Je vous parle aujourd’hui d’un livre particulier, comme tous les romans de l’auteur, qui m’a permis de faire un étrange et bon voyage et dont il est difficile de parler sans le dénaturer, sans révéler trop de choses.

Le_passage_de_la_nuit

 

 

Résumé de l'éditeur

 

          Dans un bar, Mari est plongée dans un livre. Elle boit du thé, fume cigarette sur cigarette. Un musicien surgit, qui la reconnaît.

          Au même moment, dans une chambre, Eri la sœur de Mari, dort à poings fermés. Elle ne sait pas que quelqu’un l’observe.

          Autour des deux sœurs vont défiler des personnages insolites : une prostituée blessée, une gérante d’hôtel vengeresse, un informaticien désabusé, une femme de chambre en fuite. Des évènements bizarres vont survenir : une télévision qui se met brusquement en marche, un miroir qui garde les reflets.

 

Ce que j’en pense :

 

          Ce livre, qui nous entraîne dans une promenade dans Tokyo la nuit, avec ses mystères, son côté envoûtant, et aborde plusieurs thèmes centrés autour de la nuit est très difficile à commenter. Je n’ai pas envie d’entrer dans les détails de la trame, qui va beaucoup plus loin que l’histoire de deux sœurs ; je vais juste livrer les réflexions qui m’ont traversé l’esprit au cours et après la lecture.

          Il nous raconte ce qui se passe pendant une nuit, entre 23h45 et 6h52 avec plusieurs personnages, noctambules du fait de leur travail ou des aléas de la vie, dont les chemins s’entrecroisent. Il y a un personnage central Mari, jeune fille que l’on découvre en train de lire un pavé dans un bar, accostée par un musicien Takahashi qui se rend à une répétition. Puis Mari croise la route d’une prostituée qui vient de se faire agresser par un client dans un hôtel.

          Le récit nous entraîne dans un monde particulier où on ne sait jamais si on est dans le virtuel, le rêve, la réalité car tout s’entremêle. Haruki Murakami utilise toutes les phases du sommeil : l’écran regarde Eri la sœur de Mari, en train de dormir profondément, l’espionne pendant son sommeil dans son intimité dans laquelle il nous fait pénétrer tels des voyeurs. Big Brother n’est pas loin… qui regarde qui ? Qui se cache derrière l’écran ? Pourquoi le téléviseur se met-il en marche tout seul ?

          Eri dort tout le temps, d’un sommeil paisible  dont elle émerge parfois brièvement (sommeil, coma, trouble de la personnalité, tout est possible) comme si elle voulait fuir quelque chose, s’abstraire du monde, alors que dans la nuit extérieure, la vie est un cauchemar, telle l’agression gratuite de la prostituée, par un homme bizarre la plupart du temps derrière son écran d’ordinateur, au travail dont il ne sort que pour les courses ou la recherche d’une prostituée.

          On suit en fait plusieurs sortes  de noctambules : ceux qui travaillent la nuit,  ceux qui vivent leurs passions (la musique) ou qui tentent de fuir une situation familiale stressante. L’auteur nous décrit très bien les dangers de la nuit, les rencontres improbables, certaines ne font que de côtoyer quelque instants, d’autres où il y a un véritable, échange, une relation qui commence et les rencontres vont se répéter dans la nuit. Deux vies qui se croisent –elles par hasard ou nécessité ?

          Tous les aspects de la nuit sont passés en revue et on ne sait jamais si l’on est dans la réalité ou le rêve comme souvent chez Murakami. Ce roman qui semble aller complètement au hasard, l’auteur laissant libre cours à son imagination, est en fait très structuré et il a une idée splendide : en tête de chaque chapitre, dont la première phrase (parfois seulement le début) est écrite en lettres MAJUSCULES, il fait figurer une pendule qui nous indique l’heure qu’il est au moment où on lit. On voit passer le temps, à un rythme particulier comme pendant les rêves où une scène qui dure quelques secondes à peine, semble se dérouler au ralenti.

          Vit-on de la même façon le jour et la nuit, le temps est-il le même, s’écoule-t-il de la même façon ? Est-ce que ce que l’on a commencé durant la nuit peut se poursuivre la journée qui suit ? Que disent nos rêves de notre inconscient ? La nuit, tout est sombre par opposition à la lumière du jour.

          Dans ce roman, on côtoie l’absurde, on passe d’une situation à une autre, d’un moment de réflexion sur la vie à une situation concrète angoissante,  ou on s’insinue dans le monde clos quasi  schizophrène de l’informaticien. Comme on peut le vivre lorsqu’on rêve. L’auteur nous implique, et on ne sait jamais où sont les limites, ni même s’il y en a.

          Le rythme est tout d’abord lent, presque soporifique, puis on a des variations subtiles, des accélérations, puis un ralentissement à nouveau, comme les phases du sommeil mais aussi comme dans les improvisations de jazz, il y a une musique Murakami que j’ai retrouvée avec plaisir, la musique des mots et celle de Takahashi qui répète avec son trombone dans les sous-sols.

          C’est le troisième roman de Haruki Murakami que je lis et il m’enchante toujours, je ne sais jamais où il va m’entraîner mais je me laisse guider, il me surprend toujours, il m’enchante. Il y aurait encore beaucoup de choses à dire mais je vous laisse découvrir…

          Note : 8,2/10

 

Extraits :

 

          J’ai eu beaucoup de mal à choisir les extraits : montrer le style, sans dénaturer, si révéler l’histoire. Ils seront donc hétéroclites, pour rester fidèle à l’esprit de l’auteur. Ainsi commence le roman, il ne manque que la pendule…

 

          LA VILLE S'OFFRE A NOTRE REGARD.

          Ce paysage urbain, nous l'observons à travers les yeux d’un oiseau de nuit qui volerait très haut dans le ciel. Depuis ce point de vue panoramique, la ville apparaît comme une gigantesque créature. Ou même comme un agrégat de corps vivants. S’étendant jusqu’à d’insaisissables confins, des vaisseaux sanguins, innombrables, irriguent les cellules, les régénèrent inlassablement. P 7

 

          LA CHAMBRE EST SOMBRE, NOTRE REGARD S’HABITUE peu à peu à l’obscurité. Une femme dort dans le lit. Une belle jeune femme…

          Nous nous confondons avec un œil qui regarde, ou mieux, peut-être, avec un « regard caché » qui vole l’image de cette femme. Devenu caméra suspendue en l’air, notre œil est apte à se déplacer librement dans la chambre. P 29

 

          A force d’observer Eri Assaï qui sort, l’œil sent progressivement quelque chose d’inhabituel dans ce sommeil d’une pureté extrême, d’un accomplissement absolu. Pas un muscle du visage, pas un cil ne frémit… même dans un sommeil profond personne ne s’aventure aussi loin. Personne ne lâche à ce point les rênes de son esprit. P 30

 

          Ayant terminé avec les points de détail, notre caméra-œil recule et capture à nouveau l’ensemble de la chambre. Elle conserve ce champ large durant un moment, comme si elle semblait indécise. Dans l’attente, elle se fixe sur un point. Le silence s’appesantit. Soudain, elle remarque quelque chose, se tourne vers la télévision dans le coin de la chambre, s’en approche… l’écran est sombre. Mort  comme la face cachée de la lune. Mais la caméra semble avoir perçu une présence par là. Où bien un pressentiment. Gros plan sur l’écran. Nous partageons le pressentiment avec la caméra, fixons silencieusement l’écran. P 33

 

          La caméra – qui est aussi notre point de vue – demeure un moment dans les toilettes, filme l’intérieur de la pièce. Mari n’est plus là. Il n’y a personne. Juste la musique diffusée par le haut-parleur du plafond. P 74

 

          La pièce est totalement sombre ; comme seul éclairage, le néon au-dessus du bureau. Ce pourrait être un tableau d’Edward Hopper qui s’intitulerait « solitude ». Mais l’homme ne ressent pas spécialement la tristesse de la situation. Il préfère les moments où il n’y a personne autour de lui. P 92

 

          Est-ce que je rêve ? Non. Pour un rêve, les choses ont trop de consistance. Les détails sont trop concrets, trop vifs. Je peux réellement toucher chacune des choses qui se trouvent  là. P 130

 

          Elle se répète qu’elle est effectivement un être de chair et de sang, que c’est là sa richesse. Soudain, elle n’est plus très sûre ; est-elle bien elle-même ? P 131

 

Lu en mai 2016