Je vous parle aujourd’hui d’un livre particulier, écrit par un auteur que j'aime beaucoup :

 

La nuit de feu de Eric-Emmanuel Schmitt

 

Résumé

 

          Pour réaliser un documentaire, Eric-Emmanuel se rend en Algérie avec Gérard, dans le désert pour visiter l’ermitage de l’Assekrem créé par le père Charles de Foucauld et retracer ainsi le parcours de ce noceur qui, un jour, découvre la foi et devient prêtre.

          Ils sont plusieurs à faire ce périple : Ségolène, catholique convaincue, un couple Marc et Martine qui visiblement raisonnent en terme de performance sportive, en touristes, Thomas le géologue, Jean-Pierre l’astronome…

          L’auteur, professeur de philosophie, a vingt-huit ans lorsqu’il entame cette aventure et dès l’arrivée à Tamanrasset, il a un coup de foudre et pressent qu’il ne s’agira pas d’un voyage anodin. Il nous la raconte bien des années plus tard.

          Tous vont marcher dans l’immensité du désert du Hoggar pendant quinze jours en compagnie d’un guide touareg Abayghur. Et la caravane s’élance, emportant le lecteur dans ses bagages… 

 

Ce que j’en pense :

 

          On comprend vite qu’aucun n’est là pour les mêmes raisons et qu’il va s’agir davantage d’un voyage initiatique que d’une simple marche dans le désert… une petite phrase tourne en boucle dans la tête d’Eric : « Quelque part mon vrai visage m’attend »

          Eric-Emmanuel oscille entre ses certitudes, ses concepts de professeur de philosophie et ses peurs intérieures, profondément enfouies et qui vont le tarabuster durant les quinze jours au cours desquels il va vivre comme un nomade, marcher, dormir à la belle étoile : peur de la nuit, des autres, du scorpion caché dans l’ombre, la fatigue d'un corps peu habitué à ce genre d' effort...

          Insomniaque depuis la mort de son grand-père adoré, il comprend soudain l’origine de sa lutte contre le sommeil : on lui avait dit alors que « son grand-père s’était endormi pour toujours ». Donc, dormir c’est forcément risquer de mourir. Peu à peu, dans l’adversité, les difficultés de la marche dans le désert, ses perceptions, son raisonnement, ses rapports à l’autre vont changer. Il apprend de sa rencontre avec le Touareg, ils se comprennent alors qu’ils ne parlent pas la même langue, le vrai langage est au-delà des mots ?

          En découvrant les gestes ancestraux, tels allumer le feu, confectionner le pain,  « Je le contemplai avec reconnaissance ; ses doigts industrieux m’avaient ramené à l’essentiel : l’étonnement. il prend conscience de la vraie vie, « son premier jour de vie consciente », de la relation avec l’autre, avec la Nature.  « Sur terre, ce ne sont pas les occasions de s’émerveiller qui manquent, ce sont les émerveillés »

          Il prend conscience de l’immensité du désert, de l’espace par rapport à la suffisance des hommes, ce qui nous vaut des échanges musclés avec les autres, perclus de certitudes et qui, faute de répondre scientifiquement au « pourquoi », se limitent au « comment » et on le voit cheminer, différemment des autres car il est déjà plus loin, il apprend.

          Quelle est la place de Dieu dans tout ça ? se demande-t-il… qui a raison de l’Islam ou du Christianisme ? Et l’athéisme ? Et la condescendance des Européens vis-à-vis des Africains. «  En réalité, ils jugent normal qu’un Africain prie mais incommodant qu’un Européen le fasse parce qu’ils estiment l’Européen  supérieur à l’Africain » P 81

          Lorsqu’il vit se perd en redescendant à toute allure de la montagne, sautant comme un cabri, sans attendre les autres, enivré par ses sensations qui le dépasse, et frôle la mort, vivant une expérience de mort imminente, cela ne nous étonne pas, il était déjà dans une quête d’ailleurs et donc prêt à vivre cette expérience intérieure.

          Et bien sûr, il ne peut la partager avec personne, seul le Touareg peut comprendre. On est au-delà du concret, au-delà des mots.

          J’ai beaucoup aimé cette quête, ce voyage initiatique, la découverte de Dieu, la certitude de son existence qui va changer toute sa vie future. Cela m’a rappelé cette sensation de certitude, de joie, de sérénité qui émane des grands maîtres tibétains que j’ai pu rencontrer, ce sont des expériences difficiles à raconter car c’est au-delà des mots. Il n’y a rien à expliquer, c’est au-delà du pourquoi et du comment car « c’est » tout simplement.

          C’est très difficile de parler d’un livre comme celui-ci. Ce n’est pas un récit de voyage, c’est une quête initiatrice et chaque lecteur le vivra différemment selon son propre cheminement, ses propres croyances, certitudes ou doutes.  Un livre qui fait réfléchir sur le sens profond de la vie, sur notre rapport à l’autre.

          Je l'ai beaucoup aimé, mais j'ai eu beaucoup de mal à faire cette critique. J'espère simplement avoir été convaincante, sans trop me répéter et surtout donner envie de le lire.

          Note : 8,3/10

 

L’auteur :

 

Né en 1960, normalien, agrégé de philosophie, docteur, il s’est d’abord fait connaître au théâtre avec « Le Visiteur », cette rencontre hypothétique entre Freud et peut-être Dieu, devenue un classique du répertoire international.

Il écrit le Cycle de l’Invisible, quatre récits sur l’enfance et la spiritualité, qui rencontrent un immense succès aussi bien sur scène qu’en librairie : « Milarepa », « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran », « Oscar et la dame rose » et « L’Enfant de Noé ».

Suivront : « La Secte des égoïstes », « L’Evangile selon Pilate », livre lumineux dont « La Part de l’autre » se veut le côté sombre, « La rêveuse d’Ostende » et tant d’autres...

Il vit à Bruxelles, a été naturalisé belge en 2008.

Début janvier 2016, il fait son entrée dans le jury Goncourt.

http://www.eric-emmanuel-schmitt.com/Accueil-site-officiel.html

 

Interview d'Eric-Emmanuel Schmitt pour son dernier livre " La nuit de feu "

 

Extraits :

 

          Supporterais-je une marche de deux semaines au Sahara ? J’appréhendais le dénuement, l’espace fossile, l’air privé de pollen, la nature qui ignore les saisons. Etait-ce parce que je la toisais du ciel, je jugeais cette terre pauvre. P 7

 

          Je décelai ce que me confirmerait notre voyage : au désert, on ne se soucie pas du reste puisqu’on occupe le centre du monde. P 11

 

          En une seconde, je flairai que j’avais rendez-vous avec l’exceptionnel. P 13

 

          Le véritable voyage consiste toujours en la confrontation d’un imaginaire à une réalité; il se situe entre ces deux mondes. Si le voyageur n’espère rien, il ne verra que ce que voient les yeux ; en revanche, s’il a déjà modelé les lieux en songe, il verra davantage que ce qui se présente, il percevra même le passé et le futur au-delà de l’instant. P 20

 

          Deux artistes marchant sur les pas d’un mystique ! Deux Parisiens visant à comprendre comment un riche héritier snob avait pu faire vœu de pauvreté, aimer son prochain sans relâche, puis rallier les Touaregs, peuple effrayant à l’époque car inconnu, errant, secret, inaccessible. P 24

 

          Selon moi, la victoire réside dans le combat, pas dans son issue. Sans perdre mon but, je pers l’illusion de gagner. P 27

 

          Ce qui constitue la beauté d’une bataille, ce n’est ni le succès ni la défaite, c’est la raison de la bataille. P 27

 

          Ils étaient deux dans ce cas : Thomas le géologue et Jean-Pierre l’astronome. Ils avaient la tâche de nous décrire le monde, l’un le jour, l’autre la nuit. P 44

 

         L’obscurité effaçait tout, les reliefs, les distances, les objets, les humains. La vigueur et l’importance de cette journée s’étiolaient dans un néant provisoire. P 48

 

          Je craignais la soif. Je craignais la faim. Je craignais le harassement. Je craignais la bête sournoise qui m’observerait au cours de mon sommeil. Je craignais le scorpion qui se nicherait au creux de mes chaussures durant la nuit. Je craignais…  

         Un être me rassurait : Abayghur le Touareg. P 49

 

          Alors que pour moi, dans cet univers minéral, le même succédait continuellement au même, Abayghur, lui, savait lire le désert. Le sable lui parlait : des empreintes racontaient les expéditions antérieures ; des crottes, sèches ou moins sèches, dataient le passage des caravanes… P 83

 

Lu en avril 2016