J’ai un peu de mal à me concentrer sur la lecture en ce moment, je commence un livre, puis je le laisse car il ne m’enthousiasme pas vraiment pour en prendre un autre. Et pourtant, celui-ci a réussi à me maintenir en haleine, du moins en alerte…

          J'espère que les photos s'affichent à nouveau sur canalblog.

La dernière nuit du Raïs de Yasmina Khadra

Résumé

 

          C’est la dernière nuit de Muammar Khadafi et nous la passons avec lui et son entourage proche. Les bombes pleuvent. Il a quitté son bunker et son palais présidentiel pour se réfugier dans une école et il attend des nouvelles de front, notamment de son fils.

          Il va y croire jusqu’au bout. Et au fil des ces dernières heures, alors que seuls les fidèles sont toujours là et qu’il les rabroue car ils commencent à douter de la mission divine du Raïs, remontent des souvenirs d’enfance, ainsi que tout son parcours depuis le coup d’état contre le roi, alors qu’il n’est âgé que de vingt-huit ans…

 

Ce que j’en pense :

 

          C’est un sacré pari de la part de Yasmina Khadra, de raconter ces dernières heures de la vie et du règne de Kadhafi, à la première personne. Il s’est glissé dans la tête du personnage et cela donne un résultat intéressant.

          Je suis fascinée par le fonctionnement mental des tyrans, despotes et consorts et ce livre m’a plu. L’auteur a su débusquer les souffrances qui ont entraîné peu à peu le passage dans la folie : il n’a pas connu son père. Des légendes circulent à propos de celui-ci : pour les uns il serait mort en duel, dans le désert, pour d’autres, il serait un enfant illégitime, peut-être même né d’une union de sa mère avec un colon…

          Toujours est-il que Muammar va courir toute sa vie derrière la reconnaissance, derrière l’amour paternel qui lui a manqué « C’est vrai que je suis un bâtard, la pisse d’un Corse qui passait par ici ? ».

           Il n’a pas de légitimité. L’amour paternel (et probablement maternel quoi qu’il en dise car les femmes, il en a une piètre opinion), vont provoquer le besoin d’être aimé, admiré par tout son peuple mais aussi par le monde entier. Il ne recevra jamais assez de reconnaissance et ira de plus en plus loin dans le défi avec les nations pour être re-connu.

          L’armée lui sert de famille, mais ayant été un enfant difficile, récalcitrant, désobéissant aux ordres, il va s’opposer aux chefs jusqu’à parvenir au coup d’Etat. Il va alors prendre tout ce qui lui a été refusé jusqu’à présent.

          Il est persuadé, dans son délire mystique, d’entendre Dieu lui parler, le conseiller dans chacune de ses actions et jusqu’au bout il croira en son destin et se croira invincible. Il doute de tout le monde dans sa mégalomanie, il voit des complots partout et ses proches finissent tous torturés dans ses geôles. Il se sent tellement divin, qu’il refuse qu’on le touche, c’est un sacrilège quand un des officier de sa garde pose sa main sur lui pour tenter de le rassurer.

           Son point faible, c’est sa famille et les Occidentaux l’ont compris depuis longtemps. Seul, le sort de son fils le fait rester en vie et s’accrocher à l’espoir le plus infime.

          La seule chose qu’on peut lui accorder, c’est qu’il a agi, du moins se justifie-t-il ainsi, par amour pour son peuple, pour sa patrie. Il a toujours voulu le mieux pour son peuple et il s’était donné pour mission le bonheur de celui-ci et il y a probablement vraiment cru.

          On peut se demander comme pour Hitler avec l’école des beaux-arts de Vienne, si le Raïs aurait été différent si le père de la jeune fille dont il était tombé amoureux ne l’avait pas éconduit de façon aussi méprisante en le renvoyant à sa troupe de Bédouins de façon méprisante et dont il se vengera dès son arrivée au pouvoir.

          J’ai bien aimé ce livre même si j’en attendais plus, je l’avoue. J’aurais aimé que Yasmina Khadra creuse plus, aussi bien dans la vie de Kadhafi qu’en ce qui concerne les derniers instants mais je pense qu’il y a très peu d’informations à ce sujet. Mais il a choisi de parler de la dernière nuit et de faire remonter tous les souvenirs comme dans une expérience de mort imminente et assurément je me suis laissée prendre au jeu.

          J’attends une vraie biographie et surtout une analyse psychiatrique du Raïs car la personnalité du beau colonel dans son uniforme blanc, c’était quand même quelque chose, dans les années quatre-vingt dix… Je n’ai pas encore lu « Les hirondelles de Kaboul » mais cela fait partie de mes projets.

          Une image forte qui revient souvent dans le roman: le cauchemar dans lequel Vincent Van Gogh lui apparaît dans les moments importants de sa vie et qui est très important sur plan symbolique...

         Note : 7,6/10

 

 

L’auteur :

 

Yasmina Khadra est l’auteur de la trilogie "Les hirondelles de Kaboul" et  "Les sirènes de Bagdad".

La plupart de ses romans sont traduits dans quarante-deux pays.

" Ce que le jour doit à la nuit ", élu meilleur livre de l’année 2008 par le magazine Lire, à été adapté au cinéma par Alexandre Arcady en 2012/

"L’attentat" a reçu, entres autres, le Prix des Libraires 2006 et a été porté sur les écrans en 2013 par Ziad Doueiri.

 

 

Extraits :

 

          Le silence qui, autrefois, berçait mon âme a quelque chose d’apocalyptique, et la mitraille, qui le chahute par endroits, s’évertue à contester un mythe hors de portée des armes, c'est-à-dire moi, le frère Guide, le visionnaire infaillible né d’un miracle, que l’on croyait farfelu et qui demeure debout comme un phare au milieu d’une mer démontée, balayant de son bras lumineux et les ténèbres traitresses et l’écume des vagues en furie. P 11

 

          Je refuse de croire que le glas de Croisés tonne pour moi, le musulman éclairé qui a toujours triomphé des infamies et des complots et qui sera encore là lorsque tout sera dévoilé. P 13

 

         On est exempté de scrupules lorsqu’on défend la patrie. Les dommages collatéraux font partie de la guerre. L’affectif n’a pas sa place dans la gestion des affaires de l’Etat et les erreurs sont tolérées. P 80

 

          … je suis sorti des décombres ans une égratignure. Les périls que j’ai surmontés durant mon règne, les complots en chaîne et les tentatives d’assassinat auraient eu raison de n’importe qui. Dieu veille sur moi. Je n’en doute pas une seconde. Dans quelques heures, l’embargo s’ouvrira devant moi comme la mer devant Moïse. P 100

 

          Qu’étais-je venu chercher dans le désert ? L’ascèse du silence ou l’agonie du temps ? il n’y avait rien pour moi. Mes repères n’avaient pas plus de consistance que les mirages en train de se falsifier au loin. Étais-je venu écouter la Voix ou taire celle du sergent ? Ni l’une ni l’autre ne semblaient en mesure de m’atteindre dans le tumulte de ma frustration. Pareil à un funambule, je vacillais dans le vide, certain que l’envol me serait aussi tragique que la chute. P 122

 

          Il m’importait peu de savoir si j’étais le bâtard d’un Corse ou le fils d’un brave.

          J’étais ma propre progéniture.

          Mon propre géniteur.

         Sommes tous les enfants de nos pères ? issa le Christ était-il le fils de Dieu ou le fruit d’un viol passé sous silence, ou bien la conséquence d’un flirt imprudent ? quelle importance ?  Issa a su faire de sa jeune vie une infinitude, de son chemin de croix une voie lactée et de son nom le code d’accès au Paradis. Ce qui compte, c’est ce que nous sommes capables de laisser derrière nous. P 126

 

          J’étais Muammar Kadhafi. Pour moi, le big bang a eu lieu le matin où j’avais pris d’assaut la radio de Benghazi pour annoncer au peuple ensommeillé que j’étais son sauveur et sa rédemption. Bâtard ou orphelin, je m’étais substitué au destin d’une nation en devenant sa légitimité, son identité. Pour avoir donné naissance à une nouvelle réalité, je n’avais plus rien à envier aux dieux des mythologies ni aux héros de l’Histoire.

          J’étais digne de n’être que Moi. P 127

 

          Il ne faut pas avoir peur de mourir car on risque de mourir de peur. Et puis, n’est-ce pas le but final de l’existence, la mort ? P 146

 

           J’étais Moïse descendant de la montagne, un livre vert en guise de tablette. P 173

 

           Ce peuple m’a-t-il sincèrement aimé ou n’a-t-il été qu’un miroir qui me renvoyait mon narcissisme démesuré ?  P 174

 

           Je suis comme le bon Dieu, le monde que j’ai crée s’est retourné contre moi. P 177

 

 

Lu en janvier  2016