Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui est dans ma bibliothèque depuis longtemps et que je me suis enfin décidé à lire dans le cadre du challenge ABC. Un auteur dont le nom commence par la lettre Q, ce n’est pas évident…

 

Villa Amalia de Pascal Quignard

 

Résumé

 

          En suivant un soir Thomas, son compagnon, Ann Hidden s’aperçoit qu’il  la trompe. Durant cette filature elle rencontre un ami d’enfance, Georges,  qui a fréquenté la même école qu’elle. Ils ne s’étaient pas revus depuis l’adolescence.

          La souffrance est telle qu’elle décide de se venger. En secret, elle vide la maison qui lui appartient, la met en vente, jette tous les vêtements de Thomas, empaquette les documents qui lui appartiennent pour les faire livrer à son bureau, change les serrures et disparaît profitant d’un voyage professionnel à Londres de Thomas.

          Elle va voir sa mère en Bretagne avant de partir mais leur relation est tellement mauvaise, qu’elle ne lui confie rien. Ensuite elle se rend chez Georges, en Bourgogne, et lui propose d’occuper une bâtisse située sur son terrain.

          Elle s’organise pour ne laisser aucune trace ; le téléphone portable, l’adresse électronique, le compte en banque. Elle remet l’argent liquide à Georges en joignant leur compte. Et ensuite, elle brouille les pistes pour qu’on ne la retrouve pas.

          Au hasard de ses pérégrinations, elle se retrouve en Italie et tombe amoureuse d’une maison ; la Villa Amalia qui domine la mer.

 

Ce que j’en pense :

 

          L’auteur nous raconte dans ce livre, la souffrance d’une femme Ann Hidden musicienne, passionnée de piano, mais ne produisant plus sur scène, passionnées également d’œuvres anciennes qu’elle retranscrit à sa manière. C’est une artiste, torturée par la vie, ls abandons : son père est parti alors qu’elle était enfant, juste après la mort de son petit frère, et sa mère a passé sa vie à attendre son retour. Il n’a jamais donné de nouvelles.

          Après l’échec de sa relation avec Thomas elle fuit, décide mener une autre vie, change la couleur de ses cheveux, sa façon de s’habiller, elle est devenue une autre.

          Quand elle tombe amoureuse de la belle villa ancienne creusée dans le rocher qui surplombe la mer, elle s’installe. Le chemin qui mène à la maison est raide, parfois impraticable mais la villa semble se mériter. Elle l’aima avant de penser qu’on pût aimer d’amour un lieu dans l’espace.

          Elle se replonge dans la musique, les œuvres anciennes toujours, devient amie avec la famille propriétaire de la maison, en particulier Amalia. D’autres personnes vont entrer dans sa vie,  Léonhardt, sa fille Magdalena en particulier

          La natation occupe une grande place dans sa vie, avant elle nageait en piscine, là elle a la mer pour elle toute seule. Elle l’explore  physiquement, tactilement comme les touches du piano. Elle écoute sa musique, parfois même son vacarme : Elle pouvait passer des heures devant les vagues, dans le vacarme, engloutie dans leur rythme comme dans l’étendue grise, de plus en plus bruyante et immense, de la mer.

           Mais un nouveau drame va se produire et elle prendra encore la fuite.

          Pascal Quignard raconte les blessures de l’amour, de la petite fille abandonnée par son père, puis par l’homme qui partageait sa vie, les blessures de l’amitié que ce soit Georges, ou les autres personnes, Léonhardt, Charles Giulia, Magdalena… et comment on peut aimer une maison tout autant qu’un être humain : Elle aimait de façon passionnée la maison de zia Amalia, la terrasse, la baie, la mer. Elle avait envie de disparaître dans ce qu’elle aimait…  Mais ce n’était plus un homme qu’elle aimait ainsi. C’était une maison qui l’appelait à la rejoindre. C’était une paroi de montagne où elle cherchait à s’accrocher.

          Il nous raconte la solitude de l’être humain, de la souffrance que l’on cache en soi et qui entraîne bien des fêlures, dans le fond du cœur et du corps. Est-ce la bonne solution de fuir, de disparaître quand on souffre ? Ann a le don de couper les liens presque chirurgicalement. Sa personnalité se transforme chaque fois qu’elle fuit, elle change de lieu mais aussi de vêtements.

          Ann nous tient à distance, par cette froideur apparente, qui va tomber d’un coup quand elle rencontre Magdalena, cette petite fille de trois ans qu’elle va aimer follement, maternellement, elle qui n’a jamais reçu d’amour de sa mère, devient capable de donner, de s’occuper d’un enfant, de l’aimer de manière inconditionnelle. A ce moment-là de sa vie, elle est vraiment humaine, gaie, chaleureuse, vivante.

          Pascal Quignard décrit si bien la Musique et son effet sur les humains, la manière dont elle les accompagne. Ce livre est construit comme pourrait l’être une partition, avec des mouvements différents, des instruments divers. Sa musique change au fur et à mesure que l’on avance dans l’histoire, elle compose de plus en plus et le style devient devient de plus en plus moderne, énigmatique avec de longs silences. Elle réussit à  faire du silence une musique propre.

          Ce livre est d’une grande richesse et parfois, même souvent l’héroïne nous fait peur, tellement elle est glaçante, mettant l’autre à distance pour se protéger. Plus la musique prend de la place, plus Ann se tait, plus le silence qui entoure les protagonistes devient habité, perceptible, on pourrait presque l’entendre, le palper. On sent la mort roder, elle n’est jamais très loin, au propre comme au figuré.

          C’est difficile de parler d’un tel livre, il est tellement puissant dans son message et son écriture qu’on en reste abasourdi, assourdi, sans voix.

          J’ai bien aimé « Tous les matins du monde » et « Terrasse à Rome » de Pascal Quignard et la magie a encore marché. J’ai tourné la dernière page hier soir et je suis encore toute hébétée, remuée car l’auteur fait réfléchir.

          Un livre plutôt sombre, une héroïne qu’on n’aimerait pas trop avoir comme copine, tant elle nous dérange, mais qui fascine par sa liberté, sa façon de tout abandonner, de tourner la page, de recommencer ailleurs (qui n'en n'a pas rêvé un jour ou l'autre?), des personnages attachants.  Bref, quelle belle prestation!

          Je n'ai pas vu le film mais j'aimerais bien.

          Note : 9,2/10

          Challenge ABC

 

 

L’auteur :

 

Pascal Quignard est né le 23 avril 1948, dans une famille d'enseignants. Il grandit au Havre. Adolescent, ses goûts se portent sur la musique, le latin, le grec et les littératures anciennes…

En 1968, il est étudiant en philosophie à Nanterre. Le Mercure de France publie son premier essai, consacré à Sacher Masoch en 1969, mais il faudra Le Salon du Wurtemberg en 1986 puis Les Escaliers de Chambord en 1989, pour révéler Pascal Quignard au grand public.

Il a enseigné à l’université de Vincennes et à l’École pratique des hautes études en sciences sociales. Il a fondé avec le président François Mitterrand le festival d’opéra et de théâtre baroque de Versailles.

Pascal Quignard a collaboré longtemps aux éditions Gallimard (lecteur extérieur à partir de 1969, puis membre du comité de lecture en 1976 et enfin en charge du secrétariat général du service littéraire, en 1990). En 1994, il a démissionné de toutes ses fonctions, pour se consacrer uniquement à son travail d’écrivain. Il déclare alors "Je suis plus heureux d’être libre et solitaire".

Le prix Goncourt 2002, obtenu pour "Ombres errantes", a été perçu comme le couronnement d'une œuvre à mi-parcours. Pour plus de précision, ce sont les trois premiers volumes de "Dernier Royaume" que le Prix Goncourt a récompensés et non seulement le premier.

Le dernier roman de Pascal Quignard, "Les Solidarités mystérieuses", a été publié en septembre 2011 chez Gallimard.

 

Pascal Quignard 1

 

Extraits :

 

« 

          C’était un caractère très étrange : extraordinairement passive. Presque contemplative. Mais cette apparence d’inertie contenait une activité propre. Elle était profondément calme, calme sans aucune sérénité, calme de faon inlassable, opiniâtre, à tout instant concentrée. Elle n’obéissait à personne mais commandait encore moins à qui que ce fût. Elle parlait peu. Elle menait une vie presqu’invisible, entourée de ses trois pianos, abritée par ses trois pianos, inamicale, presque recluse, laborieuse, parallèle.  P 34

 

          La joie de Georges s’enflamma. C’était un homme extrêmement sentimental. Qu’est-ce qu’un homme sentimental ? Quelqu’un qui adore ne pas manger seul. Quand Georges songeait qu’il allait dîner avec Ann il en avait les larmes aux yeux. Même s’il ne pleurait pas en vérité, il disait : « Je mange avec elle. J’en ai les larmes aux yeux. » P 47

 

          Au bout de quelques heures aux côtés de sa mère toute la petite enfance revenait.

          Toute la frustration, la dépendance, l’éducation, les obsessions maniaques, la détresse, la haine réaffleuraient. P 48

 

          Ce fut ce soir-là qu’elle cessa de pleurer.

          Survint un état d’apesanteur.

          Etrange état où le corps s’éloigne légèrement de lui-même. Où tout s’assèche dans le monde interne. Où la lucidité ou du moins le vide commence à se mouvoir dans l’espace du crâne.

          Où, si  la souffrance persiste, elle fait moins souffrir.

         Où, au moins, la souffrance fait souffrir d’un peu plus loin qu’à partir du corps lui-même. P 62

 

          Elle se dit soudain : « Je n’ai plus de foyer ». Le foyer, (le lieu où nos défauts sont pardonnés, où nos faiblesses sont accueillies) était en train de brûler au milieu du jardin. P 89

 

          Si le destin est cet élan qui, provenu d’un autre lieu du monde que de soi, s’empare d’un être pour l’attirer à sa suite, sans qu’il en comprenne à aucun moment la nature, alors elle avait un destin. Elle se dit : « Je ne sais pas où je vais, mais j’y cours avec détermination. Quelque chose me manque où je sens que je vais aimer m’égarer. P 109      »

 

Lu en juin 2015

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challenge ABC Babelio 2014