Immergée dans les nouvelles de Nikolaï Gogol, j’ai eu envie de lire une œuvre de son ami Pouchkine. J’ai choisi « La Dame de Pique ».

 

La dame de Pique d'Alexandre Pouchkine

 

Résumé

 

          Lors d’une soirée, Hermann  entend un officier raconter une anecdote concernant sa grand-mère, la comtesse Anna Fedotovna, qui, perdant beaucoup d’argent au jeu,  aurait réussi à rétablir sa situation grâce à une combinaison secrète de trois cartes que lui conseille le comte de Saint-Germain,  à la condition express de ne plus jouer par la suite, passant ainsi une sorte de pacte avec lui.

          La comtesse tiendra parole, ne divulguant la fameuse combinaison qu’une seule fois à un joueur en danger, menant une vie confortable avec sa femme de chambre, ses domestiques.

          Hermann veut connaître la fameuse combinaison pour la mettre en pratique. Pour cela, il fait des travaux d’approche en courtisant la femme de chambre, Lisabeta Ivanovna afin de s’introduire dans la maison de la comtesse. Mais, tout ne se passe pas comme prévu…

 

 

Ce que j’en pense :

 

          C’est difficile de parler de cette œuvre, très courte mais dense, qui peut s’interpréter à plusieurs niveaux.

          Pouchkine raconte très bien l’univers du jeu, la décharge d’adrénaline qui accompagne la prise de risque. Son héros, Hermann, assiste de façon assidue au jeu sans jamais toucher une carte, pour éviter la tentation. On peut gagner certes, mais aussi se retrouver ruiné. « Le jeu m’intéresse, dit Hermann, mais je ne suis pas d’humeur à risquer le nécessaire pour gagner le superflu. »

          Apprendre qu’il peut exister une combinaison parfaite, une martingale magique,  va modifier la donne et devenir une pensée obsessionnelle : tout mettre en œuvre pour se la procurer à tout prix. Hermann est décrit comme un homme froid, calculateur qui met en place une stratégie de façon méthodique, manipulant Lisabeta sans l’ombre d’un scrupule.

          Dans la mesure où il y a une chance de gagner, la manière de penser change, l’obsession monte en puissance, prend toute la place et la prudence du départ, par rapport au jeu, s’efface tant l’esprit est obnubilé par la possibilité du gain. Doit-on vendre son âme au diable pour gagner ?

          Pouchkine ne nous le rend jamais sympathique, ce n’est pas le but recherché ; il aborde, via le thème du jeu, différents personnages qui ont leurs forces et leurs faiblesses, ils  sont bien construits, en particulier Lisabeta et la comtesse:« La comtesse n’avait plus la moindre prétention à la beauté ; mais elle conservait les habitudes de sa jeunesse, s’habillait à la mode d’il y a cinquante ans, et mettait à sa toilette tout le temps et toute la pompe d’une petite maîtresse du siècle passé. Sa demoiselle de compagnie travaillait à un métier dans l’embrasure de la fenêtre. »

          Mais, qui est « la Dame de Pique » en fait ? Un mythe ou une histoire vraie ? Une femme ? Le jeu  qui rend fou? La mort ?

          La tension monte, comme les joueurs qui retiennent leur souffle autour de la table de jeu. Le rythme de l’écriture est tellement rapide qu’il nous entraîne dans l’aventure, comme la tornade tourne sur elle-même en s’intensifiant. On reconnaît la petite musique du poète dans ce petit chef-d’œuvre (petit par le nombre de pages bien-sûr), l'auteur n'hésitant pas à jouer avec le fantastique, le surnaturel, lors de sa narration.

          J’ai lu quelques poèmes de Pouchkine mais je n’avais jamais lu une nouvelle ou un recueil en entier. J’ai appris, en cours de russe, la lettre de Tatiana dans « Eugène Onéguine », il me reste encore quelques uns des quatre-vingt vers en tête. J’ai commencé il y a longtemps « La fille du capitaine », en édition bilingue (une édition ancienne dont on doit découper les pages !) mais je me suis arrêtée en route… donc, j’ai bien envie de continuer l’aventure.

          Note : 9,2/10   challenge 19e siècle

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L’auteur :


           Né en 1799, Alexandre Sergueïevitch Pouchkine (Александр Сергеевич Пушкин) est un poète, dramaturge et romancier russe. Son père appartient à la très ancienne noblesse russe. Par sa mère, il est l’arrière petit fils d’un esclave maure offert à Pierre le Grand, connu sous le nom d’Abraham Hannibal.


           Pouchkine reçoit une éducation française et devient fonctionnaire impérial. Osant critiquer la politique d'Alexandre III, comme l'attestent le poème « Ode à la liberté»  ou la tragédie historique « Boris Godounov», il est condamné à l’exil et sera réhabilité par Nicolas Ier.

          Après son mariage, il entame son œuvre en prose : « La dame de Pique » en 1833, « La fille du capitaine » en 1836, puis son chef-d’œuvre « Eugène Onéguine ».

          Pas très heureux en amour, il meurt à la suite d’un duel en 1837. Déjà considéré  comme le plus grand écrivain russe, les circonstances dramatiques de sa disparition vont le  transformer en véritable légende. Il bénéficie toujours d'une énorme popularité en Russie et son oeuvre a inspiré de grands compositeurs comme Tchaïkovski (« La dame de pique », « Eugène Onéguine ») , Moussorgski (« Boris Godounov »)..

           http://www.lespoetes.net/poete-37-Alexandre-POUCHKINE.html

 

Extraits :

 

          « Quelle existence ! » se dit tout bas la demoiselle de compagnie. En effet, Lisabeta Ivanovna était une bien malheureuse créature. « Il est amer, le pain de l’étranger, dit Dante ; elle est haute à franchir, la pierre de son seuil. » Mais qui pourrait dire les ennuis d’une pauvre demoiselle de compagnie auprès d’une vieille femme de qualité ? Pourtant la comtesse n’était pas méchante, mais elle avait tous les caprices d’une femme gâtée par le monde. Elle était avare, personnelle, égoïste, comme celle qui depuis longtemps avait cessé de jouer un rôle actif dans la société. 

 

          Elle avait de l’amour-propre et sentait profondément la misère de sa position. Elle attendait avec impatience un libérateur pour briser ses chaînes ; mais les jeunes gens, prudents au milieu de leur étourderie affectée, se gardaient bien de l’honorer de leurs attentions, et cependant Lisabeta Ivanovna était cent fois plus jolie que ces demoiselles ou effrontées ou stupides qu’ils entouraient de leurs hommages. 

 

          Ainsi, né joueur, jamais il n’avait touché une carte, parce qu’il comprenait que sa position ne lui permettait pas (il le disait lui-même) de sacrifier le nécessaire dans l’espérance d’acquérir le superflu ; et cependant il passait des nuits entières devant un tapis vert, suivant avec une anxiété fébrile les chances rapides du jeu

 

          Révélez-moi votre secret ! Voyons ! Peut-être se lie-t-il à quelque péché terrible, à la perte de votre bonheur éternel ? N’auriez-vous pas fait quelque pacte diabolique ?… Pensez-y, vous êtes bien âgée, vous n’avez plus longtemps à vivre. Je suis prêt à prendre sur mon âme tous vos péchés, à en répondre seul devant Dieu ! Dites-moi votre secret !

 

Lu en septembre 2016