Je vous parle aujourd’hui d’un livre entrant dans le cadre du challenge  ABC avec un auteur dont le nom commence par la lettre E. Je voulais choisir un auteur portugais José-MariaEça de Queiros, souvent comparé à Balzac ou Flaubert, mais seul le livre intitulé : « La capitale », a été traduit en français…

          Je me suis donc rabattue sur Annie Ernaux avec "La place"…

 

La place Annie ERNAUX

Résumé

          L’héroïne du roman, Anne sûrement, vient de réussir son CAPES. Elle l’annonce à ses parents qui lui disent qu’ils sont « contents pour elle ». Deux mois plus tard son père décède. Après l’enterrement, elle aide sa mère pour les « formalités et les démarches courantes » ainsi qu’à trier les vêtements et reprend le train avec son fils pour rentrer chez elle.

          Dans le train de retour, elle décide d’écrire pour ramener le souvenir de son père, pendant son enfance, afin de ne pas l’oublier et aussi de ne pas oublier qui est sa famille, d’où elle vient, comment elle a vécu petite, dans cet environnement, ses efforts pour s’en sortir et « finir plus haut que lui » comme il disait.

 

Ce que j’en pense :

 

          Il s’agit en fait d’une autobiographie : Anne Ernaux décrit donc son enfance, peu après la fin de la deuxième guerre mondiale, la pauvreté dont ses parents voudront à tout prix sortir.

          Elle décrit ses parents, surtout son père, qui parlait peu, dont elle n’était pas très proche, avec une précision pratiquement chirurgicale. Elle brosse un tableau, décrit les mœurs de l’époque, la façon dont les gens concevaient la vie, la réussite sociale, se sortir de son milieu, faire mieux que la génération d’avant.

          On sent parfois qu’elle éprouve de la honte, vis-à-vis de la situation sociale de ses parents, par rapport aux autres familles ou aux copines de classe : « Voie étroite, en écrivant, entre la réhabilitation d’un mode de vie considéré comme inférieur, et la dénonciation de l’aliénation qui l’accompagne. Parce que ces façons de vivres étaient à nous, un bonheur même, mais aussi les barrières humiliantes de notre condition (conscience que ce n’est pas assez bien chez nous), je voudrais dire à la fois le  bonheur et l’aliénation. Impression, bien plutôt, de tanguer d’un bord à l’autre de cette contradiction ». P 54

           En parlant du café-alimentation, on peut lire par exemple : « Conscience de mon père d’avoir une fonction sociale nécessaire, d’offrir un lieu de fête et de liberté à tous ceux dont il disait « ils n’ont pas toujours été comme ça » sans pouvoir expliquer clairement pourquoi ils étaient devenus comme ça. Mais évidemment un « Assommoir » pour ceux qui n’y auraient jamais mis les pieds ». P 54

          Ce qui frappe, c’est la froideur de l’écriture, on dirait que ce livre a été écrit au scalpel. On ne sent aucun affect, on suppose qu’il y a de l’amour entre eux, mais on ne le sent pas du tout. La description de la toilette mortuaire, par exemple, est sidérante. On n’a pas l’impression qu’elle parle de son père. Personne ne semble vraiment à sa place dans la famille, dans la société...

          Il y a beaucoup de non-dits, très peu de communication au propre, comme au figuré, entre ces trois êtres qui cohabitent. On a l’impression parfois d’être dans un igloo où tout est gelé, les choses, les évènements, comme les êtres.

          On pourrait se dire que c’est l’époque qui veut cela car les parents à la fin de la guerre et dans les années cinquante, communiquaient peu avec leurs enfants, ils éduquaient, il y avait peu de place pour les marques d’affection. On est à des années-lumière des parents copains.

          En fait, quand elle évoque son fils, elle dit « l’enfant », « le petit bonhomme », elle parle de lui à la troisième personne, toujours et je dois dire que c’est glaçant encore une fois. On ne sent pas non plus d'amour, comme si elle parlait de quelqu'un d'autre.

          C’est le premier roman de l’auteure que je lis et je ne pense pas continuer. Je suis sortie de ce livre en ayant l’impression d’avoir passé un mois sous la banquise et encore je ne suis pas certaine que le climat n’y soit pas plus doux… c’est bien écrit, certes, mais elle est à l’opposé de moi qui baigne plutôt dans l’hypersensibilité…

          Je venais de terminer « Nos étoiles contraires » (dont je vous parlerai dans les jours qui viennent) quand j’ai commencé « La place », ce qui a encore accentué la sensation réfrigérante…

          Note : 7/10

 

 

L’auteur :

 

          Née le 1er septembre 1940 à Lillebonne, issue d’une classe ouvrière et d’un milieu social modeste,     Annie Ernaux grandit à Yvetot en Normandie. 

          C’est à l’Université de Rouen    qu’Annie Ernaux fait ses classes, elle obtient son Capes et devient tour à tour institutrice, professeur, puis agrégée en lettres modernes

          Mais avant d’abandonner définitivement le métier d’enseignant, au début des années 70, elle donne des cours au collège d’Elvire à Annecy.

          En 1974, Annie Ernaux publie son premier roman : « Les Armoires vides ».

           Peu à peu, elle se découvre une attirance particulière et pratiquement obsessionnelle pour l’écriture autobiographique, et en fera presque son seul moyen d’expression.

          D’ailleurs, son œuvre autobiographique, «  La place » (écrit pendant la période de son divorce), retraçant le parcours difficile de son père, remporte le prix Renaudot en 1984.

           La vie et  les expériences d’Annie Ernaux sont sa principale source d’inspiration, elle se plaît à raconter sans détour ni euphémisme les évènements marquants de son parcours. Elle invite ses lecteurs à partager son ressenti pour leur faire vivre de manière quasi épidermique son

           On lui doit aussi : « Une femme », « La honte »…

Annie ERNAUX 1

 

Présentation de La Place par Annie Ernaux sur le plateau de télévision de l’émission d’Apostrophes (6 avril 1984 – 10min 41s) :  http://www.ina.fr/video/I11095690   ou   http://www.youtube.com/watch?v=z3hh3XPEVjg

 

Extraits :

 

          Cette fois, je vous donne un assez long extrait, au lieu de citations, pour mieux faire ressentir le contexte, le climat ambiant.

 

          L’odeur est arrivée le lundi. Je ne l’avais pas imaginée. Relent doux puis terrible de fleurs oubliées dans un vase.

          Ma mère n’a fermé le commerce que pour l’enterrement. Sinon, elle aurait perdu des clients et elle ne pouvait pas se le permettre. Mon père décédé reposait en haut et elle servait des pastis et des rouges, en bas. Larmes, silence et dignité, tel est le comportement qu’on doit avoir à la mort d’un proche, dans une vision distinguée du monde. Ma mère, comme le voisinage, obéissait à des règles de savoir-vivre où le souci de dignité n’a rien à voir. Entre la mort de mon père le dimanche et l’inhumation le mercredi, chaque habitué, sitôt assis, commentait l’évènement de façon laconique, à voix basse : « Il a drôlement fait vite… », ou faussement joviale : « alors il s’est laissé aller le patron ! ». Ils faisaient part de leur émotion quand ils avaient appris la nouvelle, « j’ai été retourné », « je ne sais pas ce que ça m’a fait ». Ils voulaient manifester ainsi à ma mère qu’elle n’était pas seule dans la douleur, une forme de politesse. Beaucoup se rappelaient la dernière fois où ils l’avaient vu en bonne santé, recherchant tous les détails de cette dernière rencontre, le lieu exact, le jour, le temps qu’il faisait, les paroles échangées. Cette évocation minutieuse d’un moment où la vie allait de soi servait à exprimer tout ce que la mort de mon père avait de choquant pour la raison. C’est aussi par politesse qu’ils voulaient voir le patron. Ma mère n’a pas accédé toutefois à toutes les demandes. Elle triait les bons, animés d’une sympathie véritable, des mauvais poussés par la curiosité. A peu près tous les habitués du café ont eu l’autorisation de dire au-revoir à mon père. P 18

 

Lu en juin 2015

challenge ABC Babelio 2014