Je continue à explorer l’œuvre de Nikolaï Gogol (Гоголь Николай Васильевич) avec cette nouvelle : « Le journal d’un fou »

          Titre russe : Записки сумасшедшего  les mémoires d’un fou

 

Le journal d'un fou de Nikolaï Gogol

 

Résumé

 

          C’est l’histoire de Poprichtchine, un fonctionnaire russe comme Gogol les apprécie. Préposé au taillage des plumes dans un ministère de Saint-Petersbourg,  il s’ennuie dans ce travail où il n’est pas reconnu à sa juste valeur et peu à peu s’évade de cet univers triste et sombre dans un délire.

 

Ce que j’en pense :

 

          Ayant beaucoup aimé « Le manteau » et « Le nez », j’avais très envie  de continuer à explorer l’œuvre de Nikolaï Gogol et je n’ai pas été déçue du voyage.

          Voir ce fonctionnaire commencer à interpréter les actes des autres, à entendre parler les chiens, sombrant peu à peu dans un délire de type psychotique, avec des éléments de dépersonnalisation est jubilatoire.

          On voit le raisonnement basculer peu à peu ; au départ, on a un homme obsessionnel, dans sa façon de tailler ses plumes ou classer ses documents, avec un journal tenu scrupuleusement qui commence le 3 octobre. Les dates deviennent farfelues après le 8 décembre.

          Cela donne par exemple An 2000 puis,  43e jour d'avril  ou 86e jour de Martobre. Entre le jour et la nuit ou encore J'ai oublié la date. Il n'y a pas eu de mois non plus. C'était le diable sait quoi et on arrive à : Jo 34e ur Ms nnaée. 349 reirvéF

          A mesure qu’on avance, il n’est plus le petit fonctionnaire, brimé par sa hiérarchie,  mais pense être le roi d’Espagne, son délire se structure, la persécution infiltre le raisonnement, le contact avec la réalité s’estompe, tout est sujet à interprétation.

          Il est un amoureux aigri et se croit aimer en retour, tenant des propos sur la femme qui ne manque pas piquant : « La femme est amoureuse du diable. Oui, sans plaisanter. Les physiciens écrivent des absurdités, qu'elle est ceci, cela… Elle n'aime que le diable. »

          Le dialogue avec les chiens est savoureux, (notamment la scène où il va dérober, dans la corbeille du chien  les billets écrits par celui-ci), tout comme ses élucubrations sur sa prise de fonction comme roi, ou sa perception de l’asile qu’il croit être son palais.

          Nikolaï Gogol a très bien montré les limites floues entre la raison et la folie, comment on bascule insensiblement vers le délire psychotique.

          Tout au long du récit, on trouve des réflexions extraordinaires, des perles de lucidité : « L'Anglais est un grand politique. Il essaie de se faufiler partout. Tout le monde sait que, quand l'Angleterre prise, la France éternue. »

          J’ai beaucoup aimé cette nouvelle et j’ai du mal à en parler, les mots me manquent, peut-être la peur de déformer la pensée de l’auteur… j’aime son univers, ici on n’est plus dans la drôlerie du « Nez », on a franchi une frontière, on est passé de l’absurde à la folie et Nikolaï Gogol sait très bien en parler. On remarque, au passage, l’attrait qu’exerce le nez chez cet auteur…

          Note : 9/10 Challenge 19e siècle

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L’auteur :

 

Né en Ukraine en 1809, Nicolaï Vassiliévitch Gogol (en russe : Николай Васильевич Гоголь) est un prosateur, dramaturge, poète, critique littéraire et publiciste russe d'origine ukrainienne.

  

Nikolaï

        Gogol s'installe à Saint-Pétersbourg en 1828 où il occupe des emplois administratifs dans des ministères et commence à publier des nouvelles. Il y rencontre Pouchkine qui l'encourage à écrire…

         
Nikolai Gogol

 

          Puis il se lance dans le théâtre avec « Le Révizor »  et son œuvre majeure : "Les Âmes mortes", dont le sujet lui a été confié par Pouchkine qu'il admire toujours.

 

 

 

Extraits :

 

          Quels fripons nous sommes, nous autres, fonctionnaires ! Ma parole, nous rendrions des points à n'importe quel officier ! Qu'une dame en chapeau montre seulement le bout de son nez, et nous passons infailliblement à l'attaque !

 

          J'avoue que j'ai été stupéfait en l'entendant parler comme les hommes. Mais plus tard, après avoir bien réfléchi à tout cela, j'ai cessé de m'étonner.

 

          Je veux bien qu'on me supprime ma paie, si de ma vie j’ai entendu dire qu'un chien pouvait écrire ! Un noble seul peut écrire correctement.

 

         J'aimerais observer de plus près la vie de ces messieurs. Toutes ces équivoques, ces manèges de courtisans, comment ils se conduisent, ce qu'ils font dans leur monde… Voilà ce que je désirerais apprendre !

 

          Il y a longtemps que je soupçonne que le chien est beaucoup plus intelligent que l'homme. Je suis même persuadé qu'il peut parler mais qu'il y a en lui une espèce d'obstination. C'est un remarquable politique : il observe tout, les moindres pas de l'homme.

 

          Eh bien, voyons : cette lettre est calligraphiée assez lisiblement. Pourtant, il y a un je ne sais quoi de canin dans ces caractères.

 

         Tout ce qu'il y a de meilleur au monde échoit toujours aux gentilshommes de la chambre ou aux généraux. On se procure une modeste aisance, on croit l'atteindre, et un gentilhomme de la chambre ou un général vous l'arrache sous le nez.

 

          Ce n'est pas parce qu'il est gentilhomme de la chambre qu'il lui viendra un troisième œil au milieu du front. Son nez n'est pas en or, que je sache, mais tout pareil au mien, au nez de n'importe qui ; il lui sert à priser, et non à manger, à éternuer, et non à tousser.

 

Lu en septembre 2016