début du siècle, c’était encore un grand monsieur. P 13

 

          Nous autres dans la rue, quand on croisait Pierre-Ange Destinat, on l’appelait « Monsieur le procureur. Les hommes soulevaient leur casquette et les femmes pliaient le genou. Les autres, les grandes, celles qui étaient de son monde, baissaient la tête très légèrement, comme les petits oiseaux quand ils boivent dans les gouttières. P 13

 

          Les grosses fesses du juge Mierck débordaient de son siège de chasse, un trépied en peau de chameau et bois d’ébène qui nous avait fait grande impression les premières fois qu’il l’avait sorti – de retour des colonies…P 23

 

          On dit toujours que l’on craint ce que l’on ne connaît pas. je crois plutôt  que la peur naît quand on apprend un jour ce que la veille on ignorait encore. P 43

 

          La mort brutale prend les belles choses, mais les garde en l’état. C’est là sa vraie grandeur. On ne peut pas lutter contre. P 45

 

          Ça, c’est  la grande connerie des hommes, on se dit toujours qu’on a le temps, qu’on pourra faire cela le lendemain trois jours plus tard, l’an prochain, deux après. Et puis tout meurt. On se retrouve à suivre des cercueils, ce qui n’est pas aisé pour la conversation. P 76

 

          « Les salauds, les saints, j’en ai jamais vu. Rien n’est ni tout noir, ni tout blanc, c’est la gris qui gagne. Les hommes et leurs âmes, c’est pareil… t’es une âme grise, joliment grise, comme nous tous. P 134

 

Lu en janvier-février 2016