Je vous parle aujourd’hui d’un livre, difficile à lire qui constitue le dix-huitième du challenge 1% rentrée littéraire 2014 et entre aussi dans le challenge ABC de babelio, si je n'arrive pas à lire "Siddharta" d'Herman HESSE.

Je l’ai reçu dans le cadre des matches de Price Minister que je remercie vivement au passage car c’est ma première participation.

 

Un monde flamboyant de Camilla Läckberg

 

Résumé

 

          Harriet Burden, artiste plasticienne vient de mourir. Elle a eu une carrière en dents de scie, et a toujours eu du mal à accéder à la notoriété ; après sa mort, elle fait l’objet d’une étude universitaire, qui a pour but de jeter un éclairage différent sur elle.

          On assiste donc à une série de témoignages de gens qui l’ont connue, ses proches mais aussi d’autres artistes, galeristes, son psychiatre, qui alterne avec les nombreux carnets personnels de l’artiste.

          Harriet que l’on a surnommée « Harry » (hum ! pas très féminin) est mal dans son corps, elle est très grande (1m 98), a une allure plutôt masculine. Elle étouffe dans la société car elle a toujours été dans l’ombre de son mari, Félix Lord, un marchand d’arts richissime de New-York qui lui a pignon sur rues, adulés par les critiques et le monde artistique de la ville. Il traîne sa femme dans des réceptions mondaines où elle s’ennuie.

          La mort de son mari, va déclencher un immense et impérieux  désir de sortir de l’ombre. Persuadée qu’une femme ne peut pas être reconnue autant qu’un homme quand elle est une artiste de talent, elle décide d’organiser trois expositions différentes avec ses propres œuvres en les attribuant à trois hommes de personnalités différentes… " Je voulais voir dans quelle mesure mon art serait reçu différemment en fonction de la personnalité de chacun des masques."

          Les noms qu’elle donne aux expositions sont intéressants : »Histoire de l’art occidental », « Chambres de suffocations », (ça s’impose !!!) et « Au dessous ».

          Mais tout ne se passera pas comme prévu, le troisième homme ne jouant pas le jeu, et essayant de s’approprier l’œuvre…

 

Ce que j’en pense :

 

          Harry est une personne fascinante, dans tous les sens du terme. Par sa silhouette d’abord, peu féminine, par son parcours, car après deux expositions, elle tombe dans l’oubli.

          Tout en sachant que cette femme n’a jamais existé, qu’elle est une pure fiction de Siri Hustvedt, (je suis allée vérifier sur Internet tant le personnage semblait réel), par la puissance de sa réflexion, la description de son œuvre,  des petites maisons miniatures, qu’elle meuble et auxquelles elle fait raconter une histoire, jamais la même.

          La création artistique est décrite avec minutie, instant par instant, de façon tellement forte qu’on a l’impression d’en faire partie, d’être une petite souris à côté qui voit l’œuvre sortir du néant, s’étoffer, comme une statue de Michel-Ange, une peinture de Léonard de Vinci, dans un monde très contemporain.

          Harry est d’une grande intelligence et très cultivée, ce qui n’arrange rien, elle est donc ressentie comme dangereuse par les hommes. Elle dénonce la difficulté d’être une femme dans le milieu artistique, car on ne peut pas être pris au sérieux dans cet univers sexiste où elle est condamnée à être dans l’ombre de son mari, lui servant de faire-valoir dans les rencontres mondaines du milieu branché de New-York. Elle est tellement sûre qu’on ne reconnaîtra pas son talent si elle expose elle-même, qu’elle se cache derrière des « masques » masculins, totalement différents, l’un étant un noir homosexuel…  entre une femme et un homme de couleur, c’est ce dernier qui réussira le mieux (cf. Barak Obama opposé à Hilary Clinton chez les démocrates) et on préférera même un pseudo-homme… «Pères, maîtres et amants suffoquent la réputation des femmes ».

          Une belle étude sociologique ! Et en même temps, on a l’impression pour ne pas dire la certitude, que derrière Harry, se cache la souffrance de Siri Hustvedt elle-même dans  l’ombre de son mari, Paul Auster, un écrivain reconnu qui semble capter toute la lumière, lui laissant peu de place. Comment exister, en tant que femme et à l’ombre d’un grand homme ? Et aussi, comment exister tout simplement, tutoyant la folie, la dépression, la construction difficile de la personnalité…

          Le choix du titre d’un exposition : chambre bandée, chambre de suffocation évoque –t-il le fait qu’on l’obligée à se taire trop longtemps ou peut-on aller plus loin et faire une analogie avec le 11 septembre (pur l(auteure) ou à mon avis plus encore avec l’Holocauste ?

          Certains n’ont pas hésité à qualifier ce livre de thriller intellectuel, tant il est envoûtant. L’alternance entre les témoignages et les carnets imprime un rythme particulier, on voit une « Harry » différente selon la personne qui témoigne, (ses enfants, amants, amis, psychiatre…) comme le sont ses créations et on retombe avec le carnet dans la pensée, le raisonnement, la création intellectuelle.

          C’est le premier roman de Siri Hustvedt que je lis et je suis impressionnée. J’ai eu beaucoup de mal à le lire, notamment les extraits des carnets personnels car elle observe tout chose en profondeur sur le plan psychanalytique, philosophique… donc il faut être déjà d’un certain niveau dans ces matières pour la suivre. J’ai mis du temps, mais je suis arrivée au bout et j’en suis assez fière, même si je suis certaine d’être passée à côté de certaines choses. Donc, c’est un livre que je relirai pour approfondir ce qui m’a échappé.

          De la même façon, j’ai mis du temps à rédiger ma critique, car Harry me fascine et suscite de l’admiration par sa réflexion philosophico-psychanalytique, ce qui rend mon exercice assez périlleux. Un livre difficile, mais à lire, à découvrir car il faut cheminer avec l’auteure et avec l’artiste. On fait un bon voyage au pays des mots.

          Allergique au vocabulaire de la psychanalyse ? Peut-être vaut-il mieux passer son chemin. De même, si le monde de l’art vous paraît étrange, élitiste, égocentrique  ou surfait. Donc, un livre clivant, c’est le moins qu’on puisse dire.

          Ce n’est pas un coup de cœur, mais je suis contente de l’avoir lu malgré la difficulté, et en survolant, je l’avoue, certains passages des carnets. A mon avis, elle aurait pu faire plus simple pour le confort du lecteur, mais Siri Hustvedt a mis la barre très haute car une femme doit se dépasser pour être reconnue.

 

Note : 7,8/10

 

 

L’auteur :

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Siri Hustvedt, auteure américaine est née, le 19 février 1955, à Northfield  dans le Minnesota

Son père est un américain d'origine norvégienne et sa mère est norvégienne.

Poétesse, essayiste et romancière reconnue, elle est diplômée en littérature anglaise de l’université de Columbia.

Son premier roman, Les Yeux bandés est édité en 1992, et son troisième roman Tout ce que j'aimais connaît un succès international. En 2010, elle édite un essai La femme qui tremble, sur les troubles neurologiques qu'elle a étudiés dans les hôpitaux psychiatriques.

SIRI HUSTVEDT 1

Le recueil Vivre Penser Regarder paru en 2013 rassemble 32 conférences et articles, prononcés ou publiés séparément entre 2005 et 2011. Elle y développe ses thèmes de prédilection, mêlant les apports de la littérature, de la philosophie, de la psychologie ou encore des neurosciences. Ses œuvres sont traduites dans seize langues à ce jour. En France les écrits de Siri Hustvedt sont traduits par Christine Le Bœuf et publiés chez Actes Sud

 

 

 

Extraits :

 

          Burden a tant écrit et sur tant de sujets que mon dilemme s’articulait sur cette question capitale : Que prendre et que laisser ? Certains des carnets ont un contenu ésotérique exclusivement intelligible pour des lecteurs versés en histoire de la philosophie, en science ou en histoire de l’art. (Avant propos)

 

          A ce moment-là, j’étais devenue une femme de pierre, une observatrice qui était aussi une actrice dans la scène… je me souviens de tout cela parfaitement, et pourtant une partie de moi est toujours assise là, à la petite table près de la fenêtre de la cuisine longue et étroite à regarder Félix. C’est un fragment d’Harriet Burden qui jamais ne s’est relevé, jamais n’est reparti. P22

 

          Parfois, elle reniflait les matériaux et soupirait. De temps en temps, elle fermait les yeux, et elle disait volontiers qu’il n’y avait pas d’art pour elle sans le corps et les rythmes du corps. P 32

 

          Elle a probablement raison quand elle dit que la psychothérapie a libéré une Harriet Burden qu’aucun d’entre nous n’avait encore aperçue, en même temps qu’une série d’autres personnages ou personae qu’elle tenait refoulés depuis pas mal de temps. P 33

 

          Je soupçonnais que si j’étais arrivée sous un autre emballage, mon œuvre aurait pu être accueillie ou, du moins, approchée avec plus de sérieux. Je ne pensais pas qu’il y ait eu un complot contre moi. Il y a beaucoup d’inconscient dans le préjugé. Ce qui affleure à la surface, c’est une aversion non identifiée, que l’on justifie alors de quelque façon rationnelle. P 41

 

          Avais-je envie de devenir un homme ? Non. Ce qui m’intéressait, c’étaient les perceptions et leur mutabilité, le fait que nous soyons surtout ce que nous nous attendons à voir. P 44

 

          Je ne crois pas qu’elle aurait pu se faire accepter des marchands et des collectionneurs – encore que, qui sait ? Ils peuvent s’habituer à n’importe quoi, si c’est bien vendu. Mais, auraient-ils pu la vendre, elle, sans remodelage ? J’en doute. Elle était trop excitée. Elle citait Freud, grosse erreur – charlatan colossal -- ainsi que des romanciers, des artistes et des savants dont personne n’avait jamais entendu parler. Elle débordait de sérieux. S’il y a une chose qui ne marche pas dans le monde de l’art, c’est l’excès de sincérité. P 57

 

          Elle dessinait des visages, des mains, des corps, des machines et des fleurs dans ses cahiers, sur des bouts de papier, partout où elle pouvait trouver une surface disponible. Sa main paraissait se mouvoir d’elle-même, négligemment mais avec une précision prodigieuse. P 59

 

          … mais quelle adolescente n’a pas envie d’être admirée et aimée. Quel individu tant qu’on y est ? Je suppose que son apparence était l’arène où les aspects les plus pernicieux de l’Amérique la touchaient : le sentiment d’être trop grande pour plaire aux hommes. P 65

 

          Beaucoup d’artistes ne sont pas des intellectuels, mais Burden en était une, et son œuvre reflétait son immense culture. Elle glanait ses références dans des domaines multiples et il était souvent impossible de remonter à leur origine. Son art avait aussi un caractère littéraire, narratif,  qui rebutait beaucoup de monde.  Je suis convaincue que sa seule érudition agissait comme un irritant sur certains critiques. P 83

 

          Je sais maintenant qu’il est moins pénible d’être déçu par un conjoint que par ses parents. Ce doit être parce que, au moins dans la petite enfance, les parents sont des dieux. Ils s’humanisent lentement, avec le temps, et c’est un peu triste, à vrai dire, quand ils se réduisent à de simples vieux mortels. P 103

 

          Les auras, c’est comme les aimants. Elles attrapent toutes sortes de saletés, et la mienne devenait bourbeuse à force de vibrations et d’énergies négatives. J’étais tout le temps en train de me passer les mains dans les cheveux, et je me lavais, je me lavais. P 115

 

          J’ai effectivement  rencontré quelques artistes que je vois encore, des gens qui sont devenus des amis mais, dans l’ensemble, ce spectacle me portait à penser que le Français Honoré de Balzac avait vu juste : la douteuse comédie humaine. Illusion sur illusion, sur illusion. Tout n’était que noms et argent, argent et noms, encore de l’argent, encore des noms. P 148

 

Lu en décembre 2014

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