Je vous parle aujourd’hui d’un livre écrit par un auteur italien dont j’ai fait la connaissance via les amis babeliotes. Il s’agit de :

 

 

Pereira prétend de Antonio TABUCCHI

Résumé

 

          Nous sommes en 1938, à Lisbonne où règne depuis quelques années, d’une main de fer, le dictateur Salazar. Le fascisme s’installe dans une grande partie de l’Europe. En Espagne, la guerre civile fait rage, entre partisans de Franco et ceux de la jeune république.

          Pereira est journaliste. Pendant trente ans, il s’est consacré aux fais divers, et depuis quelques temps, il est responsable de la page culturelle du Lisboa, un journal de l’après-midi.

          Il a perdu sa femme depuis quelques années et sa vie semble s’être arrêtée, sur le plan sentimental, affectif du moins. Il est devenu obèse, avec des problèmes cardiaques et il vit en grande partie dans un bureau minuscule, ne sachant même plus ce qui se passe dans son pays.

          Il va rencontrer un jeune homme, Francesco Monteiro-Rossi, en découvrant dans une revue que ce jeune homme a réalisé un mémoire de Maîtrise en philosophie, consacré à la mort. Il décide de l’engager pour écrire de manière anticipée des nécrologies d’écrivains célèbres. Et peu à peu il va s’ouvrir sur un autre univers…

 

Ce que j’en pense :

 

          Il y a un an ou plus que je voulais lire ce roman, car j’aime le Portugal, pays où est né mon mari et qu’il a quitté pour échapper à la dictature, il y a longtemps et j’ai fait une belle rencontre.

          Pereira est un homme simple, passionné de littérature, épris des auteurs français, qu’il traduit en portugais pour les publier sous forme de feuilletons. Il ressemble à tout un chacun, avec son obésité, ses problèmes cardiaques qu’il traite en mangeant des omelettes aux herbes, arrosées copieusement de citronnade très sucrée, qu’il consomme par litres. Il vit presque en reclus, dans ses livres, son dictionnaire à portée de la main pour traduire aux mieux ses auteurs préférés, Balzac, Daudet...

          La concierge le surveille, sans aucune discrétion avec des réflexions ambigües et il soupçonne qu’elle est à la solde du régime. Il a perdu sa femme il y a quelques années et n’a jamais refait sa vie. Il n’a même pas fait son deuil, d’ailleurs, car il parle à sa photo, le soir avant de dormir, ou quand il prend une décision ou simplement pour échanger ses pensées.

          Il n’a plus d’amis véritables, à part un prêtre, le père Antonio,  avec qui il va discuter de temps en temps, car la mort le fascine. Il est catholique plus ou moins pratiquant, mais la résurrection de la chair est une idée qui le heurte (en reprendre pour une autre vie avec ce même corps obèse, cela ne l’enchante guère. Il vit, ou plutôt survit, dans ce pays où la dictature déploie ses ailes, sort ses griffes tel un aigle qui s'abat sur la population , surveillant tout le monde. Il se passe des choses, par exemple un serrurier assassiné dans l’Alentejo, cela n’est jamais évoqué dans les journaux.

          Si on veut savoir, il faut se rendre dans un café, le Café Orquidéa, où certaines nouvelles circulent. Il n’a pas de conscience politique, il survit, dans son monde…   Il y avait simplement des bruits qui courraient, le bouche à oreille, il fallait se renseigner dans les cafés pour être informé, écouter les bavardages, c’était l’unique moyen d’être au courant. P 60

          Puis, apparaît dans sa vie Francesco Monteiro-Rossi (Portugais par sa mère, Italien par son père), qui est sympathisant des républicains espagnols, ainsi que son amie. La relation entre les deux hommes est particulière d’emblée. Il s’attache à Francesco qui pourrait être le fils qu’ils n’ont jamais pu avoir, sa femme et lui, donc il a envie de le protéger, de l’aider, en lui faisant faire des rubriques nécrologiques avant l’heure pour des écrivains qui pourraient mourir brutalement.

          Il le paye, de ses propres deniers, pour des textes qui sont impubliables du fait de la censure. Il fait léloge de Garcia Lorca, ou de Maïakovski alors que règne la censure. Au début, le fait de le voir payer ainsi pour du vent exaspère, on a l’impression qu’il se laisse manipuler sans rien faire. Mais c’est loin d’être aussi simple…

          Pereira comprend que la situation n’est pas normale, qu’il faut faire quelque chose, comme si Monteiro-Rossi était sa conscience. Il découvre avec lui Bernanos, écrivain catholique qui dénonce les exactions de Franco, mais aussi Mauriac ou Claudel.   Puis il dit : Bernanos est un homme courageux, il n’a pas peur de parler des souterrains de son âme. Et à ce mot, âme, Pereira se sentit mieux, prétend-il, ce fut comme si un baume l’avait soulagé d’une maladie… P 37      

          Toutes les rencontres que va faire le Doutor Pereira, vont éveiller quelque chose en lui, lui faire prendre conscience de la société, la censure, obéir ou résister… comment se comporter quand on est catholique et qu’on voit le Vatican soutenir les dictateurs, ou quand on entend son ami d'enfance s'en prendre à la notion d'opinion publique... Peu à peu on le voit changer, évoluer vers un autre moi: "Deviens qui tu es" dirait Nietzsche.

          Le style et l’écriture sont particuliers, gênants au début, avec cette litanie « Pereira prétend » qui revient régulièrement, de façon entêtante comme un mantra. Pereira n’affirme pas, il prétend… peu à peu l’oppression s’installe, rythmée par cette petite locution. Le poids de la censure, de la pression se trouve renforcé par cet emploi.

          Antonio Tabucchi utilise une autre ficelle pour rendre l’atmosphère pesante de l’enfermement de la pensée : il choisit de ne pas écrire les échanges entre les personnages sous forme de dialogue ; certes il ouvre les guillemets, mais ne va jamais à la ligne, ce qui rend le texte encore plus dense.

          C’est le premier roman d’Antonio Tabucchi que je lis, et je l’ai dévoré et en même temps savouré, relisant des passages, le posant un peu pour respirer, (Pereira s’essouffle à cause de son cœur malade, au propre comme au figuré d’ailleurs, dégoulinant de sueur (ou peut-être de peur) sous la chaleur moite de Lisbonne, et le lecteur retient son souffle… on entend la mer au loin la brise du soir, le ventre de Lisbonne respire à peine, mais la ville est tellement présente qu'elle est un personnage du livre...

 

          Note : 8,2/10

 

 

L’auteur :

 

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Nationalité : Italie
Né à : Vecchiano (Pise), le 23/09/1943
Mort à : Lisbonne, le 25/03/2012

 

 

          Antonio Tabucchi est un écrivain italien, traducteur et passeur de l'œuvre de Fernando Pessoa en italien.

          De 1987 à 1990, Antonio Tabucchi dirige l’Institut culturel italien à Lisbonne. La ville servira de cadre à plusieurs de ses romans. Il partage sa vie entre Lisbonne, Pise, Florence, voire Paris, et continue d’enseigner la littérature portugaise à l’université de Sienne. Il a beaucoup voyagé de par le monde (Brésil, Inde…). Ses livres sont traduits dans une vingtaine de langues. Plusieurs de ses livres ont été adaptés au cinéma (Nocturne indien, par Alain Corneau), ou au théâtre (Le Jeu de l'envers, par Daniel Zerki).

          Il a reçu, entre autres distinctions littéraires, le Prix Médicis de la meilleure œuvre étrangère en 1987, le Prix européen Jean Monnet en 1994, le Prix Nossack de l’Académie Leibniz en 1999 et le Prix France Culture en 2002.

 

 

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Extraits :

 

          Et Pereira était catholique ou du moins se sentait-il catholique à ce moment-là, un bon catholique, quoiqu’il y  eût une chose à laquelle il ne pouvait pas croire : à la résurrection de la chair. A l’âme oui, certainement, car il était sûr d’avoir une âme ; mais la chair, toute cette viande qui entourait son âme, ah ! non, ça n’allait pas ressusciter, et pourquoi, aurait-il fallu que ça ressuscite ? se demandait Pereira. P 10

 

          Mais la direction du « Lisboa » n’avait pas eu le courage de passer l’information, c’est-à-dire le vice-directeur, car le directeur était en vacances, il était au Buçaco, pour jouir de la fraîcheur et des eaux thermales et, de tout façon, qui aurait pu avoir le courage d’informer qu’un charretier socialiste avait été massacré sur sa charrette dans l’Alentejo et qu’il avait couvert de sang tous ses melons ? Personne car le pays se taisait, il ne pouvait pas faire autrement que se taire, et pendant ce temps, les gens mouraient et la police agissait à sa guise. Pereira commença à transpirer, parce qu’il songea à nouveau à la mort. Et, il se dit : « cette ville pue la mort, toute l’Europe pue la mort ». p 17

 

          Il se demanda : dans quel monde est-ce que je vis ? Et il lui vint à l’idée que, peut-être, il ne vivait pas, c’était comme s’il était déjà mort. Ou mieux : il ne faisait rien d’autre que penser à la mort, à la résurrection de la chair à laquelle il ne croyait pas et à d’autres sottises de ce genre, sa vie n’était qu’une survie, une fiction de vie. P 19

 

          Pereira prétend que, depuis quelques temps, l’habitude lui était venue de parler au portrait de sa femme. il lui racontait ce qu’il avait fait durant la journée, lui confiait ses pensées, demandait des conseils. P 20

 

          Ecoute-moi bien Pereira, dit Silva, tu crois encore à l’opinion publique ? Eh bien, l’opinion publique est un truc des Anglo-Saxons, les Anglais et les Américains, ce sont eux qui sont en train de nous couvrir de merde, pardonne-moi l’expression, avec cette idée d’opinion publique, nous n’avons jamais eu leur système politique, nous n’avons pas leurs traditions, nous ne savons pas ce que sont les « trade unions », nous, nous sommes des gens du Sud, Pereira, et nous obéissons à celui qui crie le plus fort, à celui qui commande. P 67

          Ils étaient aux environs de Vila Franca, on voyait déjà le long serpent du Tage. C’était beau ce petit Portugal favorisé par la mer et par le climat mais tout était si difficile, pensa Pereira. P 75


Lu en septembre 2015