Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’attendait depuis longtemps dans ma bibliothèque et je me suis enfin décidée…

 

L'arrière-saison de Philippe Besson

 

Résumé

 

          Louise, actrice devenue auteure de théâtre à succès, vient de s’installer au bar et commande son martini habituel que Ben lui sert presque instantanément, avec un regard complice, tant il connaît bien ses préférences. Elle attend un coup de fil de Norman, son amant qui doit être en train d’annoncer à sa femme qu’il la quitte.

          Le soleil décline dans la moiteur ambiante de l’arrière-saison et, alors que Louise consulte sa montre pour combler l’impatience de l’attente, elle voit le visage de Ben changer : « le regard décontenancé qui oscille entre la crainte et la joie. Le regard qui contemple un revenant » qui l’oblige à se retourner. Elle voit entrer Stephen Townsend, son grand amour qui l’a jadis abandonnée pour épouser Rachel, une de ses amies.

           Voici le tableau réalisé par Edward Hopper, intitulé "Nighthawks" que l'on peut voir à l'Art Institut de Chicago et qui, entre parenthèses, me plaît beaucoup.

 

tableau Hopper

 

Ce que j’en pense :

 

          Ce roman est inspiré d’un tableau d’Edward Hopper qui représente une femme vêtue d’une robe rouge, assise à un bar, entourée de trois hommes et qui a plu et presque obsédé Philippe Besson (au point qu’il en  a acheté une reproduction) et peu à peu les personnages se sont animés et une histoire s’est construite entre eux.

           Cette histoire se déroule comme une pièce de théâtre, un huis-clos, qui respecte les trois unités : lieu, temps, action et l’auteur réussit à y introduire toutes sortes d’émotions, dans une ambiance électrique comme peut l’être une fin d’après-midi orageuse.

          Le café Phillies était « leur bar » et Ben, le serveur, a connu Louise et Stephen à l’époque où ils étaient amoureux et vivaient ensemble. Il connaît tout de Louise car il l’a vu sombrer, souffrir, s’accrocher après leur séparation, mais sans jamais sortir de son rôle de serveur, accueillant les confidences sans juger. « Il s’est toujours contenté de l’écouter, sans ponctuer ses phrases. Il a la conviction que les serveurs de café doivent être affables et discrets ». P 23

          Comment peut-on se reparler au bout de cinq années de séparation durant laquelle chacun d’eux a évolué de son côté, comment renouer le lien ? La conversation peut-elle reprendre là où elle s’est arrêtée ? Comment parler à l’autre sans le heurter, sans commettre d’impair ?

          Peut-on resurgir dans la vie de l’autre après une rupture, une trahison puisque Stephen a épousé une autre femme dont il a eu des enfants ? Est-ce que l’autre a encore une place pour vous dans sa vie ? A-t-il d’ailleurs refait sa vie sans vous ?

          Bien sûr, tous les souvenirs remontent, les bons comme les mauvais. Stephen est issu d’une famille de notables qui, notamment le père, a très mal accueilli Louise à l’époque, une petite actrice ne pouvait pas s’intéresser à leur fils sans une arrière-pensée. « Aujourd’hui encore, son évocation pèse lourd entre eux deux. Dans le laconisme de Louise, il faut comprendre que la rancune n’a pas été jetée à la rivière. Dans la discrétion de Stephen, il convient sûrement de déceler une volonté de ne pas raviver des plaies. On retient ses coups ». P 47

          Philippe Besson aborde tous ces sujets sans tabous, tente d’apporter une réponse aux questions, aux doutes et pousse chacun dans ses retranchements. Il joue aussi sur les silences qui s’instaurent entre eux quand la tension devient trop palpable et qui permettent de gagner du temps. Les silences d’aujourd’hui, comme ceux d’autrefois, le silence face au tumulte du cœur. Même les absents, tel Norman dont on attend toujours l’arrivée ou le coup de fil, ou même Rachel, habitent le bar. Chaque rôle est important dans ce huis-clos.

          Il exploite aussi l’immobilité derrière laquelle chacun se réfugie pour ne rien dévoiler à l’autre de ses faiblesses, une économie de mots et de mouvements qui reflète l’atmosphère suggérée par le tableau de Hopper.

          J’ai adoré cette histoire car les personnalités des protagonistes sont fouillées, explorées dans les moindres recoins, avec leurs failles et leurs fragilités comme Philippe Besson sait si bien les décrire, les décortiquer, sans complaisance en utilisant toute une palette d'émotions. De plus, je trouve son idée de départ géniale et il l’a exploitée de fort belle façon.

          Un livre paru en 2002, qui était depuis des années dans ma bibliothèque, un roman court (191 pages) mais tellement dense, un coup de cœur. J'en vois certains sourire, car je fais partie du fan-club de Philippe Besson donc, pas objective…

 

          Note : 9/10

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L’auteur :

 

          Né en 1967, Philippe Besson est écrivain, dramaturge et scénariste français, anciennement homme d'affaires. Il a été également critique littéraire et animateur de télévision

         En 1999, il publie "En l'absence des hommes", récompensé par le prix Emmanuel-Roblès. Puis, "Son frère"  sera retenu pour la sélection du Prix Femina et adapté au cinéma.

          "L'Arrière-saison", roman publié en 2002, est récompensé par le Grand Prix RTL-Lire 2003, année où paraît "Un garçon d'Italie" qui se voit sélectionné pour les Prix Goncourt et Médicis.

          Suivront : "Les Jours fragiles" (centré sur les derniers jours d'Arthur Rimbaud), "Se résoudre aux adieux", "Un homme accidentel"  et plus récemment  "Les passants de Lisbonne"  …

 

 

Extraits :

 

          Un jour, elle avait vingt-six ans, elle s’est rendue à l’évidence : elle ne serait jamais une actrice reconnue. Elle a tout abandonné du jour au lendemain. Elle a vécu cet abandon comme une reddition. P 22

 

          Cependant dans sa reddition, il entrait une part non négligeable d’amertume. On ne renonce pas si facilement à l’enfance, aux rêves de l’enfance. P 22

 

          Lui est comédien de toutes ses fibres, et jusque dans ses hystéries, ses jalousies, ses élans amoureux. Il ignore la tiédeur. Ses plus petites déconvenues deviennent des drames indépassables. Ses moindres succès virent au triomphe absolu. Norman n’est jamais fatigué mais épuisé, jamais joyeux mais extraordinairement comblé, jamais mélancolique, mais affreusement triste. P 24

 

          La lumière décline un peu dans le café : derrière la baie vitrée, des nuages ont fait leur apparition et voilent imperceptiblement le soleil du soir. Les arrière-saisons ont parfois quelque chose de déchirant. P 26

 

          Il faut croire que la mémoire emprunte des chemins étonnants et qu’elle a besoin de chocs émotionnels pour réveiller ce qu’elle a enfoui dans sa besace. P 34

 

          Est-ce que les mots qu’on prononce à l’instant des retrouvailles sont à ce point importants qu’il faille les décortiquer, les analyser, en soupeser l’un ou les sens ? P 38

 

         Elle est au centre de tout mais elle ne dit presque rien, elle ne court pas le risque de commettre des erreurs. Alors que les deux hommes, eux, les pauvres bougres, ils s’enfoncent gentiment sans qu’aucune main songe à les secourir. Ça n’est pas facile, des retrouvailles : il s’en doutait. P 41

 

          Il songe aux distances que les gens mettent ente eux, que le temps impose, aux précipices qui se creusent et dont on ignore comment les combler et les efforts que cela supposera. Il les voit, pour la première fois,  qui tremblent. Ils ont l’incandescence des fantômes. P 61

 

         Le mutisme, cela a été sa façon à elle, d’accomplir son deuil, d’en terminer une bonne fois avec le passé. Elle croit qu’elle est allée au plus loin dans la brûlure amoureuse. P 63

 

 

Lu en mai 2016