Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai reçu via une opération masse critique spéciale de Babelio.com que je remercie vivement ainsi que les éditions JC Lattès. Il s’agit de :

 

Un coeur bien accordé de Jan Philipp SENDKER

 

Résumé

 

          Julia Win vient de recevoir une lettre de son demi-frère U Ba qui vit toujours en Birmanie, dont elle n’a plus de nouvelles depuis dix ans. Avocate brillante à Manhattan, elle mène une vie, certes très active mais qui ne la satisfait pas vraiment. Cette lettre va la perturber et l’obliger à vraiment se poser des questions sur sa vie.

          Un jour, alors qu’elle doit prendre la parole lors d’une réunion importante au travail, elle entend une voix qui la questionne : « Qui es-tu ? », « Pourquoi vis-tu seule ? », « qu’attends-tu de la vie ? ». Comme cette voix insiste, Julia finit par en parler à son amie, Amy Lee, artiste peintre, bouddhiste adepte de la méditation. Elle consulte un psychiatre qui lui prescrit des neuroleptiques. Burn-out ? Schizophrénie ?

          Amy pense qu’il est temps que Julia écoute son corps,  prenne sa vie en humain et se pose la vraie question : quel est l’objectif ? Elles partent toutes les deux pour un week-end de méditation.

          Julia va alors rencontrer un moine venu de Birmanie qui lui parle du karma, des vies antérieures et lui conseille d’aller en Birmanie sur les traces de la jeune femme dont l’âme s’est réfugiée en elle. Alors commence un long voyage initiatique qui lui permettra de comprendre qui est Nu Nu et ce qui lui est arrivé.

 

Ce que j’en pense :

 

          Julia est une jeune femme de trente huit ans, qui s’est séparée de son dernier compagnon, et n’a pas d’enfant. Elle investit toute son énergie dans son travail d’avocate, où elle est brillante et n’a pas vraiment conscience qu’un pan de sa vie lui échappe. Elle est seule à Manhattan, sa mère et son frère habitent à l’autre bout des USA et ils ne m’aiment guère, donc ils se voient très peu.

          Son père, qui possède le don d’écouter les battements de cœur et de les harmoniser (cf. le précédent ouvrage de l’auteur)  est retourné en Birmanie pour y mourir auprès de son premier amour, la mère d’U Ba. J’aime beaucoup cette expression : « harmoniser » les battements du cœur », c’est une invitation au voyage dans le pays de symboles.

          On comprend que la vie occidentale a perdu son âme, en se plongeant dans le matérialisme, la consommation à tout prix, le toujours plus pour être satisfait car le plaisir ne peut venir que de l’extérieur. Nous ne savons plus être à l’écoute de notre corps, communiquer avec notre âme, la vie spirituelle quand elle existe part à la dérive, se délite, devient sujet de moquerie.

          A l’opposé, en Birmanie, les gens, du moins ceux qui ne possèdent rien ou alors si peu qu’ils ne sont pas constamment dans le désir, n’ont pas peur de tout perdre, peuvent partager le peu qu’ils ont, ont du plaisir à se rendre service. Payer un service rendu est un affront.

          On est frappé par la bonté des gens, qui s’entraident, vivent chichement, en cultivant leurs légumes parfois très loin de leur maison à plusieurs heures de marche.

          Julia apprend à côté de son frère, ensemble ils tentent de retrouver à qui appartient la voix, et quel est le message à transmettre et à qui… il y a une réelle complicité entre eux, alors qu’ils ne sont pas revus depuis dix ans, l’amour est intact, chacun se préoccupant du bien-être de l’autre.

          On fait ainsi la connaissance de l’histoire de Nu Nu, son mariage, ses enfants Ko Gyi et Thar Thar, la dureté de leur mode de vie, l’amour qui l’unit à son mari, Maoung Sein. Comment une femme qui aime profondément son premier fils, ne veut pas de la deuxième grossesse qui s’annonce et fait tout pour que cet enfant ne vienne pas, maltraitant son corps, faisant des offrandes et des prières au Bouddha pour en être délivrée et comment vivre en ayant pu avoir de telles pensées. Le destin de cette femme et de ses deux enfants est extraordinaire, avec la mort qui rode autour.

          Elle est prête à tout pour empêcher que les militaires emmènent ses fils, et devra faire un choix qui va la hanter. Mais, je ne dévoilerai rien de plus, car il faut découvrir ce roman, le siroter, le goûter, s’imprégner des couleurs, des parfums, des épices, des longyi, les currys…

          Et bien-sûr, on rencontre les militaires de la junte au pouvoir et leurs exactions, la façon dont ils envoient les civils en éclaireurs pour ne pas sauter eux-mêmes sur les mines. Toute la cruauté de la dictature.

          Je découvre cet auteur dont c’est le deuxième livre et il m’a beaucoup plu. Il s’agit d’un voyage initiatique dans ce pays bouddhiste qu’est la Birmanie. On retrouve la notion de Karma, qui est pris ici plutôt dans le sens de la fatalité : s’il nous arrive quelque chose de mauvais dans cette vie, c’est que dans la vie antérieure on a commis des actes négatifs. On doit l’accepter, c’est une vision du Petit Véhicule. Il faut s’efforcer d’aimer les autres, et d’accepter qu’ils nous aiment, qu’ils nous donnent, gratuitement alors qu’en Occident, on sort sa carte bancaire pour un oui ou un non, on pense que tout se monnaye, que rien n’est gratuit.

          Quand on possède peu, on donne plus facilement et on a moins d’envies. Dans cette forme du Bouddhisme, le Karma est inéluctable par rapport au Grand Véhicule, au Bouddhisme tibétain où on peut modifier un Karma négatif par des actes positifs, en gros on a son destin en mains et on peut agir pour modifier ce qui est susceptible de l’être, donc le fatalisme n’y est pas de mise. Ce que l’auteur suggère dans ce roman.

          Qu’on s’intéresse ou non au Bouddhisme, que l’on croit ou non à la réincarnation, l’histoire est tellement belle et riche qu’on se laisse entraîner par l’auteur dans ce pays méconnu car fermé si longtemps par la junte au pouvoir. On n’en connaît en fait que la violence de la dictature, mais on en sait si peu sur le mode de vie, les rites et les coutumes des habitants… Au passage, l’idée d’accorder le cœur comme on accorde un instrument de musique avant d’en jouer me plaît énormément.

          Le fait de ne pas avoir lu le premier roman de Jan-Philipp SENDKER ne dérange pas, car il a pris soin de nous donner les éléments nécessaires à notre compréhension, mais, étant donné que le thème en est l’histoire des parents de Julia, on a envie d’en savoir plus.

          Donc, vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce livre. Ce n’est pas un coup de cœur, mais pas loin. Il est bien écrit, l’histoire est belle, et on fait un voyage initiatique autant que dépaysant dans un pays qu’on a envie de découvrir davantage.

        

          Note : 8,5/10

 

 

L’auteur :

 

    

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      Jan-Philipp Sendker, né à Hambourg en 1960, était le correspondant américain Stern de 1990 à 1995, et son correspondant asiatiques de 1995 à 1999.

          En 2000, il publie Fissures dans la Grande Muraille, un livre documentaire sur la Chine. L'art de Heartbeats auditive est son premier roman. Il vit à Berlin avec sa famille.

          En mars 2014, il publie « L’art d’écouter les battements de cœur »

 

 

 

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Extraits :

 

          « Nous sommes à nous même notre plus grand mystère ; et le but de notre existence, c’est de résoudre ce mystère. Personne n’y parvient jamais… mais il est de notre devoir de suivre la piste. Sans nous soucier de la distance ni de l’endroit où elle va nous mener. P 12

 

          Qui es-tu ?

          A peine un souffle, et pourtant indubitable.

         Qui es-tu ?

        Une voix de femme. Très basse, mais claire et nette.

        Je regardais par-dessus mon épaule droite pour voir qui venait m’interrompre par une pareille question à un moment pareil. Personne.

        D’où pouvait venir cette voix ?

        Qui es-tu ?

        Instinctivement, je jetai un coup d’œil à gauche. Rien. Un chuchotement venu de nulle part.

        Que te veulent donc tous ces hommes ? P 15

 

        Le moindre de nos actes entraînait des conséquences dont nous étions pleinement responsables. Le choix nous appartenait. Oui ou non. P 41

 

        Quelle est l’épaisseur du mur qui nous sépare de la folie ? Personne ne sait de quoi il est fait. Personne ne sait jusqu’à quel point il résiste. Tant qu’il n’a pas cédé.

        Nous vivons tous sur la crête.

        Il ne s’agit que d’un pas. Un tout petit pas. Certains le sentent, d’autres non. P 44

 

        Etant donné tout ce que vous m’avez dit de cette voix, étant donné ce qu’elle sait et ce qu’elle ne sait pas, je soupçonne qu’elle vivait en Birmanie. Il devait s’agir d’une âme très troublée. Une personne inquiète dont l’esprit n’a pas pu trouver le repos après la mort, mais s’est réfugié en vous. Ce qui signifie que, désormais, deux âmes cohabitent dans votre corps. P 78

 

        On découvre souvent bien des années plus tard si la vie et les étoiles nous ont souri ou pas. La vie peut prendre les tournants les plus surprenants. Ce qui paraissait être, à première vue, un malheur peut se révéler une bénédiction et vice versa, non ? Je voulais seulement savoir comment tu t’en sors. Si tu es heureuse ? Si tu es aimée. Le reste ne compte pas. p 99

 

        Elle (Nu Nu) était lunatique, son chagrin s’embrasait aussi vite que sa joie. Une assiette de riz gaspillée pouvait lui faire verser des larmes amères… son seul désir était de trouver un mari, et de  faire un enfant avec lui. Son enfant à elle. Elle le porterait pendant neuf mois. Elle en accoucherait, le nourrirait et elle le protégerait. Un morceau d’elle-même, même après la naissance. Une âme sœur. P 121

 

        Il se souvenait des paroles des moines avec qui il avait vécu si longtemps. Tout ce qu’il savait de la vie, c’était d’eux qu’il l’avait appris : que chaque individu est l’auteur de son propre destin. Sans exception. P 155

 

        Nos propres défauts, ce sont ceux que nous sommes le moins disposés à pardonner chez les autres. P 181

    

        Lorsqu’elle vit son fils avec cette belle récolte, Nu Nu se souvint des paroles de sont défunt mari. Le temps lui avait donné raison. Il le lui avait dit, et elle n’avait pas voulu le croire : nous avons en nous le pouvoir de change. Nous ne sommes pas condamnés à demeurer ce que nous sommes. Mais, personne ne peut nous aider, excepté nous-mêmes. P 213

 

 

Lu en mars 2015

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