Aujourd’hui, je vais vous parler d’un roman qui est le seizième dans le cadre du challenge 1% rentrée littéraire 2014 et entre aussi dans le challenge ABC 2014.

pas pleurer de Lydie Salvayre

 

 

Résumé

 

          En regardant un jeune homme apostropher le président de la République, à la télévision, Montsé, la mère de l’auteure se souvient de son frère, un jeune idéaliste, Josep  et soudain le passé remonte.

          Nous sommes en 1936. Les idées révolutionnaires battent leur plein. Montsé fait partie des mauvais pauvres qui triment toute la journée pour les grands propriétaires terriens qui les exploitent sans vergogne depuis si longtemps.

          Josep est allé ramasser les noisettes comme tous les ans et il revient l’esprit enfiévré par les thèses de Bakounine dont on il a entendu parler pour la première fois et tout à coup, il se prend à rêver d’un pays libre, où tous les êtres sont égaux.

          Bien sûr, ses nouvelles idées dérangent et les disputes éclatent fréquemment avec son père que de telles pensées révolutionnaires effraie. Il va partir passé l’été à Lérida et il emmène sa jeune sœur Montsé qui va rencontrer brièvement l’homme de sa vie, un Français qui s’est engagé dans la lutte pour défendre la jeune république espagnole que Franco veut débarrasser des Rouges.

 

 

Ce que j’en pense :

 

          Lydie Salvayre nous raconte une belle histoire, celle de sa mère qui a vu sa vie changer durant l’été 36. Elle reproduit de façon efficace et passionnante les camps rivaux de l’époque, les anarchistes, rouges noirs, les rouges staliniens qui rêve de reproduire le modèle soviétique, les deux se détestant, n’hésitant pas à tuer des prêtres et remettant en cause le catholicisme hyper-présent.

          En face, on voit la montée en puissance de la réaction fasciste aux ordres de Franco, qui massacre tous les prétendus communistes. Ils font régner la terreur en débarquant chez les gens dans la nuit emmenant tous ceux qu’ils suspectent et les abattant ensuite comme des chiens.

          Bernanos est arrivé à Majorque pour décrire les exactions des communistes mais, ce qu’il voit, ce sont les arrestations en masse, les  exécutions à tout va, qui le révoltent. Lui, le catholique fervent, il hésite et décide finalement de raconter toutes les exactions, ce qu’il va consigner dans « les grands cimetières sous la lune » s’attirant ainsi l’opprobre des bien pensants.

          Au village, on assiste à une reproduction à l’échelle microscopique, de la haine, la suspicion, la paranoïa et des crimes de chaque famille, avec  les conflits et les jalousies de l’enfance qui s’exacerbent et s’enflamment selon les partis pris de chacun.

          D’un côté la violence et de l’autre l’amour de Montsé pour celui que ses filles ont surnommé dans leur enfance André Malraux et qui se verra obligée d’épouser le fils adoptif du propriétaire, Diego, ennemi juré de Josep le beau gosse attisant encore la colère de celui-ci.

          Les personnalités se révèlent au fur et à mesure de ce récit, où l’auteure fait parler sa mère dans une langue qu’elle appelle le Fragnol, mélange de Français et d’Espagnol, car Montsé, du fait de sa maladie a tout oublié de sa vie sauf deux années, et elle ne maîtrise plus le langage, quand un mot ne vient pas elle francise le mot espagnol, mélange les grammaires, ce qui donne des tournures drôles, des néologismes qui atténuent la violence des évènements. Et cette langue est très belle, agrémentée de gros mots, ou de mots crus pour dire tout ce qui a été autocensuré par l’éducation.

          Tout ce petit monde nous entraîne dans la spirale, on frémit et on souffre avec Josep qui veut transformer la société, la rendre meilleure dans le partage et la tolérance alors que d’autres veulent la changer par les diktats comme Staline. Et à côté, ceux qui ont peur du changement, et préfèrent garder la situation telle qu’elle est : on souffre, on trime, certes, mais on connait le fonctionnement de cette société-là.

          Lydie Salvayre nous raconte aussi la situation de la femme à cette époque et l’importance du quand dira-t-on si elle dévie du droit chemin car la culture catholique est la base de la société, le statut de la femme mariée, le seul envisageable, l’amour n’ayant pas trop son mot à dire. Un autre personnage est omniprésent, la religion catholique, avec sa haine des communistes, ses crimes, son soutien constant aux dictatures. Elle imprègne l’éducation quel que soit le milieu social, avec les « égreneuses de chapelet ».

          L’écriture est belle et originale ; on n’a aucun mal à s’immerger dans l’histoire, la petite et la grande, on prend position pour l’un ou pour l’autre. L’idée de mettre en parallèle, comme un écho l’une de l’autre la réflexion de Bernanos avec ce qui deviendra « les grands cimetières sous la lune » et l’histoire de Montsé est une très bonne idée, je trouve, les deux histoires s’entremêlent, « les voix s’entrelacent » comme nous le dit la quatrième de couverture.

          De ce fait, l’auteure nous raconte vraiment une histoire, c’est un roman pas une biographie car on ne connaîtra que trois années de la vie de Montsé et on voit se profiler l’exil, après la désillusion. Elle découvre, sur le tard, tout un pan caché de la vie de sa mère.

           Les belles théories toujours nous enflamment pour être dévoyées, et conduire à la désillusion dès que la lucidité fait prendre conscience de l’ivresse des mots, des phrases apprises sous l’effet de l’endoctrinement. C’est le premier roman de Lydie Salvayre que je lis. Certes, « la compagnie des spectres » est dans ma PAL depuis longtemps, mais je n’étais pas trop tentée, et j’avoue que « Pas pleurer » m’a donné envie de mieux connaître cette auteure.

          Un bémol, quand même, je regrette que l’auteure n’est pas traduit les phrases en espagnol, on se sent un peu frustré. Pour le Fragnol, je n’ai pas eu de problème grâce aux souvenirs de latin et aussi au « Franpor » ou le « Porfran » (c’est moins joli que Fragnol !!) quand mon mari francise parfois un mot portugais, ne trouvant pas le mot français exact, suffisamment précis.

          j'ai bien aimé ce roman qui, par ailleurs, reçu le prix Goncourt mais ce n'est pas un coup de coeur....

 

Note : 8,2

 

 

L’auteur :

 

Lydie Salvayre 1

 

Lydie Salvayre est née en 1948 de parents républicains espagnols exilés dans le sud de la France pour fuir le franquisme. Son père est andalou et sa mère catalane. Elle a passé son enfance près de Toulouse et appris le français seulement à l'école primaire.

Lydie Salvayre 2

 

 

 Après des études de lettres puis de médecine et avoir exercé comme psychiatre, Lydie Salvayre publie son premier roman, "La Déclaration", en 1990, puis viendront notamment "La médaille", en 1993, "La Compagnie des spectres", en 1997, élu meilleur livre de l'année par le magazine Lire et prix Novembre (aujourd'hui prix Décembre), "BW", en 2008, ou "Sept femmes", en 2013.

Son œuvre est traduite dans une vingtaine de langues.

 

 

 

Extraits :

 

          «On est en Espagne en 1936. La guerre civile est sur le point d’éclater, et ma mère est une mauvaise pauvre. Une mauvaise pauvre est une pauvre qui ouvre sa gueule. Ma mère, le 18 juillet 1936, ouvre sa gueule pour la première fois de sa vie. Elle a quinze ans. Elle habite un village perdu de la haute Catalogne où, depuis des siècles, de gros propriétaires terriens maintiennent des familles comme la sienne dans la plus grande pauvreté. P 11

 

          Ma mère, ce soir, regarde la télévision où l’image fortuite d’un homme interpellant le président de la République lui rappelle soudain l’enthousiasme de son frère Josep à son retour de Lérida, sa jeune impatience et sa ferveur le rendaient beau. Et tout remonte d’un coup, la petite phrase de don Jaume Burgos Obregón, l’allégresse de juillet 36, la découverte euphorique de la ville, et le visage de celui qu’elle a aimé à la folie et que ma sœur et moi, appelons depuis l’enfance André Malraux. P 15

 

          Ce soir, je l’écoute encore remuer les cendres de sa jeunesse perdue et je vois son visage s’animer, comme si toute sa joie de vivre s’était ramassée dans ces quelques jours de l’été 36… Je l’écoute me dire ses souvenirs que la lecture parallèle que je fais des « grands cimetières sous la lune » de Bernanos assombrit et complète. P 17

 

          Ils disent qu’ils savent à présent où mettre leur courage. Ils disent qu’ils ne supporteront plus de laisser leurs désirs à la porte d’eux-mêmes, como un paraguas en un pasillo. Que leur père se foute bien ça dans le crâne ! Finies les peurs et les abdications ! P 54

 

          Il s’est dédiqué à son rêve avec toute sa juventud et toute da candeur, il s’est lancé comme un cheval fou dans un plan qui ne voulait rien d’autre qu’un monde beau. Ne te ris pas, il y en avait beaucoup comme lui à l’époque, les circonstances le permittaient sans doute, et ce plan il l’a défendu sans calcul ni pensée-arrière, je te dis sans l’ombrage d’un doute. P 79

 

           Depuis que ma mère souffre de troubles mnésiques, elle éprouve un réel plaisir à prononcer les mots grossiers qu’elle s’est abstenue de formuler pendant plus de soixante-dix ans, manifestation fréquente chez ce type de patients, a expliqué son médecin, notamment chez des personnes qui reçurent dans leur jeunesse une éducation des plus strictes et pour lesquelles la maladie a permis d’ouvrir les portes blindées de la censure. P 82

 

          Elle qui s’était tant évertuée, depuis son arrivée en France à corriger son accent espagnol, à parler un langage châtié et à soigner sa mise pour être toujours plus conforme à ce qu’elle pensait être le modèle français (se signalant par là même, dans sa trop stricte conformité, comme étrangère), elle envoie valser dans ses vieux jours les petites conventions, langagières et autres. P 83

 

          Et, lorsqu’ils parviendront au front, mal nourris, mal armés, hébétés de sommeil, transis de froid et dans un état de fatigue tel qu’il leur rendra supportable le meurtre collectif qui leur aurait paru abominable en tout autre circonstance, lorsqu’ils ne seront plus capables de rassembler deux pensées, lorsqu’ils seront uniquement occupés à survivre… ils déchargeront leur fusil au signal sur d’autres jeunes gens à l’allure plus martiale, ceux-là, uniformes impeccables mais tout aussi abusés par la propagande de leur camp qui magnifie mensongèrement leur combat et leur promet, contre une médaille à titre posthume, ou le plus souvent contre que dalle, la reconnaissance éternelle de la patrie, tu parles. P 131

 

 

Lu en décembre 2014

challenge ABC Babelio 2014

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