Enfin un livre que j’attendais depuis longtemps, parmi les publications de la rentrée de janvier! et qui m'a donné du fil à retordre pour rédiger cette critique.

 

la renverse de Olivier Adam

 

Résumé :

 

          Antoine, 25 ans, employé de librairie en Bretagne, apprend la mort de Jean-François Laborde: personnalité politique célèbre, ancien maire et ancien ministre, dont la  carrière avait été entachée dix ans plus tôt par une affaire de viols et d'abus sexuels à laquelle Cécile Brunet, la mère d'Antoine qui est par ailleurs sa maîtresse et son adjointe à la mairie, avait été mêlée.

          Obligé de se replonger dans le passé, Antoine va laisser remonter ses souvenirs enfouis,  affronter ses démons et tenter de prendre sa vie en mains.

 

 

Ce que j’en pense :

 

          Un roman à couper le souffle, tant le rythme emporte le lecteur. Déjà, le titre est bien choisi car la renverse est ce moment de latence entre marée montante et descendante, quand la mer retient son souffle avant de repartir.

          S’inspirant d’un fait divers (cf. l’affaire Georges Tron)  Olivier Adam nous décrit très bien la toute-puissance, liée au pouvoir politique à travers cet homme séducteur qui réussit à entraîner avec lui son adjointe, jusque là mère au foyer, mais qui toujours eu envie d’être vue, reconnue, dans la lumière. Que peut-on faire quand on est employée, menacée de licenciements si on parle, accusée de fragilité psychologique car on ne peut que se paniquer quand on doit prouver qu’on a raison, qu’on est victime.

          Evidemment, il y a des contradictions dans les témoignages, puisque les victimes ont attendu trois mois avant d’oser porter plainte et l’une d’elle a été hospitalisée en psychiatrie. Comment prouver que ces deux femmes, de condition sociale précaire, n’étaient pas consentantes, face à une armada d’avocats et d’experts de tout poil qui sait habilement utiliser les maladresses,

          La toute puissance, l’impunité des uns, face à la fragilité des autres : « selon que vous serez puissants ou misérables… ».

          Ce qui est frappant dans ce livre, c’est aussi le fonctionnement des familles : les parents ne s’intéressent absolument pas à leurs enfants, à ce qu’ils peuvent entendre au collège, au lycée, ils ne sont préoccupés que par eux-mêmes, la réputation à garder, sauver la face avec un déni stupéfiant. Ils sont tellement égocentriques qu’ils ne se rendent pas compte que leur second fils, Camille a cessé de se nourrir.

          Ce ne sont même pas des familles, parents et enfants cohabitent. « Nous étions pareils à des milliers de familles. Nous cohabitions. Partagions le quotidien, nous répartissant les rôles et les tâches». P 38.  Chacun se concentrant sur son nombril. Antoine et son frère n’ont qu’un seul droit se taire et affirmer que leur mère n’a rien fait, alors qu’elle est la maîtresse du maire !!!

          De plus, ils reçoivent des messages contradictoires, les parents leur inculquant des valeurs qu’ils ne respectent pas eux-mêmes : le respect de l’autre, la vérité alors que le mensonge et le déni règnent (ceci s’applique à la famille d’Antoine mais aussi à la famille de son copain Nicolas chez qui il passe la plupart de son temps, à la recherche d’un foyer qui semble idyllique).

          Olivier Adam nous montre que dans ce climat d’humiliation soit, on reste dans le déni, comme Antoine, soit on se révolte et on s’enfuit comme son petit frère Camille. « Je vivais tel que je croyais être censé le faire »

          Antoine a grandit et a construit sa vie sur ce déni et aussi en se fiant aveuglément au ressenti de la fille du maire dont il devient proche, et qui lui donne sa version des faits, son interprétation du moins. Mais peut-on se construire sans vouloir voir la vérité ? Pour qu’il y ait résilience, il faut regarder les choses en face.

          La mort brutale du maire, dix ans après les faits, va faire vaciller Antoine, et après une phase de sidération, le voile se déchire et les souvenirs qui remontent  vont le pousser à réfléchir car il n’était jusqu’à présent qu’en mode « Survie », incapable de construire quelque chose avec une femme  et éclairent l’affaire et ses conséquences sur la vie, sur la construction…

          Un bon roman, haletant car plus l’histoire avance plus on lit de façon addictive, car le rythme est renversant. Même si les héros ne sont pas attachants car leurs personnalités sont particulières, mais tellement typiques de notre époque où les repères ont explosé. Et la critique de la vie politique, des grands « psychotiques » qui nous gouvernent (ne sont-ils pas coupés de la vie réelle, tout-puissants, sûrs de leur bon droit, avec  leurs réseaux et leur façon d’asseoir leur pouvoir en toute impunité …), est sans appel.

          Un bémol : le langage cru, voire pornographique utilisé par l’auteur pour parler des viols et des attouchements, sans doute pour mieux en montrer la violence, mais qui ne m'a pas tellement plu…

          Note : 8/10

 

L’auteur

 

          Olivier Adam est né en 1974. Après avoir grandi en banlieue et vécu à Paris, il s'est installé à Saint-Malo. Il est l'auteur de nombreux livres dont « Je vais bien, ne t'en fais pas », « Passer l'hiver » (Goncourt de la nouvelle 2004), « Falaises », « À l'abri de rien » (prix France Télévisions 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008), « Des Vents contraires » (Prix RTL/Lire 2009) et plus récemment « Le Cœur régulier ».

http://culturebox.francetvinfo.fr/la-rentree-litteraire-2016/la-renverse-le-roman-d-un-fait-divers-politico-sexuel-   par-olivier-adam-233813

 

Olivier Adam : "La renverse"

Extraits :

 

          Avec le recul, je pense avoir dans un premier temps érigé un mur opaque entre ce que je venais d’entendre et ma conscience. Une barrière que je souhaitais étanche, et qui me séparait d’un monde, de lieux, de gens et d’évènements dont je ne voulais plus rien savoir, que j’avais luis et enfouis au plus profond. P 18

 

          Ce n’est qu’au moment d’entrer dans le bar tabac que la nouvelle m’a vraiment heurté, qu’elle a commencé à filer le tissu du drap que je tendais depuis des années sur cette partie de ma vie. P 19

 

          On ne pouvait rien bâtir avec moi, rien projeter. Vivre à mes côtés, c’était plonger sa main dans l’eau et la regarder filer entre les doigts… nous parlions peu, en définitive. J’aimais bien sa présence. Elle s’accommodait de mon absence. P 22

 

          … un homme qui nous inspirait, à moi et à mon frère, la peur sourde et permanente de le voir se mettre en colère, contre nous et sous le moindre prétexte. J’imagine qu’il voulait notre bien avant toute chose. Nous éduquait selon des préceptes et des valeurs qu’il avait lui-même hérités de son propre père : droiture, obéissance, rigueur et respect de l’autorité. P 30

 

          J’avais souvent l’impression qu’on m’avait un jour vidé de ma propre substance, de ma capacité à ressentir les choses, à me sentir impliqué. A m’émouvoir même.

 

          Quelque chose dans tout cela était trop sale, trop trouble, trop honteux pour qu’on puisse seulement aborder le sujet. P 78

 

          Nos parents se foutaient complètement de nous, de ce que nous pouvions penser d’eux, de la situation. De nos vies, de nos émotions, de nos sentiments. De notre présent, de notre avenir. Le penser, le formuler, le comprendre ne me faisait rein. Ne me blessait pas. Ne me tourmentait pas. C’était un fait. Je vivais avec. Ou plutôt je vivais à côté. P 163

 

          C’était là une tendance bien connue des romanciers que d’échafauder de grandes théories en partant de l’observation de leur nombril et de son entourage immédiat. Il leur arrivait néanmoins de toucher juste. P 221

 

Lu en mai 2016