Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui est différent de ceux que j’ai lus récemment, et que j’ai lu par défi, en réaction contre le déferlement des médias que je supposais de mauvaise foi. Il s’agit bien-sûr de :

 

Soumission de Michel Houellebecq

 

Résumé

 

          Nous sommes en 2022, à quelques semaines à peine des élections présidentielles, dont le résultat pour tout le monde dans l’entourage de notre héros est plié d’avance. En 2017, François Hollande a été réélu face au front national et son deuxième mandat a été encore plus calamiteux que le premier. On s’attend encore une fois à un duel PS/FN au deuxième tour avec une inconnue : le score d’un mouvement la Fraternité musulmane conduite pour un musulman modéré Mohammed Ben Abbes.

          Durant cette période d’attente, François, notre héros, professeur de Lettres à la Sorbonne, prend forme. Il a soutenu en 2007 une thèse de doctorat sur le thème : « Joris-Karl Huysmans où la sortie du tunnel » qui lui a valu les félicitations du jury à l’unanimité et une place de professeur à l’université, où il trompe son ennui en courtisant ses étudiantes (comme les autres professeurs, le prestige de l’uniforme).

          Il est d’humeur triste, blasée,  ne vit que par son travail et son amour des lettres mais, il voit les choses changer à la Sorbonne, les femmes voilées, les étudiants juifs qui ne sont plus représentés, les professeurs qui se positionnent pour être bien vus, l’ambiance a changé. Les fusillades sont quotidiennes, presque banalisées.  Depuis quelques temps déjà, les juifs font de plus en plus leur « Alya » (retour en Israël). Pour tromper sa solitude il revoit Myriam, qui a été sa compagne, pour une soirée fellations …

          Et le soir du premier tour, le malaise, « Dès que David Pujadas prit l’antenne à 19 heures 50, je compris que la soirée électorale s’annonçait comme un très grand cru, et que j’allais vivre un moment de télévision exceptionnel ». Le deuxième tour verra s’affronter Marine Le Pen et Mohammed Ben Abbes. C’est  la stupeur et les tractations vont commencer.

 

Ce que j’en pense :

 

          J’ai aimé ce roman, je rappelle que c’est une fiction et pas un brûlot anti-Islam. Le héros François, m’a touchée, car il est lucide, pessimiste, voire dépressif, comme en témoignent ses addictions, à la cigarette, à l’alcool. Il n’attend plus rien de la vie et il en est conscient car il a tout misé sur sa vie professionnelle, qu’il a réussie. Ses études, sa thèse sur Huysmans, écrivain auquel il voue un culte ont occupé une grande partie de sa vie.

          Il est lucide sur ce que l’enseignement des Lettres peut apporter comme atout dans la vie professionnelle, professeur à la Sorbonne pour lui, mais beaucoup moins de débouchés pour quelqu’un qui ne va pas jusqu’au doctorat, poste qui au passage peut être remis en question si ledit professeur ne publie rien dans les revues hautement spécialisées.

          François est insatisfait de sa vie sexuelle, car il n’a pas construit un couple, il s’est contenté de petites aventures avec ses étudiantes, parfois, il a vécu en couple quelques années et il se rend compte quand Myriam part en Israël, que sa vie va changer. "Il n'y a pas d'Israël pour moi. Une pensée bien pauvre; mais une pensée exacte"

          Il évolue, tout au long du roman, il commence par avoir peur et part se réfugier chez des amis en Lozère, où il discutera avec le mari d’une collègue, qui travaille aux Renseignements, en ingurgitant des quantités d’alcools et cigarettes impressionnantes.

          Puis, il donne sa démission car il pense qu’on ne voudra pas de lui, puisqu’il est athée et quitte Paris pour se rendre dans un monastère où son modèle et Maître  Huysmans a trouvé la foi, espérant trouver une réponse. On assiste à toute l’évolution intérieure de cet homme, à ses doutes permanents, mais dont la pensée de structure d’une autre manière.

          L’auteur aborde le  monde politique et ses magouilles, l’union sacrée des partis traditionnels, PS, UMP, Modem derrière le candidat musulman modéré, Mohammed Ben Abbes pour faire front contre le FN, (clin d’œil aux médias imbéciles qui l’ont lynché : c’est le candidat musulman qui l’emporte et le front « républicain » est uni contre le FN !)

          J’en arrive ainsi à L’Islam et à la soumission qui est le titre et l’objet du livre. En fait la traduction du mot Islam est « soumission » sous entendu, la soumission à Dieu. En effet, dans cette religion, on doit vénérer Dieu et accepter tout ce qu’il envoie aux êtres humains, comme une fatalité (comme la loi du Karma dans le Bouddhisme quand il est pris au pied de la lettre). L’homme est soumis à Dieu, la femme est soumise à l’homme vue qu’elle est mineure à vie.

          Si on poursuit le raisonnement, l’homme se conçoit comme incapable de résister à ses pulsions, donc la seule solution est de voiler les femmes pour qu’elles ne tentent plus les hommes et ainsi la société est plus tranquille, l’être humain plus apte à se consacré à Dieu.

          D’où, la transformation en douceur de la vie, à l’université mais aussi dans la vie de tous les jours. Les professeurs qui ont le choix entre prendre une retraite anticipée largement rétribuée ou se convertir à l’Islam, car la Sorbonne est financée par l’Arabie Saoudite, la France devient musulmane, elle évolue, mais jamais vers un Islam intégriste. Lui-même n’est pas hostile à une conversion, il réfléchit.

          Le nouveau président établit la polygamie, et François constate que certains collègues ne sont absolument pas gênés par cela : une femme assez mûre qui tient les rênes de la maison et une plus jeune pour les jeux sexuels. Il y a ainsi plusieurs héros dans le livre : François bien-sûr mais aussi Huysmans, que j’ai découvert par cette occasion et que Michel Houellebecq m’a donné envie de lire, après tout c’est mon siècle préféré et j’ai trouvé un ouvrage « A rebours ». On apprend beaucoup de choses sur la vie, et les écrits de cet auteur romantique, naturaliste qui a fréquenté Zola et Médan, et qui évolue vers une soumission à la foi catholique.

          François passera-t-il de la soumission (modérée certes mais présente quand même puisqu’il repart sur ses traces pour réfléchir) à son maître à penser à une autre soumission à l’Islam. Y a-t-il un parallèle entre les deux ?

          Est-ce qu’un croyant, quelle que soit l’église qu’il a choisie, n’est pas plus ou moins soumis à son Dieu ? La laïcité ne soumet-elle  pas, elle-aussi, l’homme ou la femme athée ; quand on voit certains de ses partisans s’exprimer d’une façon parfois tellement sectaire qu’on croirait avoir en face de nous des Ayatollahs ?

          La soumission est-elle un choix de facilité, pour ne pas avoir de problème, pour ne plus décider soi-même ? C’est plus facile de faire comme tout le monde et se noyer dans la masse en obéissant, et en perdant sa liberté de penser. Dieu est-il l’opium du peuple ? Ce qui frappe quand même, c’est que Michel Houellebecq, alors qu’il se revendique athée,  donne l’impression d’une quête de spiritualité, (son héros retourne vers le Monastère et prie la vierge noire comme l’avait fait Huysmans avant lui) comme si une civilisation ne pouvait se construire qu’autour d’un Dieu.

          Nous savons tous que notre société, même si c’est une civilisation millénaire,  part à la dérive, et va probablement disparaître comme d’autres avant elle, ayant perdu ses valeurs, avec un Dieu moderne qui s’appelle l’argent, où les compagnons de route sont le chômage, la vie à toute allure, les addictions diverses, tabac, alcool, drogues n’a plus grand-chose à nous offrir pour rêver et ne pas sombrer dans cette misère sociale, sexuelle et sentimentale que l’auteur sait si bien décrire.  Bien sûr, cela nous fait peur, car à quoi va-t-elle faire la place ?

          Un  bon roman, bien écrit, bien construit, qu’on ne lâche pas facilement car on veut savoir comment évolue le héros, ce qu’il va décider, et enfin un livre qui pose des questions et fait réfléchir sur la société actuelle. Le chapitre consacré au mardi 31 mai, date de la formation du gouvernement est excellent.

          En aucun cas, l’auteur ne stigmatise l’Islam, il se demande seulement comment la France évoluerait dans ce contexte, il ne s’agit pas d’un brûlot et je ne comprends pas la réaction des médias qui l’ont calomnié, assassiné et la plupart de ceux qui ont participé au lynchage médiatique, n’ont pas lu le livre. Il s’agissait avant tout de « descendre » Michel Houellebecq parce que le livre est sorti au mauvais moment, après les attentats contre Charlie Hebdo.

          Bien sûr, on retrouve la misogynie habituelle, avec les femmes à la maison ou exerçant des métiers dans des domaines restreints comme la couture et une tentation vers le fantasme de harem via la polygamie instaurée  le nouveau président. C’est cela, ainsi que sa façon de parler sexe, qui me gêne !!! En tant que femme, je ne peux que ruer dans les brancards. Je partage sa conception sur la fin de la civilisation chrétienne, ou du moins la fin de la société actuelle, que l’angélisme ne veut pas voir, la fin d’un monde en tout cas; j’espère que son hypothèse, car je le répète il s’agit d’une fiction, ne sera pas prémonitoire.

          J’aime le style de l’auteur, je l’ai découvert avec « Les particules élémentaires » livre que j’ai bien aimé également, et « La carte et le territoire » m’attend dans ma bibliothèque, je l’avais égaré merci à ma femme de ménage temporaire qui a rangé ma bibliothèque ne mettant les livres à l’horizontale en piles… il m’a fallu des semaines pour remettre la main dessus, entre un guide du routard et je ne sais plus quel ouvrage…)

          Une fois de plus, une critique dithyrambique mais j’ai aimé ce livre qui m’a sortie de ma morosité hivernale. J’attends le prochain Houellebecq avec impatience, n’en déplaise aux grincheux de tous bords.

 

          Note : 8,2/10

 

L’auteur :

 

 

Michel Houellebecq 3

Michel Houellebecq, de son vrai nom Michel Thomas, né le 26 février 1956 ou 1958(sa mère la vieilli pour qu’il soit admis plus tôt au CP), à La Réunion.

Il est écrivain, poète, essayiste et romancier et depuis la fin des années 1990, il est l’un des auteurs contemporains de langue française  les plus traduits dans le monde. En parallèle de ses activités littéraires, il est également chanteur, réalisateur et acteur s'illustrant notamment en 2014 dans deux films « L’enlèvement de Michel Houellebecq » et « Near Death Experience ».

 

Il s’est révélé par ses romans « Extension du domaine de la lutte »;  surtout reconnu dans les cercles littéraires au départ, Michel Polac,Patrick Poivre d’Arvor et Laure Adlern entre autres l'ont rendu plus populaire, via leurs émissions littéraires. Il reçoit le prix de Flore en 1996 pour « Rester vivant, Le sens du combat. La poursuite du bonheur. Renaissance », dans lequel il juxtapose librement prose, versets et versification classique (sous la forme le plus souvent de l'octosyllabe et de l'alexandrin). La poésie de Michel Houellebecq est, tout autant que son œuvre romanesque, fortement ancrée dans le monde contemporain. Elle lui sert d'ailleurs souvent de matrice.

 Ensuite,  il publie « Les particules élémentaires », (prix Décembre 1998), roman qui l’a fait connaître d’un large public. Ce roman ainsi que lesuivant, « Plateforme », sont considérés comme précurseurs dans la littérature française, notamment pour leur description de la misère

Michel-Houellebecq-1affective et sexuelle de l’homme occidental dans les années 1990 et 2000.

En 2005, il reçoit le prix interallié pour « La possibilité d’une île.

Avec « La carte et le territoire » Michel Houellebecq reçoit le prix Goncourt en 2010, après avoir été plusieurs fois pressenti pour ce prix.

Son livre : « Soumission » a été reconnu, voire encensé, immédiatement en Allemagne (où on le compare à Céline) et en Italie et boudé en France où l’on prend tout au premier degré, où certains l’ont traité de raciste.

 

 

Extraits :

 

          La spécificité de la littérature, art majeur d’un Occident qui sous nos yeux se termine, n’est pourtant pas bien difficile à définir. Autant que  la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolues ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf posé sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ;  P 13

 

          Les études universitaires dans le domaine des lettres ne conduisent comme on le sait à peu près à rien, sinon pour les étudiants les plus doués à une carrière d’enseignement universitaire dans le domaine des lettres – on a en somme la situation plutôt cocasse d’un système n’ayant d’autre objectif que sa propre reproduction, assorti d’un taux de déchet supérieur à 95%. P 17

 

          De fait, une grande partie des mots étranges que l’on trouve chez Huysmans n’étaient pas des néologismes, mais des mots rares empruntés au vocabulaire spécifique de certaines corporations artisanales, ou à certains patois régionaux. Huysmans, c’était ma thèse, était resté jusqu’au bout un naturaliste, soucieux d’incorporer le parler réel du peuple à son œuvre, il était peut-être même dans un sens resté le socialiste qui participait dans sa jeunesse aux soirées de Médan chez Zola… P 31

 

          C’est à ce moment de mes réflexions (je venais de me réveiller et je buvais du café, en attendant que le jour se lève) qu’une idée extrêmement déplaisante me vint : de même qu’A rebours était    le somment de la vie littéraire de Huysmans, Myriam était sans doute le sommet de ma vie amoureuse. Comment parviendrais-je à surmonter la perte de mon amante ? La réponse était vraisemblablement que je n’y parviendrais pas. P 50

 

          … la transcendance est un avantage sélectif : les couples qui se reconnaissent dans l’une des trois religions du livre, chez lesquels les valeurs patriarcales se sont maintenues, ont davantage d’enfants que les couples athées ou agnostiques ; les femmes y sont moins éduquées, l’hédonisme et l’individualisme moins prégnants... L’humanisme athée, sur lequel repose le « vivre ensemble » laïc, est donc condamné à brève échéance, le pourcentage de la population monothéiste, et c’est en particulier le cas de la population musulmane – sans même tenir compte de l’immigration, qui accentuera encore le phénomène. P 69

 

          Au monastère, on échappait j’imagine à la plupart des soucis ; on déposait le fardeau de l’existence individuelle. On renonçait, également, au plaisir ; mais c’est un choix qui pouvait se soutenir.il est dommage me dis-je en poursuivant ma lecture, que Huysmans ait tellement insisté, dans « En route », sur son dégoût de ses débauches passées ; peut-être, là, n’avait-il pas été vraiment honnête. Ce qui l’attirait dans le monastère, je le soupçonnais, ce n’était pas avant tout qu’on y échappât aux  plaisirs charnels ; c’était plutôt qu’on pût s’y libérer de l’épuisante et morne succession des petits tracas de la vie quotidienne. P 100

 

          Et ces jeunes catholiques, leur terre, l’aimaient-ils ? Etaient-ils prêts pour elle à se perdre ? Je me sentais moi-même prêt à me perdre « en général », enfin j’étais dans un état étrange, la  Vierge me paraissait monter, s’élever de son socle et grandir dans l’atmosphère, l’enfant Jésus paraissait prêt à se détacher d’elle et il me semblait qu’il lui suffisait maintenant de lever son bras droit, les païens et les idolâtres seraient détruits et les flefs du monde lui seraient remises « en tant que seigneur, en tant que possesseur, en tant que maître ». P 169

 

Lu en avril 2015