Pour rendre hommage à Umberto Eco qui nous a quittés il y a peu de temps, j’ai décidé de relire « Le nom de la rose » qui m’avait beaucoup plus il y a longtemps, en 1987 me souffle mon édition France-Loisirs…

 

Le Nom de la Rose Umberto Eco

 

Résumé

 

           Nous sommes en l’An de grâce 1327, la chrétienté est en crise. L'ex-inquisiteur Guillaume de Baskerville se rend dans une abbaye bénédictine du Sud de la France pour participer à une rencontre entre franciscains prônant la pauvreté du Christ et partisans d'un pape amateur de richesses, qui réside en Avignon.

          Cette rencontre est capitale car elle doit leur permettre de trouver un accord. Or le pape s’oppose à toute idée de modernisation et se livre à une lutte sans merci contre l’empereur Louis de Bavière et n’hésite pas à accuser d’hérésie toute personne ne pensant pas comme lui.

          Dès son arrivée, il se voit prié par l'abbé Abbon de découvrir au plus vite la raison de la mort violente d'un de ses moines, Adelme d'Otrante retrouvé assassiné : il est tombé pendant la nuit d’un bâtiment appelé l’Edifice, dans lequel se trouvent les cuisines et surtout l’immense bibliothèque, véritable chef-d’œuvre architectural.

          L'inquisiteur Bernard Gui, dont la réputation de cruauté n'est plus à faire, est attendu, et l'abbé craint pour l'avenir de son abbaye. Baskerville se met à l'ouvrage, assisté du jeune Adso de Melk qui est en fait le narrateur du roman. D'autres morts vont venir compliquer sa tâche.

          Guillaume va rencontrer différents moines pour tenter de résoudre ce crime et nous allons ainsi faire la connaissance de personnages hauts en couleurs : Ubertin, Venantius, Jorge, Béranger…

          Chaque nouvelle découverte qui permettrait à Guillaume de se rapprocher de la vérité s’accompagne d’un nouveau meurtre selon une chronologie se rapprochant de prime abord de l’Apocalypse.

          Le récit est divisé en sept journées, rythmées selon les différents offices de la journée.

 

Ce que j’en pense :

 

          C’est un roman que j’ai eu beaucoup de plaisir à relire. C’est le film qui m’avait conduit à cette lecture, à distance du phénomène médiatique de la sortie du livre.

          Je me souvenais qu’il fallait passer le cap des cent premières pages pour entrer vraiment dans l’histoire, qui est loin d’être simple et j’avais gardé en tête le côté polar, probablement à cause du film que j’ai vu plusieurs fois.

          En fait, cette fois-ci, j’ai plus été passionnée par le contexte : l’Inquisition, les richesses et l’Eglise, la pauvreté prônée par François (qui est d’actualité avec le Pape actuel), l’Eglise et le savoir ou la connaissance qui ne doit surtout pas sortir de la bibliothèque par exemple, la place de la femme et le principe de chasteté, ou le rire qui doit être proscrit, « Le rire est chose fort proche de la mort et de la corruption du corps » répliqua Jorge en un grondement. P 104 en un mot l’obscurantisme qui a une résonnance particulière à notre époque, où des intégristes d’une autre religion condamne le savoir.

          La bibliothèque joue un rôle central, d’abord parce que l’intrigue s’y déroule, mais aussi par son architecture très particulière, octogonale, avec des ailes différentes qui ont des noms latins permettant d’identifier les ouvrages innombrables qui ont été rapportés de tous les pays, notamment arabes. On y accède par un labyrinthe dont seuls ceux qui y travaillent et veillent jalousement (trop) sur les ouvrages. Tout baigne dans un grand mystère et à aucun prix les livres donc la connaissance ne doivent parvenir au commun des mortels.

          Seuls les « érudits », les « gardiens du temple » en somme y ont accès, et rien ne doit sortir. Si le peuple accédait à la connaissance, ce serait tellement dangereux, les gens pourraient réfléchir par eux-mêmes au lieu d’être lobotomisés. Cela ne vous rappelle rien ?

          Umberto Eco parle aussi de l’idolâtrie des hommes d’Eglise envers les objets de culte, de l’accumulation de richesses des uns et du vœu de pauvreté des autres pour être au plus près du Christ, les déviances, les indulgences (absolution contre de l’argent), l’amour, la chasteté, la femme et tant d’autres choses…

          Je me suis régalée avec certaines notions telle la « Sapience » union de la Sagesse et de la Connaissance « Sagesse de celui/celle qui possède le savoir, la science à un degré élevé ainsi que les qualités de jugement, d'habileté, de raison, de prudence », terme qu’on retrouve dans la religion judéo-chrétienne mais qui n’est guère usité dans la conversation courante ce qui est fort dommage.

          Guillaume de Baskerville, le nez chaussé de ces lunettes improbables, me plaît beaucoup par sa personnalité, sa réserve, sa façon de raisonner tout au long de l’enquête et derrière ce duo qui mène l’enquête on entrevoit bien-sûr Sherlock Holmès et son comparse le Dr Watson, avec un clin d’œil au « Chien des Baskerville » de Conan Doyle car les personnalités se ressemblent beaucoup. Un polar médiéval réussi, mais ce roman va bien au-delà du polar.

          J’ai bien aimé le choix d’Umberto Eco d’utiliser Adso comme le narrateur du récit, car il peut se permettre des réflexions « naïves » que l’on peut attribuer à son jeune âge au moment des évènements mais, comme il est âgé en faisant le récit, il nous livre des états d’âme, des pensées remaniées par la vieillesse, l’expérience…

          Un seul bémol, Umberto Eco nous abreuve de citations latines pour être plus authentique, mais mes souvenirs de latin sont tellement loin que je n’ai rien pu en tirer, alors j’aurais bien aimé des traductions sous forme de notes de bas de pages par exemple, car je me suis sentie frustrée et comme j’ai l’esprit rebelle je n’ai pas pu m’empêcher de penser « qu’on voulait me priver d’une certaine connaissance »…

          Bref, j’ai adoré, encore plus que la première fois, et j’ai constaté au passage que ce roman méritait plus que les quatre étoiles que je lui avais attribuées lors de mon inscription à Babelio…

          Note : 9,6/10

 

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L’auteur :

 

          Umberto Eco est un écrivain et philosophe italien, né le 05/01/1932  à Alexandrie, (Piémont) et décédé à Milan le 19/02/2016 des suites d’un cancer.

           Diplômé en philosophie en 1954 à l'université de Turin, il s'intéresse dans un premier temps à la scolastique médiévale, puis à l'art d'avant-garde et à la culture populaire contemporaine.

          Docteur en philosophie, il commence sa carrière à la télévision. Universitaire, il est titulaire de la chaire de sémiotique et directeur de l’École supérieure des Sciences humaines à l’université de Bologne. Il est l’auteur de nombreux essais sur la linguistique, la sémiotique, l’esthétique, la culture de masse.

          Mais il est surtout connu du grand public comme romancier, et spécifiquement pour deux ouvrages : "Le Nom de la rose" (1980) qui reçoit le prix Strega et le prix Médicis étranger et "Le Pendule de Foucault" (1988). Mais, il a publié d'autres romans comme "L'Île du jour d'avant" (1994), "Baudolino" (2000), "Le Cimetière de Prague" (2010) ou encore "Numéro zéro" (2015)

Dans l'univers d'Umberto Eco

 

 

Extraits :

 

          Mais Guillaume, lui, je voudrais le décrire, et une fois pour toutes, car chez lui me frappèrent aussi les traits singuliers, et c’est le propre des jeunes gens que de se lier à un homme plus âgé et plus sage, non seulement pour le charme de sa parole et la sagacité de son esprit, mais bien aussi pour la forme superficielle de son corps, qui se fait plus chère, comme il advient pour la figure d’un père, dont on étudie les gestes, et le courroux, dont on épie le sourire – sans qu’aucune ombre de luxure ternisse cette manière (unique peut-être en son extrême pureté) d’amour corporel. P 21

 

          Souvent les inquisiteurs, pour donner preuve de zèle, arrachent coûte que coûte un aveu à l’accusé, pensant qu’il n’est de bon inquisiteur que celui qui conclut son procès en trouvant un bouc émissaire. P 37

 

          Et c’est là le mal que fait au peuple chrétien l’hérésie qui rend obscures les idées et pousse chacun à devenir inquisiteur pour son propre intérêt. P 58

 

          Et enfin, avertissait le grand Roger Bacon, les secrets de la science ne doivent pas toujours circuler entre toutes les mains, car certains pourraient en user mal à propos. Souvent les savant doit faire apparaître comme magiques des livres qui n’ont rien à voir avec la magie, mais sont justement de bonne science, pour les protéger des regards indiscrets. P  95

 

            Le rire ébranle le corps, déforme les linéaments du visage, rend l’homme semblable au singe.

         Les singes ne rient pas, le rire est le propre de l’homme, il est le signe de sa rationalité, dit Guillaume.

          La parole est le signe de la rationalité humaine, et avec la parole on peut blasphémer Dieu. N’est pas nécessairement bon tout ce qui est le propre de l’homme. Le rire est un signe de sottise. Qui rit ne croit pas en ce dont il rit, mais non plus ne le hait. Or donc, rire du mal signifie ne pas se disposer à le combattre et rire du bien signifie méconnaître la force avec laquelle le bien se propage par sa propre vertu. P 138

 

         La vie des simples, Abbon, n’est pas éclairée par la sapience  et par le sens vigilant des distinctions qui fait de nous des sages… Souvent, pour maints d’entre eux, l’adhésion à un groupe hérétique n’est qu’un moyen comme un autre de crier son propre désespoir. P 158

 

          Voilà, me dis-je, les raisons du silence et de l’obscurité qui entourent la bibliothèque, elle est réserve de savoir mais elle ne peut conserver ce savoir intact qu’en l’empêchant de parvenir à quiconque, fût-ce aux moines mêmes. Le savoir n’est pas comme la monnaie, qui reste physiquement intacts même à travers les plus infimes échanges ; il est plutôt comme un habit superbe, qui se râpe à l’usage et par l’ostentation. P190

 

 

Lu en mars 2016