Je vous parle aujourd’hui d’un livre particulier pour plusieurs raisons. Il s’agit de « Oona et Salinger » de Frédéric Beigbeder, le vingtième du Challenge 1% rentrée littéraire 2014.

 

Oona et Salinger de Frederic BEIGBEDER

 

          En effet, je l’ai sélectionné dès le départ du Challenge, toujours sous l’influence de la Grande Librairie et je n’avais encore rien lu de cet auteur dont la personnalité me dérange, avec son côté dandy, narcissique ou du moins très égocentrique…

          Lors d’une poussée aigüe de fièvre acheteuse, je l’ai commandé avec une petite pile d’autres ouvrages que je ne relirai peut-être jamais : il me faut absolument ce livre, comme d’autres cette petite robe noire. Je l’ai commencé après le nouvel an et il m’a tenu compagnie dans la salle d’attente des urgences (cinq heures, c’est long) puis le lendemain dans la salle d’attente de mon algologue.

          Ainsi donc, ce livre qui a bénéficié d’une attention flottante, prend une place particulière en ce début d’année 2015 et pourtant on ne peut pas dire que c’est un grand livre !!! Je lui dois néanmoins quelques bons moments… je me souviendrai de l’endroit où j’étais quand je l’ai lu et également des évènements dramatiques qui ont eu lieu la même semaine dans les locaux de Charlie Hebdo puis de magasin casher. D’où cette critique plutôt inhabituelle.

 

 

Résumé

 

          Frédéric Beigbeder, s’aperçoit qu’il ne vit plus qu’à côté de personnes jeunes qui ont une génération de moins que lui et sa compagne est née l’année où il s’est lui-même marié. Il veut rester branché, et parle le « jeune », connaissant tout le répertoire de Rihanna, « je pensais sincèrement qu’en ne fréquentant que des adolescents qui parlaient de Robert Pattinson plutôt que de Robert Redford, j’allais vivre plus longtemps c’était du racisme antimoi. » P 19 (passionnant n’est-ce pas ?)

          Se penchant sur l’étude des couples ayant une différence d’âge importante (plus de vingt et un ans selon sa liste), il va s’intéresser à son auteur préféré J. D. Salinger, qui publiera le roman culte « L’attrape cœur » et sa rencontre avec Oona O’Neill, fille du célèbre Eugène O’Neill, qui a quitté le domicile conjugal quand elle avait deux ans, ce dont elle ne se remettra jamais.

          Quand ils se rencontrent, Oona a quatorze ans et demi et lui dix-huit. Entourée de ses deux copines, richissimes aussi,  Gloria Vanderbilt et Carol Marcus, on les appelle « le Trio des héritières »… les premières « it-girls » de l’histoire du monde occidental, cachées derrière un rideau de fumée », avec Truman Capote en chaperon, elles passent les nuits à faire la fête, l’alcool coulent à flots, les cigarettes aussi dans des établissements de luxe dont le fameux Stork Club où ils dansent et papotent pendant des heures …

          Jerry tombe amoureux fou d’Oona, ils échangent des baisers, ils dorment ensemble, elle se laisse caresser mais ne va pas plus loin, ce qu’il accepte… il est complexé en face de ces jeunes milliardaires oisifs, elle est même élue « reine de l’année" ??????

          Mais la guerre est là, Jerry s’engage alors qu’Oona commence déjà à s’éloigner de lui, il va débarquer en Normandie alors qu’elle part jouer les starlettes à Los Angeles où elle rencontre Charlie Chaplin et je vous laisse découvrir la suite…

 

Ce que j’en pense :

 

          Frédéric Beigbeder imagine les échanges épistolaires entre Jerry à l’entraînement puis au front et Oona et son mariage, et les lettres en fait sont assez bien tournées. L’exercice est à ce niveau-là est plutôt réussi.

          Il décrit aussi très bien le débarquement en Normandie, la boucherie, la mer rouge de sang, mais aussi le temps qu’ils ont mis pour arriver en Allemagne avec des jours et des jours perdus dans la forêt avec la bataille de Hürtgen, «  située à la frontière entre la Belgique et l’Allemagne, au sud-est d’Aix-la-Chapelle, la forêt de Hürtgen fut surnommée par les soldats l’usine de viande », bataille qui est « une erreur stratégique  du commandement américain  aujourd’hui reconnue par les historiens » , la découverte des camps, les déportés faméliques… la vision de l’horreur alors que pendant ce temps, Oona sirote des cocktails, nage dans la piscine de la grande villa de Chaplin, fait des enfants. Ils sont aux antipodes tous les deux.

          L’auteure nous fait aimer son écrivain favori, Salinger dont il connait bien l’œuvre (le héros de l’attrape cœur ressemble beaucoup à Frédéric Beigbeder entre parenthèse) ; on découvre Jerry derrière J. D Salinger, l’être hypersensible, mal dans sa peau et sa conduite pendant la guerre, les nouvelles qu’il publie à partir du front. C’est un personnage attachant, fragile mais sympathique, qu’on a envie de protéger alors qu’Oona est plutôt horripilante dans son genre.

          Sa théorie sur la grande différence d’âge entre les couples est très intéressante. Il part du principe qu’une jeune femme comme Oona qui n’a pas été aimée ou admirée par son père, ce qui la traumatisera pour toujours (Freud est là quand même) ne pourra s’attacher qu’à un homme plus âgé (au moins vingt ans de différence d’âge) car elle voit en lui le père idéal et elle lui est reconnaissante du fait qu’il l’aime. Elle l’aime parce qu’il l’aime et se sent vivante tout d’un coup.

          De même, une telle union est tout bénéfice aussi du côté de l’homme plus âgé, car sa carrière est derrière lui, il n’a plus rien à prouver, il a du temps pour s’occuper de sa femme enfant, il lui est tout dévoué et comme il a de l’argent, il peut tout lui offrir, y compris ce qui ne s’achète pas.

          Il aurait pu aller plus loin, car en fait ce n’est pas un père idéal qu’elle recherche mais l’idéal du père, un père fantasmé, tout puissant, protecteur qui lui dit qu’il l’aime, l’aimera et la protégera toujours et ne partira jamais pour une autre femme.

          Oona va passer toute sa vie dans la haine de son père et fera tout pour le provoquer afin qu’il s’intéresse enfin à elle. On note aussi que ses copines, filles de milliardaires feront un choix similaire…

          Voilà pour ce que j’ai aimé : le héros, sa personnalité, sa guerre, sa vie de loup solitaire au retour du front, la théorie sur la différence d’âge. En gros, tout ce qui touche le côté Psy en fait. Les soirées arrosées de ces adolescents vivant dans l’opulence et l’oisiveté et se moquent du reste du monde, l’opposition entre ce monde-là et la guerre avec ses horreurs, tout cela est bien analysé, mais c’est futile, même si l’auteur y est comme un poisson dans l’eau puisqu’il vit dans le même univers…

          Seulement, il y a un très gros bémol : l’omniprésence de l’auteur dans le livre, qu’on parle d’exo-fiction, ou  d’autofiction, Frédéric Beigbeder occupe la scène, se met en valeur nous parle de sa petite personne, son nombril, sa différence d’âge avec sa compagne qui lui a inspiré le sujet du livre. L’histoire commence avec les états d’âme de l’auteur, puis peu à peu on entre dans l’intrigue et il s’efface laissant la place à Jerry et Oona (et les autres les descriptions de Truman Capote, les allusions à Eugène O’Neill, prix Nobel, sont intéressantes) et évidemment que se passe-t-il dans l’épilogue ? Je vous laisse imaginer.

          C’est le premier roman de Frédéric Beigbeder que je lis. Le personnage public, écrivain passionné de cinéma m’amuse certes mais dans un roman, c’est très irritant et j’ai eu très envie de donner une paire de claque à cet ado qui n’a pas envie (ou a peur) de vieillir.

          Il aurait pu faire, un roman bien meilleur s’il était resté plus en retrait, mais son but était, en fait, de comparer le couple Oona-Charlie et son propre couple pour expliquer sa théorie. C’est d’autant plus dommage que l’écriture est assez belle, il y a des phrases superbes, des fulgurances parfois et une sorte de prémonition, sur la nécessité d’une nouvelle guerre mondiale pour diminuer la population de la planète, l’attentat de Charlie Hebdo semble lui donner raison. 

 

          Note : 7/10  pour m’avoir donné envie de feuilleter à nouveau « L’attrape cœur que j’ai lu il y a un ou deux ans.

 

 

L’auteur :

 

Frederic-Beigbeder 2

Frédéric Beigbeder est né en 1965, le 21 septembre, à Neuilly-sur-Seine. Sa mère, Christine de Chasteigner est traductrice de romans à l'eau de rose (les romans de Barbara Cartland entre autres), son père, Jean-Michel Beigbeder, d'origine béarnaise, est chasseur de têtes. Au divorce de ses parents, il a 3 ans. Il vivra avec sa mère et son frère, Charles.

Il entre la première fois chez Castel alors qu’il a peine 12 ans. Ainsi commence sa vie de fêtard. Il a une scolarité normale dans les lycées Montaigne et Louis le Grand. Ensuite, il intègre Sciences-Po et le Celsa ou il obtient un DESS en marketing et publicité.

En parallèle à ses études, il organise des fêtes avec ses amis du Caca's Club. On compte dans le groupe de ses amis noceurs, le comédien Édouard Baer, le musicien et écrivain Bruno de Stabenrath, l’homme politique Jean-François Copé, Emmanuel de Brantes et bien d’autres.  Pendant ces années, il est aussi chroniqueur littéraire et mondain.

Son premier roman est publié en 1990, il a alors  24 ans, il le nommera "Mémoires d’un jeune homme dérangé". En 1991, Philippe Michel, après avoir  lu ce premier roman, l’embauche comme concepteur/rédacteur dans l’agence de pub CLM-BBDO.

Il a créé, en 1994, le "Prix de flore" du nom du célèbre café de Saint-Germain-des-Prés à Paris. Ce prix est doté de 6000 euros ainsi que la possibilité quotidienne pour le lauréat de se faire servir du Pouilly-fuissé, au Café Flore, dans un verre gravé à son nom et cela pendant un an. Ce prix automnal récompense chaque année un jeune auteur français au talent prometteur.

Frederi BEIGBEDER 1

 

Frédéric Beigbeder est un personnage très controversé et contradictoire. Ce dandy aime son personnage et en même temps, il n'hésite pas à se critiquer dans ses auto-fictions. Il dénonce un système, la publicité, mais il y est resté 10 ans. Pour la présidentielle de 2002, le bourgeois de Neuilly devient conseiller du communiste Robert Hue.

Actuellement, Frédéric Beigbeder est écrivain, animateur télé (chaque semaine), DJ (parfois), réalisateur mais aussi critique littéraire dans le Figaro Magazine et rédacteur en chef du magazine "Lui".

 

 

Extraits :

          «Il pensait qu’être bien habillé rendait intelligent, et dans son cas, c’était vrai. Il avait seize ans, s’appelait Truman Capote, et la scène se déroulait à cette adresse : 3 East 53rd Street. P 34

 

          C’est alors qu’Oona  sourit pour la deuxième fois. Quand Oona souriait, les paupières mi-closes, on n’entendait plus le brouhaha. C’était comme si quelqu’un avait baissé le volume du reste du monde. En tout cas, c’est ce que Jerry ressentait. P 41

 

          Les clients du Stork Club élisaient chaque année une « Glamour Girl » et elle faisait partie de la liste des finalistes. Elle n’avait rien demandé et c’était aussi à cause de cette bêtise que son père ne lui adressait plus la parole. Doit-on considérer comme un honneur d’être « Miss Boîte à la mode » ? Non. Doit-on refuser cette distinction comme si elle avait la moindre importance ? Non plus. Voilà le genre de dilemmes qu’affrontait la jeunesse dorée new-yorkaise en 1940, pendant qu’un drapeau rouge et blanc à croix gammée flottait en haut de la tour Eiffel. P 44

 

          Jerry songea qu’il n’avait jamais entendu un prénom pareil. Oona. Il sonnait comme un gémissement de plaisir. Ooo… suivi par un cri de libération : aaaa ! et entre les deux voyelles, la consonne qui évoque la lune : (m)oona… ce prénom était aussi hypnotique que la personne qui le portait. P 45

 

          L’amour est l’utopie de deux égoïstes solitaires qui veulent s’entraider pour rendre leur condamnation supportable. L’amour est une lutte contre l’absurde par l’absurde. L’amour est une religion athée. P 123

 

          Salinger, amoureux d’Oona, écrit qu’il faut détruire l’autre avant d’être détruit. Aimer est beaucoup trop dangereux. Jerry a choisi de partir à la guerre avant d’être tenté de faire souffrir Oona, ou de souffrir à cause d’elle… Ne sous estimons pas non plus la part de complexe social chez  le fils d’un Juif importateur de fromage épris de la fille d’un des auteurs les plus célèbres de son pays. P 147

 

          … « Le précieux, l’incommunicable passé » disparaît pour toujours quand la personne meurt et les souvenirs disparaissent avec les êtres. Chaque mort est un gros tas de choses effacées. P 173

 

          Cette guerre était aussi une guerre d’amphétamines et de speed… le speed coupe la faim et le sommeil mais, à hautes doses, les capsules rendent fous, paranoïaque, dépressif voire suicidaire. Hitler, qui prenait la coke du docteur Theodor Morell par les yeux (en collyre) mais aussi en injection, en savait quelque chose. Ceux qui dormaient, perdaient : il fallait tenir éveillé plus longtemps que l’ennemi, lui faire mal au moment où il s’assoupissait. Jerry va vite comprendre que dans cette guerre, les survivants seront les insomniaques. P 196

 

          Il y a une scène similaire dans « Pour qui sonne le glas ». Jerry est fasciné par Hemingway. Au fond, s’il s’est engagé dans cette galère,  c’est pour devenir Hemingway. P 220

 

          Soyez armé car ça va être violent quand vous publierez votre premier roman, qu’il marche ou qu’il ne marche pas. Fitzgerald, pauvre vieux, il a eu du succès tout de suite. C’est  la pire des drogues. On en veut encore et toujours, on n’en a jamais assez. Et quand le succès s’en va… Ce n’est pas Zelda qui a flingué Scott, c’est l’échec de Gatsby. P 229

 

          « L’odeur de la chair humaine brûlée ne quittera jamais mon nez, aussi longtemps que je vivrai » dira Jerry à sa fille Margaret. L’odeur des cadavres cuits est âpre, sucrée, écœurante, elle accroche les narines, pénètre sous la peau, on ne s’en lave jamais. Jerry sera imprégné pour toujours par la puanteur de la viande de gens, du sang cuit, le fumet des rôtis d’enfants. Disons les choses clairement : un camp d’extermination, ça sent la merde, le sang, la pourriture, la pisse, le vomi, le graillon humain à des kilomètres. Les habitants des villages voisins, qui affirmaient qu’ils n’étaient pas au courant,  souffraient probablement d’un rare problème d’anosmie collective. P 247

 

Lu en janvier 2015

challengerl2014