Voici donc comme prévu la critique du livre que j'ai préféré dans le cadre du jury pour le prix FNAC  de la rentrée 2014.

Il ouvre également ma participation au challenge 1% rentrée littéraire 2014 donc un minimum de 6 livres à lire.

 

 

l'autoroute Luc Lang

 

 

Résumé

 

          Fred est un travailleur saisonnier qui fait escale chez un couple haut en couleur, Thérèse et Lucien. Il a raté sa correspondance, eux sont venus chercher un ami qui n’est pas venu et après avoir discuté des horaires des trains et de choses et d’autres pour passer le temps, le couple l’invite à dormir chez eux.

         Il finit par accepter et se retrouve dans une grande propriété à la sortie d’Orchies, tout près de l’autoroute. Mais, il est inquiet, cette générosité le surprend et le rend méfiant que se cache-t-il derrière ?

          Ce couple s’est formé par hasard : Térèse a hérité la grosse maison d’une tante dont Lucien était le jardinier.

        Fred, musicien dans l’âme,  est venu dans la région pour gagner sa vie en arrachant les betteraves, dans l’équipe de nuit, dans des conditions de travail effroyables, inhumaines et ce qui ne devait être provisoire devient définitif : il reste habiter avec eux pendant la saison de travail.

          Il va donc découvrir les secrets de ce couple bizarre, branché sur la dive bouteille et donc les résultats de l’ivresse. Il y a aussi les bruits que Fred entend pendant son sommeil et qui le réveillent sans qu’il arrive à les identifier. Et, tous les protagonistes étant en place,  l’histoire est lancée.

 

Ce que j’en pense :

 

          Fred, le narrateur est un héros plutôt sympathique. Il rêve d’être un musicien, un grand saxophoniste comme son oncle Frédéric. Mais, un jour, il a tout lâché car il n’avait pas suffisamment confiance en lui.

         Il travaille dans des conditions effroyables, arrachant les betteraves sur des terrains immenses, plusieurs centaines d’hectares. Il conduit l’arracheuse de nuit, il faut faire très attention au brouillard, au froid, il doit suivre les sillons bien droit ne pas dévier de sa trajectoire car l’accident est vite arrivé et bien sûr on se réchauffe avec de l’alcool.

          Ce qui l’aide à tenir, c’est la musique, ce jazz que son oncle interprétait si bien. Il a emporté son instrument avec lui mais refuse d’y toucher. Comme s’il se condamner à l’avance à ne pas vivre ses rêves et se contenter de travail difficile où il risque l’accident et la mort pour une simple inattention de quelques secondes.

         Le reste du temps, il fait la connaissance du couple. Il n’a pas eu vraiment le choix, Thérèse l’a entraîné pratiquement de force et il s’est laissé faire. Il se rend bien compte que cet univers est toxique, ce n’est pas un château de contes de fées, il se passe des choses, il y a beaucoup de souffrance dans ce couple un peu bizarre.

          Il leur sert souvent de témoin lors des disputes alcoolisées.

          Thérèse a beaucoup bourlingué et elle a été chanteuse à une époque avec un succès relatif, et c’est une période de sa vie qu’elle ne peut pas oublier. Elle a eu « sa vie parisienne » et Fred est bon public. Elle est touchante dans sa manière de présentir un don ou un avenir chez l'autre et essaie par tous les moyens de l'emmener vers cette voie même s'il n'en a pas envie.

         Ces deux là ont la passion de la musique en commun et d’ailleurs, elle le pousse à rejouer de son instrument. Mais comment jouer quand on a les mains âbimées, en sang par les betteraves…

         Lucien est plus discret, amoureux de Thérèse, il aspirerait à une vie plus saine et sent venir la catastrophe. En fait, on la sent tous venir comme une intuition.

          Le quatrième personnage important, c’est l’autoroute. Elle fait partie du décor, au bout des champs de la propriété, elle est un fil d’argent qui conduit quelque part mais elle représente aussi la route de la destinée de chacun et elle est tellement triste dans cette région de brouillard que le rêve d’une autre vie ne peut se situer qu’ailleurs. Une voie vers un autre avenir, mais y-en-a-t-il un ? La Belgique ? Le paradis ? Le rail sombre dans ce climat de grisaille.

          Et dernier personnage : « la confrérie des routiers », si j’ose dire, ces hommes qui parcourent cette autoroute sans fin au volant de leur gros poids lourds et qui risquent eux-aussi de s’endormir à tout moment tant le paysage qui défile est monotone.

          Ce livre est percutant, il alterne douceur et violence de la vie de tous les jours, (l’espoir est-il possible  pour les routiers, les arracheurs de betteraves ou les habitants du coin ?). il est rythmé par le bruit des engins auquel répondent en écho tous les airs de jazz qui tournent dans la tête de Fred, et tout cela nous ensorcèle entre dans notre tête et on imagine, ce décor, on le voit tellement l’écriture est réaliste.

       Je dirais pour les points positifs qu’ c’est un sujet très original, avec des personnages travaillés qui ont du caractère. On a une belle description sociologique : ramasseurs de betteraves, star déchue, et on retrouve beaucoup d’empathie chez les protagonistes alors qu’ils souffrent, une entraide (cf.  la scène des routiers qui arrivent chez Thérèse).

         Je n’ai pas trouvé de points faibles : le roman est court mais il est tellement dense que le nombre de pages suffit.

        C’est le premier roman de Luc Lang que je lis, je ne connaissais pas du tout cet auteur, mais il m’a plu par sa densité : 142 p et lorsqu’on le referme on a l’impression d’achever un gros pavé, avec les camaïeux de gris et la musique à tue-tête qui résonne dans la tête et lui sert de thérapie, de doudou protecteur.

      J’ai lu ce livre dans le cadre de mon expérience de Juré pour le grand prix FNAC rentrée littéraire et j’avoue que cela a été une bonne surprise. Je ne serais peut-être pas aller vers cet auteur spontanément et sur la sélection de cinq livres que j’ai eu à lire, c’est celui que j’ai préféré.

 

Note : 8,25/10

 

 

L’auteur :

 

           

Luc-Lang_9121

Luc Lang a écrit une dizaine de romans, recueils et nouvelles, des essais sur les arts et la littérature contemporains, parmi lesquels on peut retenir : « mille six cents ventres » qui a reçu le Goncourt des Lycéens en 1998.

On lui doit aussi, « La fin des paysages » publié en 2006 et « Mother » en 2012

AVT_Luc-Lang_914

 

 

 

 

 

 

 

Extraits :

 

          Et j’étais plus hébété encore par cette profusion toute particulière qu’elle me jetait à la figure. Un flot continu de paroles malmenées par cet accent de la ville, de la capitale, qui laissait entendre à chaque phrase, qu’elle connaissait la vie et qu’on ne la lui faisait pas, même si c’était pour constater qu’elle avait soif ou que le train avait du retard. P 12 

 

         A la lueur des puissants projecteurs de l’arracheuse autotractée, avec au-delà cette noirceur continue et poudreuse des labours et de la nuit froide, je déterrais des heurs durant mes hectares de betteraves, et lorsque la musique qui hurlait dans mes écouteurs couvrait le bruit assourdissant des moteurs, cela me permettait de mieux supporter l’ombre organique des fanes de betteraves que je devinais grouillantes à la lisère de mes phares jusqu’au bout de l’horizon. P 14

 

         Elle avait profité de mon engourdissement, de mon absence pour s’installer à mes côtés, parler à ma place, mes mots sortaient de sa bouche ou l’inverse… voilà elle savait rendre les choses uniques et nécessaires, et mes hésitations, mon hébétude vague, avaient dû l’encourager, lui promettre une attention par défaut. P 21

 

         Au fond de l’horizon se dessine en silhouette rectiligne l’autoroute du Nord,  une sorte de rail sombre sur lequel glissent de temps à autres des lumières blanches et rouges, dans un bourdonnement affaibli de lucioles filantes. P 24

 

         Je demeurais ainsi, longtemps, parcouru de frissons et de fatigue, troublé, irrité même par cette générosité déconcertante à laquelle je ne pouvais répondre et qui m’apparaissait sans raison, une générosité qui devait dissimuler d’obscurs motifs et dont je devais me méfier. P 28

 

        Je suis resté là, juste à la lisière de leur vie, pour observer jusqu’où pouvait aller ce don, cette faveur de soi, et jusqu’au bout, jusqu’au drame ultime que j’aurais sans doute pu empêcher, je suis resté hors champ, n’entamant pas le moindre geste, voyeur complaisant à qui l’on avait simplement demandé d’être un voyageur, oui, un passant, exactement, un passant dans leur vie, qui se serait laissé étreindre et emporter dans cette communion heureuse, souvent. P 29

 

         Il joue où l’oncle ?... Oh, c’est une longue histoire, il a fait carrière en Italie juste après la guerre et le débarquement des Américains. Et puis, la tuberculose lui a mangé les poumons. Il voulait un élève, un disciple, le pauvre… on se téléphone souvent, et son saxo, c’est un peu comme un rappel à l’ordre de ne pas déterrer des betteraves, toujours… P 37

 

         Je choisissais le plus souvent les horaires de nuit … Et c’est alors que ces visions de l’oncle sur la côte amalfitaine se faisaient les plus prégnantes, que ces mélodies m’entraînaient plus loin. Peut-être que les nuits se ressemblent  peut-être que le son de leur musique résonne mieux dans le noir, peut-être que leur singulière difficulté à rester debout, vivants et dignes dans la lumière du jour des villes, ces musiciens la commuent chaque nuit, toutes les nuits, en une volonté de jouer et rejouer encore puisque subsistent des choses à dire et du souffle dans la poitrine… P 54

 

        …lorsque le CD arrivait en fin de course et que les moteurs résonnaient à nouveau plus distincts, j’étais parfois assailli d’une angoisse aigüe, j’en avais les doigts qui tremblaient de précipitation pour réenclencher la lecture ou changer le CD, que la musique revienne, qu’elle me tienne dans mon mouvement avant que je sente en moi cet effondrement intérieur qui me rabattait aussi sûrement dans la physique écrasante de ma propre existence. P 55

 

          Elle voulait sans cesse conduire ceux qu’elle aimait, ceux qu’elle prenait par la main jusqu’à leur nécessaire accomplissement, certaine que leur bonheur résidait là, quand bien même ce serait contre eux, à rebours de leur lassitude, de leur renoncement plutôt, elle, si pleine d’une inépuisable énergie dans laquelle elle emportait son monde, tel un rapt, pour qu’enfin, à sa façon, nous en arrivions à vivre, dévorant l’existence avec elle, à ses côtés, dans un grand éclat de rire malgré tout, enfin, malgré l’incroyable difficulté à vivre. P 65

 

 

Lu en juin 2014

 

challengerl2014