Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu envie de lire grâce à l’obtention du prix Femina par son auteur, et parce que j’avais envie de découvrir la littérature haïtienne. Il s’agit donc, de « Bain de lune » de Yanick LAHENS. c'est le 22e dans le cadre du challenge 1% rentrée littéraire 2014

 

Bain de lune de Yanick LAHENS 1

 

Résumé

 

          Un pêcheur découvre, échouée sur la grève, après trois jours de tempête, une jeune fille qui semble avoir réchappé à une grande violence. La voix de la naufragée s’élève, qui en appelle à tous les dieux du vaudou et à ses ancêtres, pour tenter de comprendre comment et pourquoi elle s’est retrouvée là.

          Elle tente de rassembler  ses souvenirs er raconte l’histoire de sa famille, les Lafleur, et d’une famille rivale, les Mésidor et la société haïtienne sur trois générations.

          Dieunor, l’aïeul franginen (individu né en Afrique et ayant survécu à la révolution de 1804) a eu une nombreuse descendance, et notamment Orvil Clemestal qui a épousé Ermancia Dorival dont il a eu trois enfants, deux garçons Léosthène, et Fénelon et une fille Olmène.

          La famille vit chichement de la pêche et de la culture de légumes, qu’Ermancia va vendre au marché avec sa fille. Les Dorival ont été spoliés par les Mésidor qui ont fait main basse sur les meilleures terres et se sont enrichis aux dépens des familles pauvres.

          Un jour, Olmène rencontre sur le marché, Tertulien Mésidor et ils tombent amoureux malgré leur différence d’âge. Les familles se rencontrent et un enfant naîtra Dieudonné…

 

Ce que j’en pense :

 

          "APRES UNE FOLLE EQUIPEE de trois jours, me voilà étendue là, aux pieds d’un homme que je ne connais pas. le visage à deux doigts de ses chaussures boueuses et usées. Le nez pris dans une puanteur qui me révulse presque. Au point de me faire oublier cet étau de douleur autour du cou, et la meurtrissure entre les cuisses." P 7

          Ainsi commence le roman. Deux récits s’entremêlent, un écrit en italique, celui de la jeune fille échouée sur la plage et l’autre en caractères normaux, consacré à la saga familiale. D’emblée, j’ai été séduite par la langue de Yanick Lahens qui nous parle d’Haïti, toute en couleurs, ses paysages, ses coutumes, les Dieux vaudous, les rituels…

          Elle raconte la dureté de la vie des pauvres à Anse Bleue, Orvil qui ne ramène presque plus de poissons alors que la pêche se fait dans des conditions de plus en plus pénibles sur son bateau vétuste. Le rôle des hommes et l’importance des femmes dans cette société, chacun ayant un territoire qui semble clairement défini, mais il y a des subtilités, les infidélités des uns ouvrant une attitude plus décomplexée des femmes qui parlent de sexe simplement, de façon coquine.

          On retrouve les divinités vaudous, les croyances, le respect des Ancêtres qu’on se doit d’honorer régulièrement, les offrandes de nourritures aux divinités…

          Ce pays souffre et on souffre avec lui, mais il y a toujours de la dignité. On sent la présence violente des Duvallier père et fils, et des tontons macoutes. La dictature qui resserre son étau, un des fils d’Orvil s’enfuit alors que l’autre s’engage chez les militaires pour le prestige de l’uniforme, le pouvoir d’écraser les autres, les exactions, les massacres…

          Yanick Lahens décrit très bien aussi, les commerçants riches proches du pouvoir telle Madame Frétillon et sa langue de vipère. Les retournements de vestes opportunistes, le rôle des prêtres qui tentent de se faire une place  à côté des rites Vaudous.

          La nature est de moins en moins respectée, la déforestation rend les sols de plus en plus fragiles, presque désertiques, la bonne terre recule de plus en plus. Et bien-sûr, une question se pose: doit-on rester, et à quel prix, ou doit-on partir vers Saint Domingue si proche ou plus loin? alors que l'on a toujours vécu dans ce village au nom de carte postale: Anse Bleue?

          C’est l’histoire d’une famille où chacun survit comme il peut, d’une terre qui souffre par les hommes, mais qui est si belle, avec la mer si proche, les deux s’entremêlant constamment. Et, on découvrira peu à peu qui est la jeune naufragée…

          Ce roman est beau, et se mérite car il faut se familiariser avec le vocabulaire créole, ses mots qui chantent et ce n’est pas toujours simple. J’ai eu de mal à les retenir, de même que les noms des protagonistes qui sont nombreux. Mais, l’auteure nous a fait cadeau d’un arbre généalogique détaillé des Lafleur et celui plus succin des Mésidor, et surtout un glossaire avec la signification de tous les mots employés.

          Au début, j’ai fait de nombreux va-et-vient entre la lecture du livre et la consultation de l’arbre ou du glossaire, mais peu à peu on s’habitue…

          Les prénoms sont beaux : Philogène, Fleurimor, Faustin, Cilianise,  Ilménèse, Altagrâce….

          Yanick Lahens nous livre un plaidoyer pour cette terre d’Haïti qu’elle aime et dont nous avons trop tendance à abandonner à son sort, pour les Haïtiens qui se battent pour vivre, survivre, sans s’avoués vaincus, qui ne mangent pas à leur faims et sont meurtris par les éléments autant que par les politiques politiciennes.

          Donc, un bon roman bien écrit, mais qui nécessite une attention permanente,  (ce qui a été difficile pour moi, vu l’état de fatigue dans lequel j’étais) pour ne pas perdre le fil et qui m’a donné envie de lire un autre roman de Yanick  Lahens et de mieux connaître Haïti et sa culture.

          Note : 8/10

 

          Livres qui me donnent envie : « La couleur de l’aube », « Guillaume et Nathalie »

 

L’auteur :

 

Yanick LAHENS 2

         Yanick Lahens est née à Port-au-Prince le 22 décembre 1953. Elle fait ses études secondaires et supérieures en France, avant de retourner en Haïti pour enseigner la littérature à l’université d’État jusqu’en 1995.


           Longtemps professeur, mais aussi journaliste – elle a collaboré à différentes revues eta animé l’émission « Entre nous » sur Radio Haïti Inter –, elle consacre aujourd’hui une grande partie de son temps au développement social et culturel de son pays.


          Elle est désormais cofondatrice de l’Association des écrivains haïtiens, qui lutte contre l’illettrisme. Elle a également créé, en 2008, « Action pour le changement » (APC), destiné à former les jeunes générations aux stratégies de développement durable, à les sensibiliser à des questions d’intérêt national et à renforcer le lien social, notamment à travers la réalisation de courts-métrages. Cette fondation a aussi permis la construction de quatre bibliothèques supplémentaires en Haïti.


           En 2014, elle s’est vu décerner le titre d’officier des Arts et des Lettres par l’ambassadeur de France en Haïti.
Grande figure de la littérature haïtienne – elle a reçu en 2011 le prix d’Excellence de l’Association d’études haïtiennes pour l’ensemble de son œuvre –, elle brosse sans complaisance le tableau de la réalité caribéenne dans chacun de ses livres.

 

          On lui doit des essais, des nouvelles et elle publie son premier roman en 2000 : « Dans la maison du père ». Suivront  en 2008 : « La Couleur de l’aube », distingué par plusieurs prix, en 2010, un récit : « Failles », inspiré du séisme qui a frappé Haïti la même année. Puis, en 2013, « Guillaume et Nathalie » est bien accueilli par la critique : il obtient le prix Carbet des lycéens 2014 et le prix Caraïbes de l'ADELF 2013. 

          En septembre 2014, elle publie « Bain de lune »  (toujours chez Sabine Wespieser éditeur), son grand roman de la terre haïtienne, fruit de   plusieurs années de travail pour lequel elle reçoit le prix Femina.

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http://www.swediteur.com/auteur.php?id=49

 http://www.dailymotion.com/video/x26uqio_yanick-lahens-bain-de-lune_news

L'haïtienne Yanick Lahens remporte le prix Femina

 

Extraits :

 

 

          Comme l’auteure, j’utiliserai l’alternance des écritures.

 

          «   Envie de me noyer dans le sommeil. Juste quelques minutes. Genoux contre le menton. Yeux fermés. Close dans le sommeil comme dans un œuf.

          Laisser la nuit glisser sur ma peau. Avec le souvenir du froid de la lune. De l’eau ridée qui étincelle en paillettes. P 40

 

          Elles se relayèrent sans faiblir, enchaînant une histoire après l’autre… Les frasques des concubins, l’impertinence des matelotes*, les soucis des enfants. Celles des jardins, où elles s’esquintaient à faire pousser légumes, petit mil et maïs. Celles du jardin le plus précieux, qu’elles, les femmes, gardaient là, lové entre leurs hanches, et qui n’appartenait qu’à elles. Et des hommes qui y avaient fait une halte pour raviver des sources et allumer des feux. P 51

 

          Mais, après cette pêche difficile au petit jour, Orvil était épuisé. « Vivre et souffrir sont une même chose.» il l’avait toujours su. « Avec nos vies tout entières à traverser nos souffrances, talons fichés en terre pour ne pas vaciller. Et quand nous voulons lui lancer de féroces obscénités, à la vie, nous appelons les Mystères et les Invisibles, et nous la caressons, la vie, comme on dompte un cheval qui se cabre. » P 59

 

          C’est la seule fois où nous avons mangé en laissant même des restes. Preuve irréfutable s’il en est que la fête avait été grandiose…     nous avons mangé comme s’il s’agissait de notre dernier repas. Comme si la famine était à nos trousses et menaçait de nous rattraper. Là, tout de suite. Comme si toute la nourriture du monde allait disparaître à jamais. Comme si la mort nous tendait déjà la main…     le malheur allait pourtant bientôt fissurer nos vies, mais nous ne le savions pas encore. P 107

 

          Il lui fallait coûte que coûte trouver un moyen de clamer son attachement indéfectible à l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses. Trouver une manière quelconque de faire allégeance. Il s’assit et commença sa rumination d’homme conscient qu’en terre haïtienne il fallait savoir retourner sa veste. Vite. Très vite. Il s’exerça mentalement à ses prochaines figures d’acrobatie. P 122

 

          A mesure qu’il affrontait le monde, tous, pères, mères, oncles et tantes du lakou*, nous lui apprenions à maîtriser l’art d’être invisible. Pauvre, maléré, et par-dessus tout, invisible. Invisible aux dangers qui guettent, à toute prise des plus puissants et de tous ceux qui ne sont pas du lakou. « on doit croire, Dieudonné, que tu n’existes pas. tu dois te faire plus petit que tu ne l’es déjà. Invisible comme une lampe dans l’incendie de l’enfer ».

 

          Notes ; matelote : maîtresse

         Jardin : équivalent du champ ou de la propriété appartenant à un cultivateur.

         Lakou : espace d’habitation de la famille élargie.  »

 

Lu en février 2015

 

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