je vous parle aujourd'hui d'un autre livre qui j'ai lu avec énormément de plaisir : "le cas Eduard Einstein" de LAURENT SEKSIK dont j'avais déjà fort apprécié la BD coécrite avec Guillaume Sorel : "les derniers jours de Stefan Zweig".

 

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Droite

 

 

Résumé

 

La lourde porte se ferme dans un grincement. Mileva Einstein vient de laisser son fils Eduard dans une bâtisse imposante, le  Burghölzli, une clinique psychiatrique le royaume des âmes perdues. Eduard a encore une crise de violence, il l’a frappé cette fois, alors elle a été contrainte de le faire  interner. Nous sommes en 1930.

Mileva est la première épouse d’Albert Einstein, elle est originaire de Prague. Ils se sont connus en faisant leurs études. Ils ont eu deux enfants, Hans-Albert et Eduard. En 1905, Einstein enseigne à l’université de Berlin et publie un article sur la relativité. Mileva n’aime pas Berlin et préfère retourner en Suisse. L’éloignement fait son œuvre et ils vont divorcer en 1915 et Einstein se remarie avec Elsa.

Eduard a toujours été différent, mais brillant intellectuellement, un enfant précoce dirait-on aujourd’hui. Il a commencé sa première année de médecine et veut devenir psychiatre. Il a lu toute la bibliothèque de son père étant jeune : Schopenhauer, Kant, Nietzsche, Platon, Freud… à six ans il lisait Shakespeare !

Mileva décide d’appeler Albert, car c’est trop pour elle. Elle lui raconte le délire, les hallucinations alors que résonne dans Berlin la haine contre les Juifs et sur les ondes Hitler vocifère. Einstein était encensé, actuellement il est en danger.

Il consulte un médecin juif le docteur Juliusberg, pour parler d’Eduard, il ne veut pas en parler à Freud car il ne reconnaît que les sciences exactes. Et bien sûr on lui parle de traitements chimiques… en partant pour Zürich il pense à cet autre départ en 1914 où Eduard lui dit qu’il l’attendra alors qu’il ne reviendra pas, mais il ne veut pas voir le traumatisme engendré chez son fils par le divorce.

La première hallucination est survenue lorsque Mileva s’est rendu compte qu’Albert avait pour une maîtresse, sa propre cousine (Elsa) et lui fait une scène. Eduard la voit alors se transformer en loup et manger son père.

On va donc assister à la transformation du destin de chacun, Albert devant lutter contre le Nazisme et s’enfuir de son pays (sa famille vit en Allemagne depuis de nombreuses générations) pour aller aux USA, Mileva assiste aux différents traitements qu’on administre à  son fils et je vous laisse découvrir la suite.

 

           

 

Ce que j’en pense :

 

Ce livre est très touchant, Seksik nous raconte la vie de la famille Einstein de façon neutre, sans jamais prendre parti. Ce livre est très documenté (l’auteur est médecin ne l’oublions pas) il a fait un travail considérable.

Dans la première partie, il évoque la situation en 1930 de chacun des protagonistes quand Eduard est hospitalisé pour la première fois. Ensuite on assistera à leur évolution parallèlement à celle de la société.

L’auteur a choisi de s’exprimer au nom d’Edouard, à la première personne, nous décrivant sa personnalité, sa pathologie. Il décrit les hallucinations, le délire, les personnalités multiples sans jamais mettre un nom, ou poser un diagnostic.

On voit ainsi le cheminement d’Eduard, sa précocité, son hypersensibilité, combien il est attentif aux êtres et aux choses. Il perçoit que son père ne s’intéresse pas à lui et il en souffre. Il sait l’amour protecteur (trop) de sa mère. C’est un artiste, pianiste de talent.

Mileva est une femme attachante, qui n’a pas été gâtée par la vie, elle est atteinte d’une boiterie invalidante, elle vient d’un milieu où il est rare qu’une fille fasse des études, on lui refuse même l’entrée à l’université à Prague et elle doit aller s’inscrire en Allemagne.

Son mariage est une mésalliance  car la famille d’Albert ne voulait pas d’elle, une orthodoxe intellectuelle de surcroît. Laquelle famille au passage applaudira l’arrivée d’Elsa une fille comme eux (juive, cousine au second degré d’Albert).

Elle est orthodoxe pratiquante et de ce fait s’oppose souvent à Albert qui proclame son athéisme. Elle arrive à faire baptiser ses deux enfants en cachette. Elle a le cœur déchiré lorsqu’elle doit laisser Eduard à Venise pour sa cure.

Albert est difficile a supporter, je l’avoue, il m’a heurté avec son déni perpétuel et son égocentrisme. Il se défile sans arrêt, laissant Mileva s’occuper de tout. Il n’y a que la science et les grands combats qui l’intéressent : il va prendre position contre le racisme aux USA et militer pour les droits civiques des noirs, dénoncer le maccartisme, ce qui lui vaudra d’être détesté par Hoover tout puissant patron du FBI qui voit en lui un espion communiste à la solde de Moscou ? Il écrit à Roosevelt pour lui dire d’utiliser la bombe atomique contre l’Allemagne nazie, et une deuxième fois pour lui dire de ne pas l’utiliser contre le Japon.

Il est réellement été persécuté à Berlin et il souffre de la haine qu’il provoque aux USA, cela n’a rien à voir avec le délire persécutoire d’Eduard mais la base de son raisonnement est faussée : il essaie de se persuader que c’est mieux de ne pas emmener Tete avec lui alors qu’en fait il l’abandonne. A-t-il honte de son fils?

Sur le plan des grandes causes on ne peut rien lui reprocher. Mais au niveau de sa famille, c’est autre chose. Jamais il ne dira à Eduard qu’il l’aime et qu’il aimerait l’emmener aux  USA avec lui. On se demande tout au long du livre s’il ne rend compte ou non des dégâts qu’il cause, s’il est simplement égocentrique ou vraiment narcissique.

La personnalité d’Hans-Albert n’est pas pathologique comme celle d’Eduard mais la personnalité son père a quand même provoquer des ravages chez lui : il part aux USA, Einstein ne peut emmener qu’un de ses fils or Eduard est « fou » donc pas le bienvenu. Que fait Hans-Albert en arrivant ? Il va habiter loin de son père pour n’avoir surtout pas de contact avec lui. En réaction à l’athéisme de son père, il est croyant mais à l’extrême puisqu’il entre avec femme et enfants dans l’église scientiste, sectaire, et qu’il va soigner son fils atteint de diphtérie par la prière refusant tout médicament. Et l’enfant meurt bien sûr mais pour lui c’est Dieu qui en a voulu ainsi. Recherche-t-il une famille aimante ?

Il s’est construit en fait contre son père, s’opposant à lui dans tous ses choix car c’était pour lui la seule façon d’exister.

Il y a aussi le terrible secret : Lieserl leur premier enfant que Mileva est  obligée d’abandonner à la naissance et qui va mourir très jeune, qu’Albert l’a obligée à effacer du monde : « elle a abandonné son enfant. Elle a été jusqu’à effacer son nom de la mémoire des hommes. Est-elle digne d’être mère ? Le drame d’aujourd’hui n’est peut-être qu’une punition du ciel, un juste châtiment ». P 57

Et ce secret, cette enfant décédée, Eduard l’a sûrement perçu intuitivement du fait de son hypersensibilité, car sa mère se culpabilisait de cet abandon.

Un autre personnage important du livre est la maladie mentale,  la schizophrénie dont l’auteur parle si bien des symptômes, (cf. P 79 à 84), les thèmes récurrents dans les délires : les chiens, les rats dans le ventre ( de nos jours ce sont plutôt les extra-terrestres) des traitements barbares de l’époques : cure de Sakel, électrochocs, les neuroleptiques n’existant pas encore, et surtout l’enfermement et ses  conditions très dures, les infirmiers sont des gardiens inhumains parfois ; Ex : le coma hypoglycémique déclenché par la cure de Sakel (cf. p 131)  très anxiogène aurait être accompagné de maternage alors que c’est l’inverse ici, sans parler de la camisole car on ne perçoit pas qu’il est victime d’hallucinations. Où est l’empathie ?

La tante Zorka est aussi un personnage à part, elle est là comme un fantôme car elle-aussi a fait des séjours dans la même clinique qu’Eduard (schizophrénie, troubles bipolaires on ne sait pas, c’est comme un secret honteux qui ferait attribuer à la famille de Mileva l’origine de la maladie d’Eduard surtout pour Albert…. Sa mort dramatique permet à Mileva de revoir une dernière fois son pays natal où sa famille est portée aux nues, son fils Hans-Albert admiré pour sa conception du pont enjambant le Danube et ou Einstein est désavoué.

On note aussi l’importance de Michele Besso, ami de la famille de longue date et qui sert de père de substitution à Eduard. Il écrit régulièrement à Albert pour l’informer de l’état de son fils…

Albert refusera toujours que son fils soit examiné par Freud car il ne l’aime pas alors qu’Eduard l’admire. On note aussi son animosité vis-à-vis de Zweig lorsque celui-ci lui offre son livre « la guérison par l’esprit ». Il ne s’intéresse qu’à la science qui pour lui explique tout.

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce livre et j’espère que mon enthousiasme sera convainquant car il mérite vraiment le détour, par le thème choisi, la façon de le traiter, et le talent du narrateur.

 

Note : 9/10

 

 

L’auteur :

 

 

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Né en 1962, à Nice, Laurent Seksik est médecin et écrivain. Après ses études médicales, il devient Interne des Hôpitaux. Dans le cadre de sa spécialisation en Radiologie, il est nommé Assistant à la Faculté de Paris.

 

 

 

          Écrivain journaliste, écrivain médecin (radiologue), ancien chroniqueur littéraire et écrivain scénariste pour l'adaptation au cinéma de son roman « La folle histoire » (Prix Littré 2005 du meilleur médecin-écrivain de l'année) par Pascal Elbé, Laurent Seksik essaie toujours de se renouveler.

          Il est journaliste pour l'Express Livres. Il animait "Postface", l'émission littéraire hebdomadaire de la chaîne 'information en continu I>Télé jusqu'en septembre 2006.

          Depuis 2004, il était également chroniqueur littéraire pour l'émission La Matinale, diffusée sur Canal+.

          Depuis 2006, Laurent Seksik se partage entre médecine et littérature.

          En 2006 paraît son troisième roman La Consultation (J-C Lattès, Pockett), puis, en 2008, une biographie d'Albert Einstein (Gallimard Folio).

 

 



          En 2010, Laurent Seksik publie un roman relatant les 6 derniers mois de la vie de Stefan Zweig avant son suicide. "Les

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derniers jours de Stefan Zweig", vendu à plus de 50 000 exemplaires et traduit en sept langues. L'auteur en écrit l'adaptation théâtrale. Celle-ci sera montée au théâtre Montparnasse, en septembre 2012, mise en scène de Gérard Gélas.

          Laurent Seksik publie son cinquième roman, chez Flammarion, en septembre 2011 "La Légende des fils".

         Son premier roman, Les mauvaises pensées, (Prix Wizo 2000) a été traduit dans plusieurs langues.

 

Extraits :

 

Elle boite. Dans son esprit, elle rampe. Elle a rampé sur les trottoirs de Prague, sur les boulevards de Berlin, toujours dans l’ombre de son mari. A Zürich depuis qu’elle vit seule, ce sentiment a fini par passer. Il ressurgit aujourd’hui. p 16

 

Les tourments que j’inflige à ma mère remontent au jour de ma naissance. Ma mère me l’a souvent répété, l’accouchement fut un vrai calvaire. Les adultes parlent à tort et à travers sans imaginer la portée de leurs actes. A entendre maman, il aurait été préférable que je ne vienne pas au monde. Que serais-je devenu ? P 21

 

Savez-vous vers quelle spécialité  je compte m’orienter ? Vous êtes sur la voie. Je rêve d’être psychiatre ! Finalement, je crois avoir pris le meilleur raccourci : je suis entré à la clinique par la grande porte. P 22

 

Elsa et Mileva n’ont rien en commun. Un étranger se demanderait comment il a pu les prendre successivement pour épouses. Sa première femme est une serbe orthodoxe, petite, mince et taciturne, sèche et affûtée, fière et rebelle. Sa seconde épouse est une juive allemande de Souabe, affable, ronde et douce, au tempérament effacé et jovial. P 36

 

Hors mon père je n’ai pas d’existence légale. Aviez-vous déjà entendu parler de moi avant que je débarque ici ? Non, je n’existais pas. Qu’ai-je fait pour ne pas exister ? Rien. Je n’ai rien pu faire. Il n’y a pas de place dans ce monde pour un autre Einstein. Je pâtis d’un trouble du culte de la personnalité. P 46

 

Alors, ma mère s’est subitement transformée. Elle a pris l’apparence d’un loup. Son corps s’est recouvert de poils, des griffes ont poussé au bout de ses longs doigts, et soudain, oui, vous pouvez me croire, ma mère a dévoré mon père. Vous me croyez, n’est-ce pas ? P 52

 

L’infirmier tire de sa poche un jeu de clés, en introduit une dans la serrure, tourne deux foie et ouvre. Une lumière crue inonde la chambre. Un matelas est posé sur un sommier en fer. Dans un coin de la pièce, Eduard se tient, immobile, assis en tailleur, la tête penchée, les yeux dans le vague. Il est enserré dans une camisole. P 71

 

Elle n’interroge plus les médecins sur un quelconque bénéfice de leurs méthodes. Elle ne pose plus de questions. Elle contemple la souffrance dans les yeux de son fils. Par deux fois, Eduard a tenté de se suicider. Elle est la compagne de la folie. Elle s’acoquine avec la mort. P 75

 

Le mois passé, je me suis tranché les veines, cela ne m’a fait ni chaud ni froid. Ma mère était dans un tel état que j’ai juré de ne plus recommencer. Je tiendrais ma promesse. Je n’ai qu’une parole, même si nous sommes plusieurs à nous exprimer par ma bouche. P 83

 

J’ai rencontré les psychiatres. Ce sont des ignorants prétentieux. Ils croient avoir la science infuse. Moi, j’ai la science confuse. P 101

 

En quelque endroit du monde, on prend racine. La terre importe peu. Seul compte ce que nous dicte notre conduite, ce que célèbrent nos mémoires. Nous répétons le passé de nos pères, de la même manière qu’enfant, nous entonnions nos prières. P 147

 

Il demeure que j’ai été un grand pianiste. Bach, Schumann, Mozart, j’ai tout joué ou presque. Bien entendu, on n’a retenu que les prédispositions d’Albert Einstein pour le violon. Le soleil brille toujours pour les mêmes. P 160

 

Lui-même n’a jamais caché à Freud ses réticences à l’égard de la psychanalyse. « Je préfère de beaucoup vivre dans l’obscurité de celui qui n’a pas subi d’analyse… Il n’est peut être pas toujours utile de fouiller dans l’inconscient … Vous croyez que d’analyser nos jambes nous aiderait à marcher ? » p 183

 

Retrouver son fils le remplit d’effroi. Il doit assumer la terrible vérité. Voir son fils est plus douloureux que ne pas voir son fils. Comment imaginer cela ? Comment admettre cela ? Comment l’avouer à quiconque ? Il a peur de son ombre. Son ombre, sa descendance. Sa descendance qui vit à l’ombre. A perpétuité. Hans-Albert lui a révélé combien était terrible d’avoir vécu à l’ombre d’un homme nommé Einstein. Hans-Albert lui a signifié sa douleur de s’entendre dire partout, lorsqu’il révèle son identité : si Einstein avait un fils ça se saurait, comment pouvez-vous affirmer être le fils d’Einstein ? A aucun endroit il ne parle de ses fils. P 242

 

 

Eduard et son père                                          Mileva et Albert

 

Eduard et Albert Einstein

 

 

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Lu en janvier 2014

 

 

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