Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert grâce à ma bibliothécaire préférée qui, emballée par tout ce qu’elle avait lu sur ce livre, m’a conseillé de regarder le reportage sur ARTE : « Solovki, la bibliothèque disparue ».

          Il fait partie de mon Challenge 1% rentrée littéraire 2014. C'est le 24e donc 3% atteint.

 

le meteorologue Olivier Rolin

 

Résumé

 

          En 2010, alors qu’il est invité à participer à une conférence à l’université d’Arkhangelsk, Olivier Rolin, passionné par la Russie depuis toujours décide de prendre l’avion pour aller visiter un  monastère sur les îles Solovki. Il vient souvent faire des conférences dans ce pays auquel il est attaché depuis l’époque de l’URSS, ayant été lui-même maoïste dans sa jeunesse.

          Il est attiré par ces îles tant sur le plan géographique, le nord de la Russie, l’immensité de la Sibérie que sur le plan historique. Ce monastère a été le premier goulag mis en place. Il apprend lors de sa visite, « qu’il y a avait existé, dans le camp,  une bibliothèque de trente mille volumes, formée directement ou indirectement par les livres des déportés qui étaient, pour beaucoup d’entre eux, des nobles ou des intellectuels… » C’est ainsi que naît, d’ailleurs, l’idée de lui consacrer un film.

          Au cours de sa visite, il tombe sur un album, reproduction de lettres qu’il envoyait à sa femme Varvara et à leur fille Eléonora, âgée de quatre ans quand il est déporté, dessins, herbiers, devinettes, et fait ainsi la connaissance de leur auteur : Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, déporté aux Solovki en 1934. Cet album, hors commerce a été publié par Eléonora, à la mémoire de son père.

          Tout au long de ce livre, il va nous raconter la vie de cet homme, né en Ukraine, d’origine noble, qui quitte tout pour épouser le Communisme et se consacrer corps et âme à la reconstruction de son pays en épousant la cause de la Révolution. Alexeï est météorologue et ses prédictions permettent aux avions de décoller ou atterrir dans de bonnes conditions ou aux bateaux de se frayer un passage dans la mer gelée. 

 

Ce que j’en pense :

 

          J’ai eu envie de lire ce livre après avoir vu le film: "Solovki, la bibliothèque disparue" qui m’avait beaucoup intéressée.

          On assiste à l’emballement d’Alexeï pour le communisme ; il est membre du Parti, fait partie des gens influents dont le travail est reconnu car ses prévisions peuvent être d’une grande aide pour l’agriculture socialiste que Staline dans sa folie veut collectiviser en éliminant les propriétaires terriens (des bourgeois, ou des nobles) ce qui aboutira à la famine en Ukraine provoquant la mort de trois millions de personnes…

          Alexeï Féodossiévitch Vangengheim a des idées novatrices, il fait établir un cadastre des vents (il a la vision d’une forêt d’éoliennes, car « l’énergie du vent  n’est pas seulement énorme sur notre territoire, écrit-il en 1935 mais elle est renouvelable et inépuisable… le vent peut transformer les déserts en oasis »  et il envisage même « un cadastre du soleil » (quel précurseur !!!)

          Sa dernière œuvre de gloire est le vol du stratostrat URSS-1 car la conquête spatiale commence. Un jour, où il devait se rendre au théâtre avec sa femme, il est arrêté. Un de ses collaborateurs vint d’avouer qu’il existe une organisation contre-révolutionnaire au sein du service d’Alexeï Féodossiévitch Vangengheim et qu’il en est le chef. Leur but : saboter la lutte contre la sécheresse en falsifiant les prévisions météorologiques.

          Après un simulacre de procès, il est condamné pour sabotage économique et espionnage, à dix ans de camps de rééducation par le travail.

          Oliver Rolin a divisé son livre en quatre parties. Dans la première, environ la moitié du livre, il évoque la vie d’Alexeï Féodossiévitch Vangengheim jusqu’à son arrivée aux Solovki. Dans la deuxième partie, on découvre la vie au Monastère et le courrier qu’il envoie à sa famille et aux autorités. La troisième partie est consacrée à la fin du voyage. Et enfin, dans la dernière Olivier Rolin reprend la parole et livre son interprétation des évènements.

          L’auteur décrit très bien l’enthousiasme de ces pionniers, les héros comme les pilotes par exemple, mais aussi le citoyen ordinaire car tous ont l’impression de participer à une grande œuvre, mais début 1934, certains commencent à faire de l’ombre à Staline. Les intellectuels, le poète Andreï Biély, les écrivains tels Mikhaïl Prichvine, Evreïnov, Pasternak, Ossip Mandelstam (qui va mourir au camp de transit de Vladivostok)

          Il raconte la détention, les interrogatoires, la torture qui commence à se mettre en place (on appelle  les années 1933-1934 la Terreur ordinaire ; elles évolueront vers la Grande Terreur en 1937, et alors la torture sera courante. Staline verra des espions partout, ceux qui dénoncent sont arrêtés à leur tour quelques jours plus tard et bien sûr, il y a comme toujours ceux qui passent entre les mailles de filet.

          Alexeï Féodossiévitch Vangengheim est un homme curieux. Il a la foi en le communisme chevillée au corps, (il ne peut s’agir que d’une erreur et Staline ne peut pas être au courant, tout va s’arranger, on va reconnaître son innocence). Parfois, on s’irrite contre sa naïveté, parfois, il nous attendrit parce qu’il se bat pour prouver son innocence, il écrit à Staline ou aux autres. Cela, ainsi que sa correspondance avec sa femme et sa fille, va lui   permettre de tenir, alors qu’il sent qu’il n’est plus rien.

           Il n’est pas le seul dans ce cas. Ils sont tous tellement persuadés de participer à la nouvelle société qu’ils ne peuvent envisager ce qui se trame. Une fois de plus, personne ne sait, personne n’a rien entendu. L’espérance en un monde meilleur était tellement forte.

          L’auteur intervient dans le récit et nous livre en même temps son analyse, il s’identifie à Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, dont il a partagé l’espérance, ayant lui-même un passé maoïste. Parfois, le « Je » se substitue au « Il ».

          Il évoque les sinistres NKVD, Loubianka, KGB, Oguepéou… la réhabilitation par le travail qui avait enthousiasmé Aragon : « le travail rend libre » disaient les Nazis. Des personnalités ont défilé dans le camp ne voyant voir que ce qu’elles voulaient voir.

           On fait le parallèle bien-sûr avec les atrocités nazies, les deux tyrans, dictateurs fonctionnent de la même façon faisant régner la terreur ; Hitler a fait périr des millions de gens parce qu’ils étaient juifs, ou simples opposants, Staline a fait mourir son peuple, les paysans qu’il détestait, les intellectuels, et tant d’autres, car l’antisémitisme est omniprésent aussi.

          Tous deux ont exploité le culte de la personnalité et, on peut dire qu’ils ont fait des émules ; tout deux aussi ont déporté, assassiné des personnes et les goulags russes sont aussi bien organisés que les camps d’extermination nazie. Ce vingtième siècle a imposé la terreur par ses dictateurs le vingt-et-unième siècle débute par des guerres de religions qu’on croyait d’un autre âge…

          L’écriture d’Olivier Rolin est belle, avec beaucoup de rythme et on dévore ce livre avec passion. Parfois, il faut faire une pause pour s’aérer l’esprit car certaine scènes sont dures, notamment la troisième partie mais tout cela a existé. La description des paysages, de la Sibérie, des aurores boréales sont tellement vivantes qu’on a l’impression de faire partie du voyage, d’être penché par-dessus l’épaule d’Alexeï pour le voir dessiner. Les dessins sont exposés à la fin du livre, avec des herbiers géométriques, arithmétiques d’une belle précision.

          Ce livre rend un bel hommage à cet homme ordinaire, qui n’était pas un politicien, pour bien prouver que cela pouvait arriver à n’importe qui. Olivier Rolin rend aussi hommage à la littérature russe, notamment un auteur qui est dans ma PAL depuis un moment : Vassili Grossman, qui évoque cette période dans son œuvre (« Vie et Destin » et "Tout  passe"), ou Yvan Bounine (« La vie d’Arséniev ») et d’autres.

          Évidemment, ce livre est un coup de cœur et je vous le conseille vivement, ainsi que le film.

          Note : 9,2/10

          Et voici le lien avec le film, cela vous donnera une idée…

 https://www.youtube.com/watch?v=pZtpHbF0wLE  

 

Extrait du film "Solovki, la bibliothèque disparue" de Elisabeth Kapnist et Olivier Rolin

 

L’auteur :

 

Olivier ROLIN

          Olivier Rolin est né le 17 mai 1947 à Boulogne-Billancourt.

          Il passe son enfance au Sénégal puis il étudie au Lycée Louis-Le Grand et à l'Ecole Normale Supérieure. Il est diplômé en philosophie et en lettres.

           Après une période d'engagement politique de 1967 à 1974, en tant que dirigeant dans la « branche militaire » de  l'organisation Maoïste: «La Gauche Prolétarienne», qu'il quittera  pour éviter un passage à l’action violente.

         Il travaille comme pigiste à Libération et au Nouvel observateur avant de se consacrer à l'écriture, avec un premier roman publié en 1983, « Phénomène futur ». Une dizaine d'autres livres constituent son œuvre à ce jour, dont le très remarqué « L'Invention du monde » (1993), mais aussi « Port-Soudan » (1994, prix Femina), ou encore « Tigre en papier »  (2002, prix France Culture) et « Le météorologue » (prix du Style en 2014 ).

          Son œuvre est inspirée par Mai 68 et la Gauche Prolétarienne, les aventures romanesques en Arabie, Rimbaud et Conrad, ainsi que ses voyages.

          Il a écrit à trois reprises dans la revue « Le Meilleur des mondes » : un article sur l'assassinat d'Ilan Halimi, un intitulé « La métis du

Olivier ROLIN 2roman » et un troisième sur la Kolyma, mais certaines prises de position néoconservatrices l'ont conduit assez vite à s'éloigner, après avoir toutefois soutenu l'idée de l'invasion américaine de l'Irak au printemps 2003.

           Il est aussi l'auteur de récits de voyage, et a fait de nombreux reportages, notamment en Amérique du Sud, pour plusieurs grands titres de la presse nationale. Ses livres sont traduits dans une quinzaine de langues.

         L'œuvre littéraire d'Olivier Rolin traverse l'histoire et la géographie en s'arrêtant sur les révolutions, le capitalisme et le monothéisme.

          http://www.lexpress.fr/culture/livre/olivier-rolin-prix-du-style-2014_1622946.html

 

 

Extraits :

 

          Son domaine, c’était les nuages. Les longues plumes de glace des cirrus, les tours bourgeonnantes de cumulonimbus, les nippes déchiquetées des stratus, les stratocumulus qui rident le ciel comme les vaguelettes de la marée le sable des plages, les altostratus qui font des voilettes au soleil, toutes les grandes formes à la dérive ourlées de lumières, les géants cotonneux, d’où tombent pluie, neige et foudre. Ce n’était pas une tête en l’air – du moins je ne crois pas. Rien, dans ce que je sais de lui, ne le désigne comme un fantaisiste. P 11

 

          J’aime Arkhangelsk à cause de son nom de ville de l’Archange, à cause du large estuaire qui la borde, qu’on traverse en hiver sur un chemin de planches, posé sur la glace et festonné, la nuit, de pâles lumières, à cause des maisons de bois qu’on voyait encore en assez grand nombre lors de mes premières venues (peu, depuis, ont résisté aux affairistes immobiliers), et parce qu’il me semble que les filles y sont particulièrement belles… Il me semble que Cendrars parle quelque part, des cloches d’or (ou des clochers d’or ?) d’Arkhangelsk, mais je n’ai retrouvé cela nulle part. Peu importe, les écrivains ne sont pas seulement ce qu’ils ont écrit, mais ce que nous croyons qu’ils ont écrit. P 14

 

          « C’était la beauté du lieu, tel que je l’avais découvert sur des photographies, qui m’avait poussé à entreprendre ce voyage. Et en effet, à peine sorti de la petite aérogare en planches badigeonnées de bleu, à la vue des murailles, des tours trapues et des clochers (d’or…) du monastère-forteresse allongé sur un isthme entre une baie et un lac emmitouflés de neige, j’avais compris que j’avais eu raison de venir là. La même beauté que le mont Saint-Michel, sauf que c’était tout le contraire : un monument monastique et militaire, et carcéral, au milieu de la mer – mais se déployant dans l’horizontale, quand le mont s’élance à la verticale. Et puis, ici, pas de foule, pas de pacotille touristique. » P 17

 

          Le monastère, fondé au quinzième siècle par de saints ermites, était un des plus anciens de Russie. Chaque époque a son génie, et à partir de 1923, il avait abrité, (si le mot convient…) le premier camp de ce qui allait devenir la direction centrale des camps, Glavnoïé Oupravlénié Laguéréï, tristement célèbre par son acronyme : GOULAG. P 18

 

          Et il voit large et loin. Dans son domaine, c’est un visionnaire, ou peut-être un utopiste. Non content de jeter son filet sur l’immense territoire de l’union Soviétique, il rêve d’un système météorologique mondial. Bien sûr, pense-t-il, il faudra pour cela que la révolution prolétarienne triomphe dans le monde entier, mais il ne doute pas que cela finira sans doute par arriver. La supposition politique est hasardeuse, mais la prévision scientifique, pour audacieuse qu’elle soit, s’est vérifiée. P 34

 

          On ne peut regarder sans émotion, sans cette espèce de stupeur que suscitent les lieux terribles, l’écrasante façade  grise et ocre soutachée de corniches roses de la Loubianka… je dis « on » mais qui en fait ? Ceux qui ont compté d’une façon ou d’une autre, à un moment de leur vie, l’espérance révolutionnaire et sa mort sinistre. Car, s’il est un lieu qui symbolise ce meurtre de masse de l’idéal, cette substitution monstrueuse de la terreur à l’enthousiasme, des policiers aux camarades, c’est la Loubianka. C’est ici le centre de cette alchimie à rebours qui a transformé l’or en vil plomb. P 64

 

         Alexeï Féodossiévitch Vangengheim n’est plus que la suppression de ce qu’il a été, un vide comme celui qu’à creusé dans le paysage de la ville, la destruction de la cathédrale, il  n’est pas encore informé de sa nouvelle identité sociale de saboteur et d’espion. P 67

 

          A la bibliothèque se croisent nombre de personnalités remarquables. Destins fracassés, chemins qui n’auraient jamais dû se rencontrer, que lie en gerbe, sur une île voisine du cercle polaire, le poing de fer de l’arbitraire. Certains survivront, comme Tchirkov, et pourront témoigner, d’autres, la plupart, mourront. P 51

          

          Ici, je suis absolument seul, écrit Alexeï Féodossiévitch au début de décembre 1935. Avec plusieurs, j’ai de bons rapports, mais il n’y a personne qui me soit proche. Ici, je suis un corbeau blanc. P 128

 

          En ce moment, j’étudie la relativité d’Einstein, écrit-il un mois plus tard, dans les tous premiers jours de juin et je sens que je suis capable d’étudier ces questions difficiles. Bientôt, la théorie d’Einstein, sera considérée comme « abstraction talmudique », et les physiciens qui s’y réfèrent comme agents d’un complot étranger. « Vie et destin », le grand livre de Vassili Grossman, raconte ça, entre autres choses indispensables pour connaître le vingtième siècle. P 132



Lu en avril  2015

 

challenge ABC Babelio 2014

 

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