Je vous parle aujourd’hui d’un livre de la rentrée que j’ai eu l’occasion de lire grâce à l’opération « les matches de la rentrée littéraire » sur PriceMinister . il s’agit de « L’insouciance » de Karine Tuil

 

L'insouciance de Karine Tuil

 

Quatrième de couverture

          De retour d’Afghanistan où il a perdu plusieurs de ses hommes, le lieutenant Romain Roller est dévasté. Au cours du séjour de décompression organisé par l’armée à Chypre, il a une liaison avec la jeune journaliste et écrivain Marion Decker. Dès le lendemain, il apprend qu’elle est mariée à François Vély, un charismatique entrepreneur franco-américain, fils d’un ancien ministre et résistant juif.

          En France, Marion et Romain se revoient et vivent en secret une grande passion amoureuse. Mais François est accusé de racisme après avoir posé pour un magazine, assis sur une œuvre d’art représentant une femme noire. À la veille d’une importante fusion avec une société américaine, son empire est menacé.

          Un ami d’enfance de Romain, Osman Diboula, fils d’immigrés ivoiriens devenu au lendemain des émeutes de 2005 une personnalité politique montante, prend alors publiquement la défense de l’homme d’affaires, entraînant malgré lui tous les protagonistes dans une épopée puissante qui révèle la violence du monde.

 

Ce que j’en pense :

 

          Tout d’abord je tiens à  remercier vivement Price Minister et son opération « Matches de la rentrée littéraire », ainsi que les Editions Gallimard qui m’ont permis de lire ce roman

          C’est le premier roman de Karine Tuil et je suis sous le charme. Cette histoire est très forte, tous les personnages ont été étudiés dans le détail : leurs qualités, leurs défauts, leur zones d’ombre, leurs fragilités….Je me suis attachée à chacun d’eux.

          Elle décrit très bien ces soldats qui reviennent de la guerre (quand ils reviennent) avec un syndrome de stress post traumatique, comme Romain, qu’ils ont tendance à ne pas vouloir reconnaître, le déni permettant de rester un soldat qui ne se plaint pas, fait son devoir et refuse toute aide car ce serait de la faiblesse, avec de surcroît, la culpabilité du survivant.

          Marion, la journaliste, qui a suivi ce groupe de soldats, a participé au stage de décompression sur une île grecque, comme si passer de l’horreur des bombes, des attentats-suicide, à une île paradisiaque avec tout le confort pouvait les aider en seulement quelques jours. Pour que l’Etat se donne bonne conscience.

          Karine Tuil raconte aussi comment deux tragédies peuvent s’interpénétrer et donner une attirance violente entre deux êtres que tout oppose mais qui oublient tout dans le sexe, chacun s’étant, à sa façon éloigné, de son époux légitime : comment reprendre la vie quotidienne avec sa femme quand on revient de l’enfer et qu’on se réveille en hurlant parce qu’on a fait un cauchemar en relation avec la guerre. Une reprise du train-train quotidien est-elle possible.

          Il y a plusieurs tragédies dans ce livre, Marion a épousé François Vély, un homme d’affaire en vue, dont l’ex-femme s’est suicidée en apprenant son remariage, dont la vie parfaitement millimétrée dérape lorsqu’il pose assis sur une œuvre d’art représentant une femme noire, dans une position de soumission, et se fait traiter de raciste sur les réseaux sociaux et se retrouve taxé de Juif alors que son père, déporté, avait fait changer son nom après la guerre. Il a une mère catholique, a été élevé dans la laïcité…

          Un autre personnage attachant : Osman Diboula, éducateur qui s’est retrouvé attaché de cabinet à l’Elysée car il a joué un rôle lors des émeutes de 2005. Osman est Noir, on imagine comment son statut a pu provoquer des remous parmi certains des jeunes qu’il côtoyait à ce moment-là.

          L’auteur égratigne au passage la « discrimination positive » pour montrer qu’on peut venir de la banlieue et accéder à de hautes fonctions, et dissèque les états d’âme, le ressenti de ces hommes qui accèdent au pouvoir et à l’ivresse qu’il leur confère, mais peuvent tout perdre parce qu’ils se sont rebiffer à la suite d’une remarque désobligeante. Doit-on en faire encore plus quand on est Noir, qu’on n’a pas fait d’études supérieures et qu’on est sur un siège éjectable en permanence ?

          Je pourrais parler de ce roman pendant des heures car tout m’a plu, l’histoire, les vies bouleversées, les souffrances, la situation politique interne et extérieure, la guerre, les otages, la dérive de certains jeunes de banlieue vers la radicalisation, car ils cherchent autre chose pour donner un sens à leur vie et ne se rendent plus compte de ce qui est bien et ce qui est mal.

          L’auteure ne caricature pas, elle décrit sans jugement, de façon parfois lapidaire, égratignant les médias, les réseaux sociaux au passage et pose une question importante : peut-on échapper à ses origines, à sa condition sociale ? Mais aussi, à la conséquence de ses actes, n’est-on pas toujours rattrapé par son passé ? (Cf. la loi de causalité dans le bouddhisme).

          Et de manière sous-jacente : qu’est ce qui fait notre identité, vous savez ce terme que les politiques conjuguent en l’affublant d’un adjectif : « identité nationale ». On a déjà du mal à se trouver une identité au niveau familial, en se dépêtrant au mieux de l’héritage parental, de l’éducation, il faut maintenant qu’elle soit nationale… on peut lire cette phrase forte : « Il y a quelque chose de très malsain qui est en train de se produire dans notre société, tout est vu à travers le prisme identitaire. On est assigné à ses origines quoi qu’on fasse. Essaye de sortir de ce schéma-là et on dira de toi que tu renies ce que tu es ; assume-le et on te reprochera ta grégarité. »

          Karine Tuil nous dresse, au passage, un tableau de la société actuelle et elle a su créer des personnages attachants pour l’illustrer cette société, lui donner vie. Elle a pris soin de se documenter, car les scenarii de vie sont vraiment captivants.  525 pages que j’ai lues de façon addictive, tant l’écriture est rythmée, le style percutant. C’est le livre que je préfère de cette rentrée mais je n’en ai pas lu beaucoup, car depuis deux ans, les livres de la rentrée littéraires  me tentent…

          Note : 9/10

 « les matches de la rentrée littéraire » sur PriceMinister  :mot-clé #MRL16

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L’auteur :

 


           Née à Paris, le 03/05/1972,  Karine Tuil est diplômée de l'Université Paris II-Assas (DEA de droit de la communication/Sciences de l'information), et prépare une thèse de doctorat portant sur la réglementation des campagnes électorales dans les médias en écrivant parallèlement des romans. En 1998, elle participe à un concours sur manuscrit organisé par la fondation Simone et Cino Del Duca.

           En 2003, elle rejoint les Editions Grasset où elle publie « Tout sur mon frère » qui explore les effets pervers de l'autofiction (nommé pour les Prix des libraires et finaliste du prix France Télévision).

           En 2005, Karine Tuil renoue avec la veine tragi-comique en publiant « Quand j'étais drôle » qui raconte les déboires d'un comique français à New-York. Hommage aux grands humoristes, ce roman est en cours d'adaptation pour le cinéma et obtient le prix TPS Star du meilleur roman adaptable au cinéma.

           En 2007, elle quitte le burlesque pour la gravité en signant « Douce France », un roman qui dévoile le fonctionnement des centres de rétention administrative.

          Elle a aussi écrit une pièce de théâtre « Un père juif », des nouvelles et collaboré à divers magazines.

          En 2013, elle publie « L’invention de nos vies » et cette année « L’insouciance ».

 

 

Extraits :

 

          « Les juifs ont de l’imagination et la déploient volontiers pour échapper au judaïsme » fit un jour remarquer Pierre Mendès-France…

 

          Paul Vély avait coutume de dire à son fils : « si tu ne souhaites pas être déçu par tes amis, ne les choisis qu’en fonction du contenu de leur bibliothèque », façon de l’inscrire dans une tradition intellectuelle – on est ce qu’on lit…

 

          … Désir de vaincre, goût pour le combat, un de ceux qui n’hésitent pas à empoigner la corde sociale au risque de s’entailler la peau pour se hisser – cette corde avec laquelle certains, et ce ne sont pas toujours les plus fragiles, finissent par se pendre – grimper en utilisant toutes ses forces, en favorisant ses atouts, s’il en avait….

 

          On sous-entendait que la couleur de sa peau avait été un argument en sa faveur au moment de sa nomination par le président au nom de la « diversité ». Non seulement il refusait d’y croire – il avait partie de l’équipe de campagne du Président – mais il analysait ces arguments comme autant de préjugés racistes : pourquoi les élites resteraient-elles exclusivement blanches ?

 

          Alors, on nous a envoyés ici, ni vu ni connu, on nous fait croire qu’on est en vacances, « c’est un peu le Club Med  a dit un instructeur, tu parles ! ». Ils étaient là pour se mettre en condition avant le saut dans le vide, se familiariser avec les insomnies, l’ennui, la grande angoisse de l’inactivité.

 

          Car il en était certain : on avait provoqué son départ. La mobilité sociale n’était qu’un hochet que la société agitait pour créer une énergie, détourner l’attention. On lui avait tendu l’échelle, on l’avait aidé à monter, et, une fois arrivé en haut, on la lui avait retirée brusquement.

 

          … La honte – ce sentiment puissant qui alimentait les plus grandes colères, les ambitions et la rage de rendre coup pour coup. Le traumatisme de la porte close. Repoussé à la frontière sociale…

 

          A partir d’un certain âge, autour de la quarantaine en général, le rayonnement est fonction de la puissance sociale. L’échec rend moins attirant ; seuls les irradiés de la réussite ont le droit d’être aimés.

 

          Au pouvoir, on appliquait l’art de la guerre comme partout. On sortait les armes pour conquérir, puis conserver sa place. On abandonnait ses amours. On trahissait, on blessait. On tuait aussi. Nos vies étaient des meurtres.

 

Lu en octobre 2016