Ce livre était dans ma PAL depuis un bon moment, en fait depuis que j’ai vu le film que j’ai beaucoup aimé, littéralement scotchée.

 

Loin de la foule déchaînée de Thomas Hardy

 

Résumé

 

          Gabriel Oak est berger ; il fait des projets et déclare à sa flamme à une jeune femme qui le repousse. Et sur ses entrefaites, il perd son troupeau de brebis à cause d’un de ses chiens qui, dans un excès d’ardeur mal canalisée, va les faire toutes chuter dans un précipice.  Il est obligé de louer ses services comme berger, homme à tout faire.

          Dans sa recherche de travail, il arrive dans une ferme où un incendie vient de se déclarer et qu’il arrivera à juguler en coordonnant les actes des ouvriers, grâce à son sang-froid, ce qui lui vaut le respect de tous. Voyant l’efficacité de cette action, la fermière, Batsheba Everdene, qui vient d’hériter de cette propriété à la suite du décès de son oncle, accepte de l’embaucher.

          Bien-sur, la jeune femme est celle qui l’a éconduit lors de sa demande en mariage quelques temps plus tôt. Elle ne va pas hésiter à affronter tous les préjugés que peuvent avoir les ouvriers agricoles ou les autres propriétaires sur une femme très jeune qui veut diriger sa ferme toute seule. Gabriel Oak veille sur sa belle patronne, en même temps que sur la propriété et le travail de chacun et la vie s’organise…

 

Ce que j’en pense :

 

          J’ai beaucoup aimé ce roman. L’histoire est belle, les personnages sont bien décrits, on se les imagine aisément tant la narration est soignée. Thomas Hardy nous décrit l’histoire d’une jolie femme et de trois hommes qui l’aiment chacun d’une façon différente. Il dissèque avec beaucoup d’acuité les personnalités de chaque protagoniste, leurs qualités et leurs défauts, leur conception de la vie et de la société.

          En plus de sa beauté, Batsheba a  un  caractère bien trempé; bien-sûr, elle doit faire ses preuves en prenant les rênes de la ferme mais elle sait ce qu’elle veut et sait s’entourer, apprend à négocier les prix pour vendre ses récoltes, demande de l’aide quand elle hésite.

          Elle ne se contente pas d’être jolie, ce n’est pas une écervelée, donc pas de cliché, elle doit faire ses preuves comme un homme pour se faire respecter, n’hésitant pas à mettre la main à la pâte et c’est sur son action que son entourage la juge. « Sa voix était singulièrement harmonieuse et attachante : c’était un son léger et tendre, fait pour inspirer le roman, une de ces voix fréquemment décrites, rarement entendues. »

          L’auteur nous décrit bien cette femme, un peu en avance par rapport à la société de  son époque,  qui parfois fait des actes inconsidérés lorsqu’elle s’ennuie (comme envoyer pour la Saint-Valentin une carte à William Boldwood un fermier voisin  où elle écrit « épouse-moi ». alors  qu’il ne l’avait  jamais vraiment remarquée auparavant, le fermier va tomber amoureux d’elle…« L’action avait été commise étourdiment, sans aucune réflexion. Bathsheba considérait l’amour comme un jeu ; mais elle ne se faisait aucune idée de l’amour vrai, de celui qui subjugue ». Parfois, elle nous fait penser à Scarlett O’Hara dans « Autant en emporte le vent ».

          Trois hommes, donc trois version de l’amour : l’amour désintéressé, la passion et l’amourette…Tout d’abord,  le berger Oak, un homme solide, travailleur, ayant la connaissance de la terre, et des animaux, sur lequel on peut s’appuyer, qui apprend de ses erreurs.

           Il est touchant avec son amour inconditionnel pour  Batsheba qu’il va servir avec zèle, loyauté, mettant de côté ses sentiments. Touchant certes, mais crédible, nous sommes au XIXe siècle, les déclarations d’amour, les sentiments, les valeurs se sont pas les mêmes que de nos jours. La parole donnée a un sens, de même que la loyauté, le respect de l’autre.

          William Boldwood est un personnage intéressant également : fermier célibataire taciturne, préoccupé de ses terres mais qui veille aussi sur les autres (Fanny par exemple), il ne prête pas vraiment attention à la jeune fermière avant de recevoir la carte et qu’on voit se métamorphoser par amour.

          Parmi les hommes qui gravitent autour d’elle, on trouve aussi le sergent Troy, le "bel homme", sanglé dans son bel uniforme, profiteur qui aime séduire et abuse de son charme, superficiel. On a certes ces quatre personnages principaux, mais les rôles  secondaires sont très intéressants, bien décrits par l’auteur : Fanny, une jeune femme qui suit un régiment par amour pour un beau sergent, ou certains des ouvriers agricoles.

          Thomas Hardy nous offre, dans ce roman, une belle réflexion  sur la société en général, sur le destin, la loi de causalité (ou l’effet papillon), sur l'être et le paraître, sur le statut de la femme au XIXe siècle, (cf. une phrase terrible sur la maltraitance P 348), sur  le rôle de l’Eglise, sur l’amour et ce qu’il peut faire faire aux gens lorsqu’il est excessif ou non partagé ; il rend hommage au monde agricole qui vit au rythme des saisons, des intempéries, respectant la nature. S’inspirant de son Dorset natal, il a inventé un lieu, le Wessex, pour situer son histoire et il le décrit tellement bien, qu’on a l’impression de faire partie du décor et de l’histoire.

          Dans un style narratif magnifique, l’auteur nous fait partager son amour de la terre, avec des belles descriptions  de cette campagne verdoyante, dans laquelle galopent les chevaux, paissent les brebis ; comment les gens travaillent dans les champs, dans des conditions bien différentes de nos paysans actuels, la moindre erreur pouvant avoir des conséquences terribles sur les récoltes. Une sagesse innée de la Terre qui semble tellement loin de nos jours.

          J’aime beaucoup cet auteur que j’ai découvert, avec beaucoup de plaisir autrefois,  avec « Tess d’Urberville ». L’écriture est belle, mélodieuse ; les descriptions sont à  couper le souffle, il n’y a pas de longueurs, les phrases roulent, s’enchaînent comme le galop des chevaux ou le rythme des saisons. Je rends hommage, au passage, au cinéaste danois Thomas Vinterberg qui est resté très proche du roman, ne l’a pas dénaturé.

          Donc un nouveau coup de cœur, et l’envie de lire ses autres romans, notamment « Jude l’Obscur », le titre à lui-seul est une invitation au voyage. Un seul regret : l’avoir laissé attendre trop longtemps dans la bibliothèque…

          Note : 9,4/10     challenge XIXe siècle

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L’auteur :

 

          Thomas Hardy naît le 2 juin 1840, dans une famille anglicane modérée : son père est tailleur de pierre et sa mère, lettrée, lui donne cours à domicile.

          De ses études, il garde le goût de la poésie latine. Sur le plan des idées, il se forme en lisant John Stuart Mill et adhère aux idées de Charles Fourier et d'Auguste Comte. Charles Darwin et la critique biblique lui font perdre la foi religieuse dont il porte le deuil toute sa vie. Se sentant rejeté par une société de classe londonienne qu'il exècre, il décide de rentrer dans son Dorset provincial cinq ans plus tard pour se consacrer à l'écriture.

          Très tôt, il écrit des poèmes, dont certains verront le jour trente ou quarante ans plus tard. En 1867, à son retour de Londres, il se tourne vers le roman pour essayer de vivre de sa plume. Passées les premières difficultés, il réussit honorablement. Il publie bientôt dans des revues et des magazines. De 1871 à 1896, il écrit quatorze romans (dont   : « Loin de la foule déchaînée »  en 1874 « Tess d'Urberville », en 1891 et « Jude l'Obscur » en 1896) et quatre recueils de nouvelles. Tous les romans sans exception se déroulent dans le sud-ouest de l'Angleterre.

          Après le scandale déclenché par la critique radicale du mariage et de la religion qu'est « Jude l'Obscur », il abandonne le roman. Il se consacre alors à ce qu'il considérait comme son chef-d’œuvre, « Les Dynastes », vaste poème dramatique composé de trois parties, publiées respectivement en 1903, 1906 et 1908.

          Il s’éteint   en janvier 1928.

http://www.jesuismort.com/biographie_celebrite_chercher/biographie-thomas_hardy_(ecrivain)-17168.php

 

Extraits :

 

          La poésie du mouvement est une expression parfois usitée ; mais, pour en savourer la volupté, il faut s’être trouvé seul, sur une hauteur, au milieu du calme de la nuit, et avoir contemplé la marche des étoiles ! Après cette incursion dans le domaine des constellations célestes, l’esprit, élevé au dessus des préoccupations terrestres, des pensées et des visions ordinaires, comprend mieux l’éternité.

 

          Cette nuit-là, Gabriel Oak, dans la maison de Coggan, vit, sous le voile de ses paupières fermées, s’agiter mille visions fantasmatiques et animées, comme un fleuve qui coule rapidement sous une couche de glace. Pendant la nuit, l’image de sa Bathsheba lui apparaissait toujours plus nette qu’au milieu de ses occupations, et il la contemplait tendrement durant ces longues heures d’obscurité. Les plaisirs de l’imagination compensent rarement les tourments de l’insomnie ; mais ce fait se produisait cependant pour Oak, car le bonheur de voir celle qu’il aimait effaçait presque la distance qui le séparait de celui de la posséder.

 

          La toilette d’une femme lui donne souvent une partie de sa contenance, et un habillement négligé lui enlève, par conséquent, quelque chose de ses moyens.

 

          Soudain, une femme très bien mise apparut au milieu de tous ces campagnards. Avançant comme un équipage au milieu de chariots, elle produisait l’impression d’un roman après une aride dissertation ou celle d’une brise rafraîchissante dans une fournaise.

 

          Il n’avait rien de léger ou d’insouciant dans le caractère. Ses actions, sévères dans leurs grandes lignes, étaient adoucies dans les détails. Comme il ne voyait de la vie que son côté grave, les hommes gais, ceux pour qui l’existence est un plaisir perpétuel le trouvaient peu sociable, tandis que les gens sérieux ou que l’adversité avait atteints, recherchaient volontiers son amitié.

 

          De même que les corps ne tirent point leurs couleur des rayons qu’ils absorbent, mais au contraire de ceux qu’ils reflètent les hommes sont jugés par leurs antipathies et leurs répugnances, tandis que leur bienveillance n’est nullement prise en considération.

 

Sa parole était facile et coulante ; il savait parler amour, faire une déclaration brûlante tout en pensant à son dîner ; rendre visite à un mari pour voir sa femme ; ou sembler pressé de payer avec l’intention de rester débiteur.

 

          Ceux qui possèdent le pouvoir d’adresser des reproches par leur silence ont dû expérimenter déjà que ce moyen est incomparablement plus efficace que la parole. Les yeux ont des accents que ne possède point la langue, et les lèvres blêmes et serrées sont parfois plus éloquentes qu’un long discours. C’est à la fois la grandeur et la souffrance exprimées par ce mode de langage qui leur font éviter le sentier pattu de la parole. Le regard de Boldwood était sans réplique.

 

          L’amoureux possède une grande force qui fait défaut à l’homme libre de tout attachement profond ; mais celui-ci, en revanche, est plus clairvoyant que celui qu aime. Il y a toujours un peu d’égoïsme où il y a beaucoup d’amour, et, malgré une addition de sentiments, soustraction de capacités.

LOIN DE LA FOULE DÉCHAINÉE Bande Annonce

Lu en septembre 2016