Comme vous avez pu le constater, je suis très en retard dans la rédaction de mes critiques. Je n’ai pas encore l’esprit très clair car ces derniers mois ont été rudes.

          Encore sous le choc de la lecture de « Le rapport de Brodeck »,  j’en enchaîné avec un deuxième  livre de Philippe Claudel, pour mon plus grand bonheur…

 

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Résumé

 

          C’est l’histoire d’un vieil homme, Monsieur Linh,  qui fuit son pays natal car son fils et sa belle-fille sont morts tués par un obus dans la rizière. Une seule survivante, sa petite-fille Sang-Liu, à côté de sa poupée déchiquetée.

          Il décide de quitter définitivement son pays pour fuir la guerre et offrir une vie plus décente à sa petite-fille et à lui-même. Il voit la côte s’éloigner, regarde une dernière fois son pays s’estomper au loin puis disparaître.

          La traversée est difficile, il est balloté par la houle, le vent, car on est bien loin d’une croisière. Arrivé, il va être logé dans un appartement avec deux autres familles qui le regardent à peine, se contentant de poser une assiette de nourriture devant son lit.

          Il se sent seul, aussi bien dans l’appartement que dans la rue, (il s’éloigne jamais trop car il a peur de se perdre) et il va croiser un homme rondouillard, sympathique et une amitié va se créer entre eux malgré l’obstacle de la langue.

 

Ce que j’en pense :

 

          C’est une très belle histoire. J’ai dévoré ce livre sur lequel je me suis ruée, ayant à peine terminé « Le rapport de Brodeck ». Tellement sous le charme de l’écriture de Philippe Claudel qu’il fallait que je me précipite sur tout ce que cet auteur a écrit.

          Une envie irrépressible, presque compulsive, addictive… et je n’ai pas été déçue. Ce livre est un bijou.

          Monsieur Linh est un personnage  auquel on s’attache immédiatement, tant son destin est tragique : perdre sa famille dans ces conditions, fuir pour survivre avec pour seule raison de subsister sa petite-fille qu’il va nourrir comme il a vu faire sa famille, mâcher le riz pour le réduire en bouillie et le mettre dans la bouche de l’enfant. L'enfant lui donne la force d'avancer encore, alors qu'il serait si facile parfois d'abandonner le combat, la résistance.

          L’auteur nous raconte, la traversée qui rappelle les boat-people mais qui fait résonner la tragédie des migrants qui fuient leur pays pour risquer leur vie dans la Méditerranée, depuis quelques mois pour fuir la guerre, les guerres, les dictatures…

          Puis la survie, dans un logement étroit avec la cohabitation avec ses compatriotes qui ne le voient pas arriver avec bienveillance, loin s’en faut. Chacun pour soi dans la jungle.

          Le soleil viendra d’un autre homme désemparé dont la femme est décédée depuis peu  et qui continue à vivre, en ayant perdu son âme-sœur. Ces deux êtres, se ressemblent tellement dans leur chagrin, leur vie devenue précaire. Ils sont en mode survie, il leur faut trouver ce petit quelque chose qui les fera avancer.

          Ce livre raconte très bien l’exil, le déracinement, la perte, le deuil, la difficulté de la langue qui fait qu’on se sent enfermé : les sons ne sont pas les mêmes, les parfums non plus,  tous les repères ont sauté, et comment on traite les migrants aussi (cf. le parcage dans une maison de retraite). on ne peut s'empêcher de penser aux camps de réfugiés.

          L’importance, la force de l’amitié entre deux hommes qui ne communiquent que par le regard mais vont devenir un soutien l’un pour l’autre, se soigner mutuellement…

          Un roman court, cent quatre-vingt deux pages, mais d’une telle intensité qu'on en sort bouleversé, tant les mots sont percutants. Certaines phrases sont non eulement très belles, mais d'un telle intensité qu'elles percutent le lecteur, l'interpellent…

          Encore un coup de cœur évidemment….

         Note : 9/10

 

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L’auteur :

 

La Petite Fille de M. Linh - Digital Story

et un lien intéressant:

http://www.livredepoche.com/annonces/contenusite/petite-fille-de-m-linh.pdf

 

 

 

Extraits :

 

          Peut-être d’ailleurs aime-t-il entendre cette voix parce que, précisément, il ne peux comprendre les mots qu’elle prononce, et qu’ainsi il est sûr qu’ils ne le blesseront pas, qu’ils ne lui diront pas ce qu’il ne veut pas entendre, qu’ils ne poseront pas de questions douloureuses, qu’ils ne viendront pas dans le passé pour l’exhumer avec violence et le jeter à ses pieds comme une béquille sanglante. P 29

 

          Le vieil homme sent son cœur affolé. Il lui parle comme s’il s’agissait d’un animal aux abois. Il essaie de le calmer. Le cœur semble le comprendre. Il s’apaise. C’est comme un chien qui se coucherait de nouveau devant le seuil de la maison après avoir aboyé de peur en entendant le tonnerre et l’orage. P 37

 

          Aujourd’hui Monsieur Linh est vieux et fatigué. Le pays inconnu l’épuise. La mort l’épuise. Elle l’a têté comme les chevreaux avides le font avec leur mère, et que celle-ci se couche sur flanc parce qu’elle n’en peut plus. La mort lui a tout pris. Il n’a plus rien. P 41

 

          Nous sommes deux, les deux seuls, les deux derniers. Mais je suis là, n’aie crainte, il ne peut rien t’arriver, je suis vieux mais j’aurai encore la force, tant qu’il le faudra, tant que tu seras une petite mangue verte qui aura besoin du vieux manguier. P 45

 

          Ce que sent le vieil homme, c’est que le son de la voix de Monsieur Bark indique la tristesse, une mélancolie profonde, une sorte de blessure que la voix souligne, qu’elle accompagne au-delà des mots et du langage, quelque chose qui la traverse comme la sève traverse l’arbre sans qu’on la voie. P 52

 

          Il écoute la voix du gros homme, cette voix qui lui est si familière même si elle dit des choses qu’il ne comprend jamais. La voix de son ami est profonde, enrouée. Elle paraît se frotter à des pierres et à des rochers énormes, comme les torrents qui dévalent la montagne avant d’arriver à la vallée, de se faire entendre, de rire, de gémir parfois, de parler fort. C’est une musique qui épouse tout de la vie, ses caresses comme ses âpretés. P 102

 

Lu en janvier 2016