Aujourd’hui, je vais parler d’un livre complètement différent qui constitue la quatorzième lecture du challenge 1% rentrée littéraire 2014 :

 

 

Viva

 

 

Résumé

 

          Nous sommes en 1937 au Mexique, Trotsky le proscrit vient d’arriver au port de Tampico. « dans la brume de chaleur, un autre pétrolier norvégien, grande muraille rouge et noire, traverse le golfe du Mexique et approche du port de Tampico. A son bord, un autre révolutionnaire en exil entend les piqueurs de rouille et le cri des oiseaux marins ».

          Il est accompagné de sa femme Natalia. « C’est un homme d’âge mûr, cinquante-sept ans, les cheveux blancs en bataille ». il est en fuite, condamné à l’exil sur l’ordre de Staline qui veut anéantir toute sa famille et toutes les personnes qui pensent comme lui.

          C’est le règne des dictateurs, Staline en URSS, Hitler, le fascisme en Italie, Somoza au Nicaragua qui a fait assassiner Sandino. En Espagne la révolution va bientôt être balayée par Franco.

          Trotsky est accueilli par Diego Rivera et Frida Kahlo (communistes tous les deux) et va vivre dans la maison bleue. Commissaire du peuple, il a créé l’armée rouge et dirigé cinq millions d’hommes. Il fait de l’ombre à Staline, qui commence par l’exiler en Sibérie d’où il parvient à s’échapper et depuis c’est un proscrit. Il sait que sa vie est plus que menacé.

         En même temps, va arriver au Mexique, Malcolm Lowry, accompagné de sa femme. Il est dans une situation précaire,  « Lowry a vingt-sept ans, un physique de boxeur, les doigts trop courts pour atteindre l’octave au piano comme à l’ukulélé. Il vient de subir sa première cure de désintoxication alcoolique. Jamais encore il n’a gagné le moindre rond, et vit de la pension que chaque mois son père lui fait remettre en mains propres par des comptables obséquieux...»P 50. Un homme qui deviendra célèbre en publiant « au dessous du volcan ». a ce moment-là il sort d’une cure de désintoxication éthylique (il en fera plusieurs mais récidivera chaque fois).

          Les deux hommes sont écrivains mais Trotsky préfère se consacrer à une mission plus élevée : la IVe Internationale, et aussi à organiser un contre-procès en réaction avec les procès de Moscou.

          Les deux hommes ne se rencontreront pas mais on va faire la connaissance de multiples personnages hauts en couleurs qui vont débarquer dans ce Mexique fourmillant d’idées, de réflexion. On va voir passer des gens connus, Antonin Arthaud, André Breton, d’autres moins connus…

 

 

Ce que j’en pense :

 

          Ce livre est très particulier. Au début, j’ai été littéralement scotchée par les connaissances de Patrick Deville sur cette époque que je connais hélas bien mal.

          L’ouvrage fourmille d’anecdotes, on apprend beaucoup de choses sur les protagonistes, mais voilà il y a tellement de monde qu’on se laisse vite débordé. J’ai dû prendre des notes car souvent sur une page, on voit une dizaine de noms différents et il faut se rappeler qui est qui…

          De plus, l’auteur va vite, les dates s’entrecroisent, on ne sait parfois plus en quelle année on est, ça fourmille comme les idées au Mexique à cette époque.

          L’auteur participe à l’aventure, (j’ai appris qu’on appelait cela une exo fiction)  il rencontre les personnages encore vivants, va sur les traces de Trotsky dans le Transsibérien, sur les traces des protagonistes au Mexique, il retransmet les couleurs, les odeurs, l’ambiance tant il est passionné par son sujet et connaît bien l’histoire du Mexique… (Cf. ses descriptions de la ville…)

          On rencontre des artistes, les muralistes : Siqueiros, Orozco, Guerrero, peintres révolutionnaires, la photographe Tina Modotti, stalinienne,  Alfonsina qui écrit des poèmes, des écrivains cachés derrière des pseudonymes, Traven, Cravan, sans oublier Antonin Arthaud ou André Breton…

          On note un très beau chapitre consacré au petit-fils de Trotsky, Sieva « le petit-fils du proscrit, le dernier survivant de la lignée exterminée, lequel avait été blessé dans la maison de Coyoacan lors du premier attentat de mai quarante ». Sieva qui deviendra Esteban Volkov et que Patrick Deville va rencontrer.

          Une des difficultés de ce livre est le nombre de personnes citées, il y en a tellement qu’on s’y perd, parfois une quinzaine dans une page (Ex : page 93 on peut compter dix noms propres en vingt lignes). Il faut être très attentif car c’est difficile à mémoriser à moins d’apprendre par cœur tous ces noms propres, surtout quand on est comme moi et qu’on sait peu de choses sur cette période. Très franchement, j’ai été tentée d’abandonner à la moitié du livre environ (P 104), mais je me suis accrochée et bien m’en a pris…

          Je découvre Patrick Deville avec ce roman difficile mais très beau, avec une écriture incisive, presque musicale, des phrases courtes, qui martèlent le récit, lui donnant un rythme quasi effréné. L'alccol est présent, la drogue aussi (le Démerol). On entre dans la danse avec tous ces personnages, certains plus sympathiques que d’autres. Un livre à relire pour s’en imprégner et découvrir davantage l’histoire de cette époque et le surréalisme qui me rebute un peu.

          Je retiens aussi le caractère passionné, enflammé de l'auteur qui arrive à nous insuffler un peu de cette énergie et nous donne envie de continuer même si c'est difficile. Je n'ai pas eu le temps de lire "Peste et choléra" qui est dans ma PAL, ce que je regrette... 

           Note : 8/10

 

 

L’auteur :

 

        

Patrick-Deville 2

  Patrick Deville est né le 14 décembre 1957 à Saint-Brevin-les-Pins.

          Après des études de Littérature comparée et de philosophie à l’Université de Nantes, il a vécu dans les années 1980 au Moyen-Orient, au Nigéria et en Algérie, et dans les années 1990 à Cuba, en Uruguay, en Amérique centrale.

          Il a créé en 1996 le « prix de la jeune littérature latino-américaine » et la revue « Meet », de la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs de Saint-Nazaire dont il est aujourd’hui le directeur littéraire.

Patrick Deville 2

          Son livre « Kampuchéa » est élu meilleur roman français de l’année en  2011 par le magazine LIRE.

          En 2012 son roman « Peste et Choléra » consacré à la vie du bactériologiste Yersin reçoit le prix Femina.

 

 

 

Extraits :

 

          Tout commence et tout finit par le bruit que font ici les piqueurs de rouille. Capitaines et armateurs redoutent de laisser désœuvrés les marins à quai. Alors le pic et le pot de minium et le pinceau. Le paysage portuaire est celui d’un film de John Huston, « le trésor de la Sierra Madre », grues et barges, mâts de charge et derricks, palmiers et crocodiles… un crachin chaud qui mouille tout ça et ce soir la silhouette furtive d’un homme qui n’est pas Bogart mais Sandino. P 9

 

          Frida Kahlo fixe les yeux très bleus du proscrit derrière les lunettes rondes et lui sourit. Elle n’a pas trente ans. Son mari Diego Rivera est célèbre dans le monde entier, mais celui-là plus encore. Il a brisé en deux l’Histoire. P 12

 

          Frida Kahlo les accueille dans sa maison bleue. Ce sera leur première adresse à Mexico. Plus tard, après l’assassinat de Trotsky, Natalia Ivanovna confiera le bonheur de cette arrivée… « Une basse maison bleue, un patio empli de plantes, des salles fraiches, des collections d’art précolombien, des tableaux à profusion ». p 19

 

          Et puis, tous ceux-là choisissent le Mexique en révolution depuis des années, un pays où de larges territoires échappent au contrôle de l’Etat depuis des années, un pays d’émigrants et de déracinés, le pays de la solitude aussi, selon Octavio Paz, un pays où l’on considère toujours aujourd’hui comme un manque de tact de demander à quelqu’un ses occupations, ses origines ou ses projets. P 23

 

          A dix-huit ans, Lowry avant d’entrer à Cambridge embarque à bord du cargo Pyrrhus. Comme ceux de Trotsky ses yeux sont très bleus mais ses bras courts et ses mains rondes, d’une force exceptionnelle. Il conservera cette démarche des hommes de pont, les jambes un peu écartées. P 27

 

          Puis, ce sont les jours et les nuits roulant dans la confusion des longitudes, le lent trajet sur la voie étroite au milieu des forêts sombres de mélèzes et de pins dont les branches paraissent à portée de main, bancs de fleurs bleues et orange comme de grands coups de pinceaux à gouache dans le vert tendre de juin, progressant à la hauteur d’un cavalier en selle et comme au pas calme d’un cheval. P 42

 

           Il est réconfortant de suivre chaque jour cette rue et de revenir à son point de départ sans jamais avoir fait demi-tour… et lors de cet exercice quotidien, quasi kantien, les mains dans les poches, parfois dans le dos, de jouir de la libre association d’idées que procure la marche, et de chercher pourquoi Plutarque aurait bien pu choisir Lowry et Trotsky pour ses « Vies parallèles ». Celui qui agit dans l’Histoire et celui qui n’agit pas. P 65

 

          Dans sa villégiature d’Ibiza, en 1932, Walter Benjamin est bouleversé par la lecture de « Ma vie », et plus tard, Bertolt Brecht déclare devant lui que Trotsky pourrait bien être le plus grand écrivain européen de son temps. L’année suivante, les livres de Walter Benjamin sont brûlés comme ceux de Stefan Zweig.  Le 26 septembre 1940, un mois après l’assassinat de Trotsky dans ce lieu où nous sommes, Walter Benjamin descend du train et se suicide à Port-Bou, dans une chambre d’hôtel, deux ans avant le suicide de Stefan Zweig au Brésil. P 78

 

          Mais, chez Lowry et Trotsky, c’est la question bien plus grande : savoir dans quel but vendre son âme au diable. Pourquoi cette belle et terrible solitude et ce don de soi qui leur font abandonner la vie qu’ils aimeraient mener, les êtres qu’ils aiment, pour aller toujours chercher plus loin l’échec qui viendra couronner leurs efforts. P 128

 

 

 

Lu en novembre 2014

challengerl2014