Je vous parle aujourd’hui d’un livre lu grâce à Masse critique de Babelio.com et aux éditions Albin Michel, que je remercie très chaleureusement car ce fut une belle découverte pour moi. Il s'agit de :

 

les temps sauvages de Ian MANOOK

 

 

Résumé

 

          Nous sommes en Mongolie, sous le vent, la neige, le « dzüüd » pour utiliser le terme adéquat. L’inspecteur Oyun est sur une scène de crime : on a découvert le cadavre d’un Yack, sous lequel git un cheval dans le même état et ce qui reste de son cavalier, « la jambe bottée, le pied encore dans l’étrier qui dépassait entre le dos gelé du cheval mort et la panse vitrifiée du yack ». Un militaire l’a rejoint sur une antique auto chenille datant de l’ère soviétique.

          Ailleurs, sur une zone Strictement Protégée du massif de l’Otgontenger, Yeruldelgger a été appelé par un professeur qui étudie les comportements des oiseaux, en particulier les gypaètes, auxquels il a donné des noms d’auteurs français des Lumières,  car il a trouvé un bout d’os humain. Intrigué par le comportement d’un des rapaces, il a vu, avec ses jumelles d’ornithologue, un corps suspendu dans un crevasse dans la montagne. Deuxième scène de crime ?

          Mais, notre ami se fait arrêter par la « police des polices » pour le meurtre d’une prostituée qui l’a aidé dans ses enquêtes et dont le fils a disparu. Complot ?

          Rapidement relâché mais pas encore libre de ses mouvements, il enquête sur ce meurtre, et apprend que l’escort-girl avait adopté un garçon des rues et celui-ci a disparu, en même temps qu’un autre gamin des rues, Gantulga, que Yeruldelgger a pris sous son aile, le confiant à un monastère Shaolin par lequel il est passé lui-aussi.

 

 

Ce que j’en pense :

 

          C’est le premier roman de l’auteur Ian Manook que je lis et je suis sous le charme. Il se passe en Mongolie, Oulan Bator, sous l’œil de Gengis Khan, dans des conditions climatiques hors du commun pour nous Occidentaux.

          C’est un dépaysement total parmi les yacks, les Nomades, leur hospitalité malgré leurs faibles moyens et leurs coutumes au pays des yourtes richement décorées, les loups.

          Au fil de l’enquête, on va voyager dans ce pays à l’abandon depuis l’implosion de l’ex URSS, où la pollution et la corruption règnent, mais également en Chine et en Russie  avec une description de la ville de Krasnokamensk sidérante avec les commerces illégaux, les politiques, les pots de vin, la recherche du pouvoir.

          L’auteur nous emmène aussi en France, au Havre, à la recherche de Gantulga, où la découverte des cadavres de 6 jeunes garçons dans un container va donner à cette affaire une toute autre dimension. On va ainsi rencontrer un journaliste, Soulzic, et un inspecteur d’origine arménienne, Zarza qui est un peu de la même trempe que Yeruldelgger, mis sur la touche car il dérangeait et voulait rester intègre, il se retrouve chargé d’inspecter les gares et les trains.

          Oyun, dont le corps est couvert de cicatrices car elle a été violée et laissée pour morte (cf. « Yeruldelgger » l’opus N°1) lors d’une précédente enquête refuse qu’un homme la touche mais finit par se laisser apprivoiser par Gourian, le beau militaire. Elle est sur la défensive, bien que fragile sous sa carapace dure, et rien ne l'arrête dans son enquête.

          Qui est derrière tout cela et veut mettre Yeruldelgger sur la touche ou plus, qui est digne de confiance ?

          Tous les personnages sont intéressants, travaillés, qu’ils soient intègres ou pourris, les noms chantent : Erdenbat, Altantsetseg, Bathbaatar, Orlov, Rebroff, Akounine…

          Beaucoup d’adrénaline dans ce roman avec des commandos, des exécutions, des guerres entre police, agents secrets, militaires, mais cela est atténué par la beauté des paysages, la majesté des montagnes, les loups en meute, la sagesse du Septième monastère et de ses habitants qui a imprégné jadis l’inspecteur mais dont il s’éloigne.

          On note aussi l’importance de la nourriture chez les personnages, en France avec les pâtisseries aux noms improbables (bourdelot aux pommes, bec de Flers, brandon…), qui font prendre du poids rien que par leur description, et la cuisine mongole.

          On notera aussi, au passage, les allusions aux séries policières américaines : Les experts, les conférences dans les ascenseurs que l’on bloque entre les étages, à répétition, comme dans NCIS, Dr House…

          Une frustration : j’ai choisi ce livre car le titre et le lieu de l’action me plaisait mais, je ne savais pas qu’il y avait un premier tome. Cela ne m’a pas gênée dans la compréhension, mais il manquait des éléments pout tout bien apprécier. Alors devinez quoi ? je me suis acheté le premier tome, illico car j’avais vraiment envie que rien ne m’échappe dans cette histoire.

          Un pavé de plus de 523 pages qui se dévore avec la même gourmandise (et parfois la même difficulté à digérer) que les pâtisseries dont j’ai parlé plus haut. L’histoire est haletante, et on apprend beaucoup de choses sur ces pays, ce qui me plaît beaucoup, comme d’habitude.

          Une intrigue captivante donc, malgré des scènes dures, des façons de torturer particulières, et le tout dans une belle écriture, des descriptions à couper le souffle et une réflexion sur les conséquences du démantèlement de l’URSS sur les populations locales. L’auteur donne comme titre de chaque chapitre, la dernière phrase du chapitre en question. Certes c’est original, mais cela n’apporte rien de spécial, coquetterie de la part de l’auteur ?

          Note : 7,8/10

 

 

L’auteur :

 

Ian MANOOK 1

Ian Manook, de son vrai nom Patrick Manoukian, nait à Meudon en 1949 dans une famille  ouvrière modeste aux origines arméniennes. Issu de la filière « moderne » du Lycée Hoche de Meudon, il intègre à la dernière minute une terminale « classique A’ » au lycée Claude Bernard à Paris où il termine premier prix de philo et deuxième prix de français.

 

À 16 ans, il part vivre dans le Bronx à New-York pendant trois mois. À 18 ans, il engage un périple de 40 000 kilomètres à travers les États-Unis et le Canada en stop et c’est à cette occasion qu’il entreprend d’aller au festival de Woodstock, en partant de la côte Est. C’est en arrivant en Californie qu’il se rend compte que le festival s’ouvre le jour même exactement d’où il vient, sur la côte Est… c’est dire s’il a déjà la tête ailleurs, au sens propre, comme au sens figuré. Plus tard suivront la découverte de l’Islande, du Brésil, de l’Alaska, de la Mongolie…

 

 

 

Après ses études, il entame le périple initiatique qui forme la jeunesse de l’époque, mais dans le sens opposé aux chemins de Katmandou. Vingt-sept mois vers l’ouest (Islande, Groenland, États-Unis, Rio de Janeiro le jour du carnaval…) qu’il termine par un séjour de treize moisdans le Mato Grosso brésilien qui le marque à jamais.

Ian Manook a sûrement été le seul beatnick à traverser d'Est en Ouest tous les États-Unis en trois jours pour assister au festival de Woodstock

Ian-Manook 2

et s'apercevoir en arrivant en Californie qu'il s'ouvrait le même jour sur la côte Est, à quelques kilomètres à peine de son point de départ. C'est dire s'il a la tête ailleurs. Et l'esprit voyageur !

Journaliste, éditeur, publicitaire et désormais romancier, « Yeruldelgger », son premier roman publié aux Éditions Albin Michel en 2013 fut couronné par le Prix des lectrices de ELLE, le Prix SNCF du polar, le Prix Quai du Polar / 20 minutes mais aussi par les lecteurs de Notre Temps et de St Pierre et Miquelon. « Les Temps sauvages» est le deuxième opus d'une série autour de Yeruldelgger, personnage éponyme qui nous conduit des steppes oubliées de Mongolie aux confins de la Russie et de la Chine. 

 

 

Extraits :

 

          Pour ne rien dévoiler de l’enquête, j’ai choisi de prendre des extraits neutres, pour vous montrer le style de l’auteur.

 

          « Engoncée dans sa parka polaire, l’inspecteur Oyun essayait de comprendre l’empilement des choses. Elle s’était accroupie dans la neige qui crissait et s’était penchée pour mieux voir. Le froid lui tailladait les pupilles et l’air glacé lui griffait les sinus à chaque inspiration. C’était comme respirer des brisures de verre. Autour d’elle, un autre terrible dzüüd vitrifiait la steppe immaculée. Pour la troisième année consécutive, le « malheur blanc » frappait le pays. Des longs hivers polaires qui suivaient de trop courts étés caniculaires. Des blizzards de plusieurs jours à ne plus voir sa yourte, à se perdre pour mourir gelé debout à un mètre près. Puis des ciels bleus comme des laques percés d’un petit soleil blanc au dessus d’un pays figé dans la glace. Oyun n’avait pas de souvenir de tels dzüüd dans son enfance. Le premier dont elle se souvenait était celui de 2001.

          Ainsi commence le livre.

 

          Le matin déjà, un brouillard jaune avait étouffé la ville… La deuxième ville la plus polluée du monde…  même devant Mexico… une seule ville digne de ce nom au pays des steppes aux herbes ondoyantes, des troupeaux libres et sauvages et des lacs aux eaux pures et elle était plus dangereuse que Tchernobyl… Devait-il vraiment continuer à aimer ce pays qui courait à sa perte, avec la même arrogance qu’il avait chevauché, des siècles plus tôt, à la conquête de civilisations qui lui étaient cent fois supérieurs ? P 77

 

          Le massif de l’Otgontenger tout entier était une Zone Strictement Protégée. Autant pour la faune et la flore qu’il abritait que pour l’esprit sacré qu’il représentait aux yeux de tous les Mongols. Aucune implantation humaine n’y était autorisée à l’exception du petit musée d’Agop et de deux temples bouddhistes. Le premier pour étudier et préserver la nature, les seconds pour protéger et honorer les âmes. P 79

 

          Le musée annonçait fièrement neuf salles, Yeruldelgger pensa au temple au dessus de la ville et à ses neuf stupas blancs en hommage à neuf moines célèbres. Il se remémora les neuf muses de la mythologie grecque et s’amusa à feuilleter ses souvenirs : neuf divinités chez les Egyptiens, les neuf fils du Dragon de la mythologie chinoise, les neuf planètes du système solaire, les neuf mois de la gestation humaine… D’ailleurs la Cité interdite aurait neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf pièces. Et encore, c’est le chiffre de l’accomplissement selon la Kabbale, celui de l’éternité pour les francs-maçons, la triple trinité etc. P 91

 

          Il n’aimait pas ce qu’il devenait. Ce chef colérique. Plus rien de l’enseignement du Septième Monastère ne semblait avoir prise sur lui. La charge des émotions, la force du silence, la puissance de la patience, il ne maîtrisait plus rien. P 172

 

          « K. devait ses jours de gloire à la colonie pénitentiaire YaG 14/10 où Poutine s’était efforcé de briser la résistance de l’oligarque M. Khodorkovski … Mais qui voudrait s’attarder dans cette ville jusqu’alors connue pour sa mine d’uranium, la plus grande de Russie, qui irradie sur les environs une pollution radioactive vingt fois supérieure aux normes admises» P 207

                   

          Yeruldelgger regardait avec horreur ce que sa Mongolie pouvait devenir. Dans les forêts dépecées, il voyait ses steppes lardées de mines à ciel ouvert. Dans les quartiers d’isbas de mauvais bois où se résignait un sous-prolétariat désœuvré, il reconnaissait ceux des yourtes à Oulan-Bator où se desséchaient les vieilles grands-mères pendant que les vieux nomades s’imbibaient de vodka chinoise de contrebande. Et les mêmes immeubles à la soviétique qui se délitaient entre des route précaires et des rues défoncées. Il sentit son âme enfler d’un terrible découragement. P 209

 

Lu en janvier 2015

 

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