Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai commencé à lire sur liseuse et abandonné puis repris en version livre de poche, bien plus agréable dont j’ai par ailleurs, préféré la traduction.

 

lettre d'une inconnue suivi de la ruelle au clair de lune de Zweig gif

 

Résumé

 

          A son retour de voyage, un écrivain célèbre reçoit une lettre d’une vingtaine de pages émanant d’une femme inconnue.

          Celle-ci lui raconte qu’elle habitait autrefois, avec sa mère, dans un appartement voisin du sien. Elle avait alors treize ans et surveillait chaque étape de son emménagement, les meubles qu’on apportait, les livres, peintures ou sculptures. Elle l’attend pendant des heures, surveille ses allées et venues, les personnes qui viennent chez lui, surtout les femmes.

          Un jour, il la remercie parce qu’elle lui a ouvert la porte, et elle tombe, pour de bon, éperdument amoureuse de lui. Mais sa mère, qui est veuve se remarie et ils déménagent à Innsbruck au grand dam de la jeune adolescente.

 

Ce que j’en pense :

 

          J’ai beaucoup aimé cette nouvelle, car l’auteur nous entraîne encore dans une de ces monomanies dont il a le secret.

          Ici, Stefan Zweig se penche sur l’amour inconditionnel, virant à l’obsession pour la personne aimée. On n’est pas dans l’érotomanie, car notre inconnue ne s’imagine pas que l’écrivain est amoureux d’elle et ne lui demande rien. C’est un amour absolu sur lequel elle va construire toute sa vie, lisant beaucoup car il est écrivain, s’intéressant à la musique pour l’apercevoir lors d’un concert, allant sur son terrain mais restant incognito, sans le harceler…

          L’amour de l’enfant de treize ans au départ ne semble pas pathologique, elle pense qu’elle est amoureuse avec un grand A (ça existe encore de nos jours, cf. les ados qui hurlent en voyant Justin Bieber ou Brad Pitt selon les générations) mais, peu à peu, il  y a une dérive, une fixation, une obsession qui envahit toute sa vie. « J’étais en deuil et je voulais être en deuil ; je m’enivrais de chaque privation que j’ajoutais encore à la privation de ta vus. Bref, je ne voulais pas me laisser distraire de ma passion : vivre pour toi. »


          Même lorsqu’elle le revoit des années plus tard, elle ne lui dit pas qui elle est. Elle se contente de quelques jours passés avec lui et va construire toute sa vie la dessus. Elle a un enfant de cet homme, mais ne le lui dira jamais, acceptant de vivre en marge de la société bien pensante de l’époque. Elle reporte sur l’enfant les sentiments qu’elle éprouve pour le père et n’existera que pour lui. On sait tout de suite qu’elle écrit cette lettre parce que l’enfant est mort. On imagine ce qu’aurait pu provoquer cet amour, presque idolâtrie, sur l’enfant…

          Elle l’appelle « mon bien-aimé » chaque fois qu’elle lui raconte quelque chose de nouveau, et cette expression revient de façon itérative, comme l’est une obsession.

          Elle est amoureuse de l’homme, de l’écrivain (celui qui raconte des histoires, les invente), de l’amour. On est plus dans le registre de la passion, de l’excès que de l’amour, car il y a une véritable fixation sur l’objet aimé. On retrouve de ce fait le thème des monomanies, cher à Stefan Zweig avec les échecs dans « le joueur d’échecs », ou le jeu dans « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme », entre autres.

          On trouve une phrase importante dans « le joueur d’échecs », où l’auteur écrit : « les tortures psychologiques de la Gestapo ont annihilé son être tout entier, et comment le jeu d'échecs lui a permis de survivre, à moins que justement il ne l’ait fait basculer dans la folie. » qui peut s’appliquer aussi à « Lettre d’une inconnue »

          On retrouve enfin dans ce texte la notion de confession,  la parole qui libère, le secret qui tombe, devenant ainsi la propriété de l’écrivain, objet d’adoration.

         Zweig était contemporain de Freud dont il a publié une biographie et la maladie mentale l’intéressait. On peut noter également que, pour Freud, les auteurs de biographies devenaient habités par la personne dont ils étudiaient la vie au point que cela pouvait devenir obsessionnel et flirter ainsi avec la monomanie.

          Bref, j’ai beaucoup aimé, comme toujours avec Stefan Zweig et cet auteur me plaît tellement que cela me rend peut-être indulgente. Je suis très perméable à sa sensibilité à fleur de peau, à son style, cette « nouvelle enchâssée comme il les aime, avec un court passage nous expliquant les circonstances de l’écriture da la lettre, puis le texte lui-même pour finir avec un épilogue où il développe les réactions de celui qui la reçoit.

          La  façon dont il aborde le fonctionnement mental m’intéresse beaucoup. Il flirte en permanence avec la persécution, le délire, l’obsession, la perversité ou l’autodestruction car l’amour de notre inconnue ne ressemble en rien à l’amour du Romantisme.

          Dans ce livre, figure une autre nouvelle, très courte mais dense,  « La ruelle au clair de lune » qui traite également d’un amour pathologique, celui d’un homme jaloux et radin qui va mendier l’amour de la femme qu’il a perdu, n’hésitant pas à s’humilier devant elle, dérivant ainsi dans une relation sadomasochiste, où les rôles s’inversent, le persécuteur devenant persécuté. L’auteur choisit,  dans cette nouvelle, d’insérer le récit dans le cadre de  deux promenades nocturnes que fait le narrateur dans les ruelles d’un port.

          J’ai envie de « tester » ses biographies. Je crois que je vais demander au Père Noël ses œuvres dans la Pléiade »….

          Note : 9,2/10

 

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L’auteur :

          Né le 28 novembre 1881 à Vienne, en Autriche-Hongrie, Stefan Zweig est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe.

          Ami de Sigmund Freud, d'Arthur Schnitzler, de Romain Rolland et de Richard Strauss, il fait partie de la fine fleur de l'intelligentsia juive de la capitale autrichienne avant de quitter son pays natal en 1934 à cause des événements politiques.

          C’est un pacifiste convaincu, ardent partisan d’une unification de l’Europe face au nazisme. Réfugié à Londres, il obtient la nationalité anglaise en 1940.

          On lui doit de nombreuses biographies : Joseph Fouché, Marie Antoinette, Marie Stuart et surtout de romans et nouvelles qui ont conservé leur attrait près d'un siècle plus tard : « Amok », « La Pitié dangereuse », « La Confusion des sentiments ».

          Il nous laisse un livre testament : « Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen » où il analyse avec lucidité l'« Âge d'or » de l'Europe et ce qu’il considère comme l’échec d’une civilisation.

          Il met fin à ses jours le 22 février 1942 à Petrópolis au Brésil.

 

Extraits :

 

          Parfois un voile sombre passe devant mes yeux ; peut-être ne serai-je même pas capable d’achever cette lettre ; mais je veux recueillir toutes mes forces pour te parler une fois, rien qu’une seule fois, ô mon bien-aimé, toi qui ne m’as jamais connue.

 

          N’aie pas peur de mes paroles : une morte ne réclame plus rien ; elle ne réclame ni amour, ni compassion, ni consolation. La seule chose que je te demande, c’est que tu croies tout ce que va te révéler ma douleur qui se réfugie vers toi.

 

          Je sais comme si c’était hier, le jour et même l’heure où j’entendis parler de toi pour la première fois, où pour la première fois je te vis, et comment en serait-il autrement puisque c’est alors que l’univers s’est ouvert pour moi ? Permets, mon bien-aimé, que je te raconte tout, depuis le commencement ; daigne, je t’en supplie, ne pas te fatiguer d’entendre parler de moi pendant un quart d’heure, moi qui, toute une vie, ne me suis pas fatiguée de t’aimer.

 

          C’est depuis cette seconde que je t’ai aimé. Je sais que les femmes t’ont souvent dit ce mot, à toi leur enfant gâté. Mais crois-moi, personne ne t’a aimé aussi fort, comme une esclave, comme un chien avec autant de dévouement que cet être que j’étais alors et que pour toujours je suis restée. Rien sur la terre ne ressemble à l’amour inaperçu d’une enfant retiré dans l’ombre…

 

          Aussi tout ce qui ailleurs se partage et se divise ne forma en moi qu’un seul bloc, et tout mon être concentré en lui-même et toujours bouillonnant d’une ardeur inquiète, se tourna vers toi.

 

          Ce ne fut qu’un fugitif et furtif regard dans ta vie, car le fidèle Johann m’aurait certainement interdit de regarder de trop près ; mais ce regard me suffit pour absorber toute l’atmosphère, et il me fournit une nourriture suffisante pour rêver infiniment à toi dans mes veilles et dans mon sommeil.

 

          Mais pourquoi te raconter tout cela, ce fanatisme furieux se déchaînant contre moi-même, ce fanatisme si tragiquement désespéré d’une enfant abandonnée ?

 

Extrait de  « La ruelle au clair de lune »

          Cela me faisait du bien de l’entendre me remercier… monsieur, c’était si bon, si infiniment bon de croire… de croire qu’on est le meilleur, quand… alors qu’on sait qu’on est le pire. J’aurais donné tout mon argent pour l’entendre sans cesse… et elle était fière, et voulait toujours moins me remercier lorsqu’elle remarqua que je l’exigeais, ce remerciement… c’est pour cela… rien que pour cela… monsieur, que je me faisais toujours prier…

 

 

Lu en septembre 2016