Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui est un coup de cœur de l’été. Je l’avais mis à mon programme depuis plus d’un an et le moment était venu de foncer.

          Il entre dans le cadre de 3 challenges : Challenge ABC pour un auteur dont le nom commence par un Y, challenge Destination PAL et challenge Pavés.

 

Et Nietzsche a pleuré de Irvin Yalom

 

Résumé

 

          Nous sommes à Vienne en 1882. Le docteur Josef Breuer tient dans ses mains une carte de visite contenant un message laconique :

         « Docteur Breuer,

          Je dois absolument vous voir pour une affaire urgente.

          L’avenir de la philosophie allemande est en jeu. Voyons-nous demain matin à neuf heures, au café Sorrento.

         Lou Salomé »

 

          Evidemment, Lou Andréas Salomé, ne se demande même pas s’il est disponible ou non. Elle a décidé, donc il doit venir, laissant ses patients en plan.

          Il se rend au rendez-vous, par curiosité et elle lui demande de prendre en charge Friedrich Nietzsche car il est pense à suicider, par chagrin d’amour. Il est tombé amoureux de Lou, qui lui a proposé un ménage à trois avec Paul Rée et elle lui préfère ce dernier. Elle a entendu parler de la technique utilisée par le docteur Breuer pour traiter une de ses patientes : Anna O.

          Il y a cependant une condition : Nietzche ne doit pas savoir qu’elle a rencontré Josef Breuer et celui-ci doit ruser pour convaincre le philosophe qu’il a besoin d’aide, ce qui va à l’encontre de l’éthique : il a tromperie dès le départ, donc la relation risque fort d’être faussée et aboutir à un échec.

          Contrairement à toute attente, et à son corps défendant, Josef Breuer accepte…

 

 

Ce que j’en pense :

 

          Quelle idée géniale : faire se rencontrer Friedrich Nietzsche et Josef Breuer. L’un n’est encore qu’un philosophe en herbe qui n’a écrit que « humain, trop humain » et « Le gai savoir ». L’autre est un médecin célèbre, reconnu par ses pairs à Vienne. Il s’intéresse à l’hypnose, et ébauche une technique qui deviendra la cure par la parole. Ils auraient pu se rencontrer, car les dates coïncident. Cette rencontre fictive est un pur bonheur.

          Josef Breuer ne sait comment aborder ce personnage énigmatique, secret qu’est Nietzsche qui ne laisse transparaître aucune émotion, signe de faiblesse pour lui. Il a une idée : demander à Nietzsche de l’aider car il serait victime d’obsession de type sexuelle vis-à-vis d’une de ses patientes. On assiste à des échanges pudiques de la part des deux hommes, Breuer se livrant avec sincérité à Nietzsche pour que celui-ci baisse sa garde et avoue le désespoir qui le mine.

          Ils vont parler de tout ensemble, des femmes, du désir sexuel, du couple, de la fidélité, de la vie, de la mort, ou de la solitude, chacun avançant ses pions et ses pièces maitresses comme dans un jeu d’échecs qui se déroulerait dans la réalité. (Breuer joue très bien aux échecs).

          Josef Breuer est un clinicien hors-pair ; son examen minutieux de Nietzsche est extraordinaire, inenvisageable à l’heure actuelle par nos médecins trop pressés par le temps : à l’époque la clinique primait, il n’y avait pas toute la batterie radiologique, biologique qui existe maintenant donc, pas d’interrogatoire précis, pas d’examen rigoureux, pas de diagnostic, tout cela  impliquait : pas de traitement efficace.

          Friedrich Nietzsche est passionnant dans ce roman : il a une santé vraiment précaire, souffre de migraines épouvantables, sa vue est très affectée. Il consomme beaucoup de médicaments : chloral, véronal, morphine Haschich. Il est lucide, il sent bien que ses souffrances sont réelles et qu’il ne peut se réfugier encore longtemps derrière ses préceptes philosophiques car il nierait ainsi ses émotions, les refoulant.

          Lou Andréas Salomé est une femme libérée, en avance sur son époque et qui aime choquer. Elle entre par effraction dans la vie de Josef Breuer, utilisant tout son charme, persuasive, vantant sa notoriété, lui affirmant que l’avenir de la philosophie allemande est en jeu. Elle s’est renseignée, via son frère Jénia, étudiant en médecine, sur les méthodes et les qualités du médecin. Elle le manipule et il se laisse subjuguée par cette femme-enfant aux airs libérés qui lui rappelle Anna O.

          Elle ne recule devant rien, déballant son intimité sans aucune gêne, évoquant même la fameuse photo  désormais cultissime, où on la voit, armée d’un fouet, cravachant un attelage (constitué par Rée et Nietzsche bien sûr).

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          On voit d’autres personnalités apparaître dans le livre : Sigmund Freud qui travaille encore à l’hôpital, et qui en est aux balbutiements dans l’ébauche de ses théories. Il est un ami de la famille et vient diner chaque semaine chez les Breuer. Les deux médecins vont discuter ensemble de la demande de Lou, puis de l’évolution des entretiens.

          On pénètre profondément dans l’intimité de la famille Breuer, avec sa femme Mathilde qui se pose beaucoup de questions sur les travaux de Josef et qui est jalouse de Bertha alias Anna, dans leur vie spirituelle, avec le judaïsme toujours présent même s’il se proclame non pratiquant, voire athée, il en subit néanmoins l’imprégnation culturelle.

          Nietzsche est englué aussi dans son éducation chrétienne qu’il rejette tout autant, ce qui donne lieu à des échanges savoureux, lui tentant de tout expliquer par la philosophie, l’autre sentant que les émotions refoulées ont un impact puissant sur l’individu, pouvant déclencher des maladies. D’un côté la maîtrise de soi, de l’autre la libération des émotions par la catharsis. Irvin Yalom nous explique ainsi les premières réflexions qui aboutiront à une œuvre importante qui dans la réalité est en gestation à cette époque de la vie du philosophe. Je veux parler bien-sûr de « Ainsi parlait Zarathoustra ».

          La médecine et surtout la psychiatrie sont mon domaine depuis longtemps et j’étais comme un poisson dans l’eau, en lisant ce livre, j’étais dans le bureau de Breuer, dans son fiacre lorsqu’il se rendait chez ses patients. Je parcourais les rues de Vienne dans son ombre. Je l’entendais discuter avec Freud, exprimant les premières ébauches de ce qui allait devenir la psychanalyse. Pour l'instant, on emploie le terme "ramonage"

          Il est de bon ton de s’en prendre à Freud à notre époque, il n’y a qu’à voir le nombre d’ouvrages qui tentent de le démolir en commençant par Ernest Jones,  le biographe de Freud qui a jeté le discrédit sur Breuer pour qu’il ne fasse pas de l’ombre au grand Sigmund, jusqu’à récemment Michel Onfray dans « Le crépuscule d’une idole » , ou l’ouvrage collectif sous la direction de Catherine Meyer : « Le livre noir de la psychanalyse », ou Jacques Bénesteau avec « Mensonges freudiens » qui parle de désinformation, voire  de propagande. C’est tellement tentant de tout expliquer par la neurobiologie, dans une société où la spiritualité a laissé la place au matérialisme. On brûle ce qu’on a adoré, c’est connu. La vérité est entre les deux, la voie du milieu, diraient les Bouddhistes.

          Je suis attirée par Nietzsche depuis très longtemps, je collectionne ses citations, et jusqu’ici, j’avais peur d’ouvrir un de ses livres, d’étudier vraiment sa pensée car je ne suis pas très branchée philosophie, je l’ai déjà dit. Je pars du principe que je ne vais rien comprendre car cela vole trop haut pour moi. Je pense que je ne le verrai plus jamais comme un géant inabordable, hermétique. J’ai déjà « Le gai savoir » et « Ainsi parlait Zarathoustra » dans ma bibliothèque, et au passage, j’ai ressorti « Etudes sur l’hystérie » coécrit par Freud et Breuer car envie de relire le cas « Anna O. »

          Irving Yalom, en échangeant les rôles, décrit le patient et le thérapeute, laisse deviner ce qu’on appellera plus tard, le Moi, le ça et le surmoi, mais aussi le transfert, le contre transfert. La neutralité bienveillante par contre n’est pas encore de mise, chacun des protagonistes échangeant sur leurs vies personnelles ou du moins leurs idées. Mais, ce sont les balbutiements d’une technique qu’on appellera la Psychanalyse.

          J’ai adoré ce livre car il est consacré avec brio à une période de l’Histoire et à des hommes et des femmes qui m’intéressent depuis longtemps, à la médecine, la philosophie (Breuer s’intéressait beaucoup à la philosophie, tout comme Irvin Yalom). Ce livre m’a accompagnée cet été, pendant une période très difficile où je souffrais beaucoup et il m’a nourrie. Je l’ai lu et relu, avec des retours en arrière, il est rempli de passages surlignés. En le refermant, j’ai continué à m’intéresser aux protagonistes, je suis revenue sur certains passages. Il ne s’agit pas d’un polar qu’on laisse une fois l’énigme résolue. L’auteur a ouvert une porte et j’ai bien l’intention de lire, dévorer ses autres livres.

          Vous l’avez deviné je suis tombée sous le charme de l’auteur, et devenue « Yalomaniaque », tant ce livre est savoureux  et « Mensonges sur le divan » m’attend  déjà dans ma bibliothèque et ensuite à moi ses autres livres (« le problème Spinoza »,  « La méthode Schopenhauer » …). comme lui, j'ai dévoré des biographies de médecins célèbres dans mes jeunes années.

          Il a 505 pages et on ne voit pas le temps passer, il n’y a pas de redites, l’auteur ne délaye pas mais étudie en profondeur ses personnages, son sujet. Brillant.

          Note : 9,5/10

           Une remarque : pour les personnes qui connaissent un peu ma maladie chronique,  (une fibromyalgie sévère), et surtout celles qui en souffrent, je souligne, car elle devrait leur parler,  la façon dont Josef Breuer considère les migraines (sévères elles-aussi de Nietzsche qui l’obligent à rester couché dans le noir, et le laissent épuisé, moribond, à tel point qu’il a perdu connaissance),  je retiens cette phrase : « sans doute une hyperesthésie sévère, (au son et à la lumière), pensa Breuer : tout lui est pénible, y compris le simple contact d’une couverture… Il résiste jusqu’au bout, même inconscient ». p 226

 

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L’auteur :

 

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          Irvin David Yalom, est né le 13 juin 1931 à Washington, dans une famille juive, (ses parents, d’origine russe, avaient immigré peu après le première guerre mondiale) il grandit dans les quartiers populaires de la ville où règne une insécurité latente. Il passe donc la plupart de son enfance à lire, reclus à la maison. Aller à la bibliothèque devient l’une de ses seules sorties. Il lit quantité de livres en tous genres : biographies, romans, essais. Il s’engage plus tard dans des études de médecine et se tourne tout de suite vers la psychiatrie.

          Auteur d’une large littérature spécialisée, Professeur émérite de psychiatrie à Stanford, Irvin Yalom s’essaie à d’autres techniques d’écriture et publie également des romans traitant eux aussi de l’univers psychothérapeutique, tels que Et Nietzsche a pleuré (1991), Mensonges sur le divan (1996) ou encore La Méthode Schopenhauer (2005).

          Sa Thérapie Existentielle est une référence pour les étudiants en psychothérapie existentielle et plus largement pour les praticiens des psychothérapies dites humanistes, Sophia-analyse, analyse transactionnelle, Gestalt-thérapie.

          On lui doit aussi : « Le Bourreau de l’amour », « La Malédiction du chat hongrois », « Thérapie existentielle », » Le Jardin d’Épicure », » En plein cœur de la nuit « ou « Dans le secret des miroirs ».

        « Il y a des auteurs qu’il faut découvrir toutes affaires cessantes. Irvin Yalom en est un. », peut-on lire dans  Le Magazine littéraire.

http://www.galaade.com/auteur/irvin-yalom

 

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Josef Breuer 2Lou Andrés SalomeNietzsche 1

Josef BREUER                           Lou ANDREAS-SALOME                           Friedrich NIETZSCHE

 

Extraits :

 

          « Je vous ai parlé d’un ami qui sombrait dans le désespoir et risquait de se donner la mort. C’est le désespoir du professeur Nietzsche, et non son corps  que je vous demande de soigner. P22

 

          L’été dernier, il (Jénia, le frère de Lou) a assisté à une réunion où vous exposiez la manière dont vous avez soigné une femme nommée Anna O., une femme qui était au comble du désespoir et que vous avez guérie grâce à une technique nouvelle, dite « cure par la parole », fondée sur la raison et le dénouement d’associations mentales emmêlées les unes aux autres. Jénia affirme que vous êtes le seul médecin en Europe qui puisse proposer un véritable traitement psychologique. P 23

 

          L’espoir fait vivre, or qui d’autre que nous est en mesure de l’entretenir ? À mon avis, c’est l’aspect le plus difficile du travail du médecin. P 59

 

          Il n’avait jamais rencontré de patient qui n’aimât pas subir un examen de sa vie au microscope. Le bonheur d’être scruté de très près était tellement puissant que Breuer en avait déduit que le drame de la vieillesse, du deuil et de la perte des êtres chers était précisément la disparition de ce regard – de vivre sans être observé. P 96

 

          La maladie frappe mon corps, mais ce n’est pas « moi ». Je suis ma maladie et mon corps, mais eux ne sont pas moi. L’un comme l’autre doivent être surmontés, sinon physiquement, du moins métaphysiquement. P 100

 

          Nietzsche avait si peu de contacts avec les autres humains qu’il passait un temps fou à converser avec son propre système nerveux. P 105

 

          « Sigmund… Vous parlez de plus en plus de ce petit personnage inconscient  qui vivrait une vie distincte de celle de son propriétaire. Je vous en supplie, suivez mon conseil : n’exposez cette théorie qu’à moi, et à moi seul.  Non, d’ailleurs… je ne parlerai même pas de théorie, puisqu’elle n’est étayée par aucune preuve… disons votre lubie. P 141

 

          Mais soudain Nietzsche leva les yeux et s’adressa à lui directement : « Vous souvenz-vous de ma première phrase gravée dans le marbre : « Deviens qui tu es » ? Eh bien je vous livre maintenant la deuxième : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort ». c’est pourquoi je vous répète que ma maladie est une bénédiction. P 164

 

          Je crois qu’il est possible, reprit Breuer, de choisir sa maladie par inadvertance, en optant pour un mode de vie qui engendre une angoisse… Je parlerai d’un choix indirect. On ne choisit pas, à proprement parler, une maladie ; en revanche on choisit bel et bien l’angoisse « et c’est l’angoisse qui se charge de choisir la maladie ! ». p 166

 

          N’oubliez pas, interrompit Nietzsche, que j’ai hérité d’un système nerveux délicieusement sensible. Cela, je le sais d’après ma grande passion pour la musique et pour l’art. Lorsque j’ai entendu Carmen pour la première fois, toutes les cellules nerveuses de mon cerveau se sont embrasées au même moment : l’ensemble de mon système nerveux était en flammes. Pour la même raison, je réagis violemment à la moindre variation climatique. P 167

 

          Le questionnement et le savoir commencent par l’incrédulité. Or, l’incrédulité est intrinsèquement angoissante ! Seuls les plus forts d’entre nous sont capables de la tolérer. P 168

 

           Et s'il n'y avait pas de prochaine étape? Si le simple fait de se confesser constituait un tel progrès, un tel changement pour lui, qu'il  se suffirait à lui-même?

          La confession seule ne suffit pas Josef. Sinon, il n'y aurait pas de catholiques névrosés!  P 252

 

Lu en août 2015

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