Je vous parle aujourd’hui du premier livre d’un auteur, rencontré grâce à La Grande Librairie, puis salué par les Babeliotes, et enfin couronné par quelques prix.

 

En attendant Bojangles Olivier Bourdeaut

 

Résumé

 

          Comment résumer un tel livre ?

          On va dire que c’est l’histoire d’un couple Georges et qui danse tout le temps, au son de la chanson de Nina Simone « Mr Bojangles ». Ils s’aiment d’un amour fou depuis qu’ils se sont rencontrés et ont décidé de se marier puis d’avoir un enfant.

          Ils ont décidé de vivre au rythme de la musique, de profiter de la vie dans leur appartement les invités se succèdent lors de diners qui n’en finissent plus, durant lesquels on croise des personnalités hors du commun telle « l’Ordure », un sénateur

          Chaque jour, le mari lui donne un prénom différent:  Luoise, Renée, Georgette...

          Le quatrième membre permanent de la famille est une grue, prénommé « Mademoiselle superfétatoire » car elle ne sert à rien, ramenée d’Afrique dans des conditions rocambolesques et qui se pavane dans l’appartement, mais aussi dans la rue, tenue en laisse par « Maman ».

 

Ce que j’en pense :

 

          Ce premier roman est original, complètement déjanté. On tutoie l’absurde. C’est une très jolie façon de parler de la maladie mentale. Les héros ne prennent rien au sérieux et préfèrent ne pas voir.

          Comment concilier la vie normale, la scolarité, la rencontre avec l’institutrice, l’apprentissage, car la société a des règles qu’il faut respecter, comme ouvrir son courrier, payer ses impôts, travailler… alors, parfois, notre petite famille fuit dans son « château en Espagne »…

          On est dans la fête, la légèreté mais la tristesse n’est pas si loin, personne n’est dupe et ce qui était joie de vivre, plaisir va sombrer peu à peu dans la noirceur, au rythme de la voix magnifique de Nina Simone qui mêle aussi un rythme léger et des accents plus sombres. Maman me racontait souvent l’histoire de Mister Bojangles. Son histoire était comme sa musique : belle, dansante et mélancolique. C’est pour ça que mes parents aimaient les slows avec Monsieur Bojangles, c’était une musique pour les sentiments. P 24

          Cela m’a rappelé des souvenirs, la découverte de Boris Vian avec « L’écume des jours » il y a très longtemps, où les deux héros valsaient aussi avec leur amour fou et la mystérieuse maladie de Chloé avec ce nénuphar qui envahissait ses poumons comme la folie envahit le mental ici.…

          Au fur et à mesure que l’on progresse dans la lecture, le besoin d’écouter la chanson se fait de plus en plus présent, et l’intensité monte. ♫ ♪ ♫♪

          J’ai bien aimé la construction du récit qui se fait à deux voix lui-aussi : Georges qui raconte dans son carnet tous les évènements avec lucidité et l’enfant qui raconte ses souvenirs avec ses mots d’enfant, décrit très bien le côté labile de la maladie quand elle passe du rire aux larmes, de l’agitation à la mélancolie. Le problème, c’est qu’elle perdait complètement la tête. Bien-sûr, la partie visible restait sur ses épaules, mais le reste, on ne savait pas où il allait. La voix de mon père n’était plus un clamant suffisant. P 67

          Ce couple est surprenant, fusionnel.  Le père est conscient des problèmes, assez lucide, alors que l’enfant pense qu’elle joue un rôle. Parfois, on a l’impression que ces deux récits qui s’entrecroisent épousent le même rythme que les troubles bipolaires eux-mêmes. Même si on rit, même si on danse avec eux, on se demande jusqu’où peut mener un amour aussi fou.

          J’ai aimé ce lent basculement vers la folie décrit avec pudeur, cette fuite vers l’inexorable, le dramatique. Mais il y a un bémol : je n’aime pas la fin que je ne dévoilerai pas car elle m’a heurtée, j’ai trouvé que cela allait trop loin et une question se pose: quelle est la place de l’enfant dans ce couple fusionnel ?

          Donc, une belle histoire, déjantée à souhait, mais dérangeante (à souhait également), car on passe du rire aux larmes, et l’atmosphère s’alourdit. C’est une façon particulière d’aborder la maladie mentale et comme avec Boris Vian, cela se veut léger mais ne l’est pas tant que cela. Pour un premier roman, c'est réussi et on attend le suivant...

          Note : 8/10

 

 

L’auteur :

 

          Olivier Bourdeaut est né au bord de l’Océan Atlantique en 1980. L’Education Nationale, refusant de comprendre ce qu’il voulait apprendre, lui rendit très vite sa liberté. Dès lors, grâce à l’absence lumineuse de télévision chez lui, il put lire beaucoup et rêvasser énormément.

          Il a toujours voulu écrire, "En attendant Bojangles" en est la première preuve disponible. Le roman a reçu le prix du Roman des étudiants France Culture - Télérama, le Grand Prix RTL-Lire et le Prix France Télévision.

http://www.finitude.fr/index.php/livre/en-attendant-bojangles-2/

 

Extraits :

♪♫ ♫ ♪

          Un jour par an seulement, ma mère possédait un prénom fixe. Le quinze février, elle s’appelait Georgette. Ce n’était pas son vrai prénom, mais la Sainte-Georgette avait lieu le lendemain de la Saint-Valentin.  Mes parents trouvaient tellement peu romantique de s’attabler dans un restaurant entourés d’amours forcés, en service commandé… de toute manière, mon père considérait qu’une fête romantique ne pouvait porter qu’un prénom féminin. P 11

 

          D’elle mon père disait qu’elle tutoyait les étoiles, ce qui me semblait étrange car elle vouvoyait tout le monde, y compris moi. P 12

 

          Je voyais bien qu’elle n’avait pas toute sa tête, que ses yeux verts délirants cachaient des failles secrètes, que ses joues  enfantines, légèrement rebondies dissimulaient un passé d’adolescente meurtrie, que cette belle jeune femme, apparemment drôle et épanouie, devait avoir vu sa vie passée bousculée et tabassée. P 34

 

          Le temps d’un cocktail, d’une danse, une femme folle et chapeautée d’ailes, m’avait rendu fou d’elle en m’invitant à partager sa démence. P 36

 

          Pour que mon écriture aille dans le bon sens, la maîtresse m’avait envoyé chez une dame qui redressait les lettres sans jamais les toucher et qui, sans outil, savait les bricoler pour les remettre à l’endroit. P 38

 

          Son allure parfaite aussi était un mensonge, mais quel sublime mensonge. P 49

 

          Cette folie, je l’avais accueillie les bras ouverts, puis je les avais refermés pour la serre très fort et m’en imprégner, mais je craignais qu’une telle folie douce ne soit pas éternelle. Pour elle, le réel n’existait pas. p 55

 

          J’étais conscient que sa folie pouvait un jour dérailler, ce n’était pas certain mais, avec un enfant, mon devoir était de m’y préparer, il ne s’agissait plus désormais de mon seul destin, un bambin y était mêlé, le compte à rebours était peut-être lancé. Et c’est sur ce « peut-être » que tous les jours nous dansions et faisions la fête. P 57

 

          Le problème avec le nouvel état de Maman, c’est qu’il n’avait pas d’agenda, pas d’heure fixe, il ne prenait pas rendez-vous, il débarquait comme ça, comme un goujat. P 63

 

          Maman était installée au deuxième étage de la clinique, celui des déménagés du ciboulot. Pour la plupart, le déménagement était en cours, leur esprit partait petit à petit, alors ils attendaient calmement la fin du nettoyage, en mangeant des médicaments. P 73  ♫ ♫ ♪

Mr Bojangles - Nina Simone

 

Lu en avril 2016