Je vous parle aujourd'hui d'un roman qui m'a bouleversée et que je vous invite à découvrir:

 

L'amour et les forêts de Eric Reinhardt

 

Résumé

 

          Bénédicte Ombredanne désire rencontrer l’auteur car elle a beaucoup aimé son dernier livre. Elle lui raconte sa vie difficile, auprès d’un mari pervers, harceleur, Jean-François, qui lui fait subir tous les jours une maltraitance psychologique sans bornes.

          Bénédicte est agrégée de lettres et enseigne dans un collège. Elle a deux enfants Lola et Arthur dont elle suit les études de très près. Chaque instant de son existence est contrôlé par son mari, elle doit justifier son emploi du temps sans arrêt, n’a pas le droit d’avoir un portable car elle pourrait lui échapper, c’est lui qui l’appelle, qui gère le budget au centime près et se met en colère dès que les explications de Bénédicte ne sont pas suffisamment claires.

          Un soir, en rentrant, elle le trouve les yeux rivés sur l’écran de télévision, hurlant dès que les enfants prononcent un mot, car on parle de harcèlement moral et il se reconnaît dans le tableau décrit par les femmes qui témoignent. Il passe une partie de la nuit à pleurer et bien sûr, c’est sa femme qui le console.

          Cette nuit-là, persuadée qu’il est conscient de son problème, elle a une furieuse envie de liberté, s’inscrit sur Meetic et discute notamment avec un homme qui lui plaît, Christian et qu’elle finit par rencontrer pour passer avec lui une journée mémorable.

          Comment va-t-elle réagir après cette rencontre ? Prendre sa vie en mains ? Je vous le laisse découvrir.

 

Ce que j’en pense :

 

         J'aime beaucoup ce livre. J’ai eu un coup de foudre en regardant la grande librairie où l'auteur a raconté comment est né ce livre. Si on aime les longues phrases, à la Balzac... un thème difficile qui est abordé sans tabou, cette lecture ne peut pas laisser indifférent à plus d'un titre.

          L’écriture est très belle, musicale. Enfin un auteur qui fait de belles et longues phrases et ne s’arrête pas à sujet, verbe, complément. Qu’il parle d’un paysage, des arbres dans la forêt, ou qu’il parle des affects, du ressenti  et de la fragilité de son héroïne.

          Au début, c’est léger, la rencontre entre l’auteur et Bénédicte, leurs conversations dans le bar… et tout à coup la violence surgit et on hésite à continuer à lire, car elle est décrite de façon très réaliste, les mots sont percutants. J’ai détesté Jean-François viscéralement, avec une sombre envie de meurtre et je me demandais pourquoi elle restait, elle, si brillante par rapport à lui, pauvre aussi bien intellectuellement qu’affectivement. On le voit enfermer progressivement sa femme, l’isoler,  la surveillant sans cesse avec perversité.

          Ce qui m’a dérangée, c’est l’irruption soudaine de l’auteur dans le livre p 212, comme par effraction. J’étais tellement en empathie avec Bénédicte que j’avais oublié qu’il faisait partie de son roman. Cela a cassé un peu la magie du texte, comme si cette effraction venait lui donner le beau rôle, celui du sauveur ; pourquoi ce besoin d’occuper la scène ? Il n’est pas le psy de Bénédicte… « je me suis décliné en spéculateur financier, en révolté terroriste et en salarié résigné, en plus de me mettre en scène moi-même, sous mon propre nom, en écrivain insatisfait. A mesure que le roman progresse, les personnages donnés d’emblée pour fictionnels peuvent offrir le sentiment de devenir effroyablement véridiques, tandis que les contours à priori documentaires de l’écrivain finissent par s’estomper dans les brumes d’un récit féérique, comme s’il s’affranchissait de tout réalisme ». P 15

          Par contre, dans la dernière partie du livre, on assiste à un coup de théâtre qui permet à Eric Reinhardt de rencontrer la sœur jumelle de Bénédicte et nous permet de comprendre quelle femme elle était vraiment, comment elle était enfant, et à ce moment-là l’auteur reprend une place normale, c’est Bénédicte qui redevient l’héroïne principale à part entière. Je n’en dis pas plus car il faut lire ce livre.

          Le nom, « Bénédicte Ombredanne » (« ombre damnée » a dit, à juste titre, un fidèle de Babelio) revient sans cesse (4 fois en vingt lignes de texte dans une page), comme une litanie entêtante, pourquoi pas simplement « Bénédicte », ou « elle », mais peut-être est-ce volontaire car cela vient rythmer le récit, comme des percussions dans une partition musicale ?

          J’ai compris en lisant ce livre que j’ai beaucoup aimé, bien qu’il soit très dur, ce qui me dérangeait dans la littérature d’aujourd’hui : en dehors de la qualité de l’écriture, c’est l’égocentrisme, ou plutôt le narcissisme des auteurs. Ils ne peuvent pas s’empêcher de parler d’eux-mêmes, de se raconter, de se faire valoir, et c’est au détriment souvent de l’histoire qu’il raconte (Balzac était-il un protagoniste des « Illusions perdues » ou Hugo de « Notre Dame de Paris ?). Mais ne sommes-nous pas dans une époque où règne le narcissisme ?

          L’écriture moderne semble remplacer le psychiatre, on se raconte, comme sur le divan, mais personne ne vient corriger, ne vient guider. Au lieu de l’oreille de Freud qui permettait une possible reconstruction, on a l’écrit et les auteurs peuvent endosser le rôle du sauveur, victime, bourreau mais sans cette reconstruction. Par exemple, P 239, l’auteur pense que Bénédicte va s’en sortir. Mais, ceci est un aparté, une réflexion personnelle.

          C’est le seul reproche que je ferai à Eric Reinhardt, et encore en relativisant car, dans la troisième partie de son roman, il se redonne la juste place. Mais peut-être était-ce volontaire pour atténuer la violence, pour protéger davantage le lecteur.

          Je le répète, j’ai beaucoup aimé ce roman, c’est un bon livre, peut-on dire. L’écriture est sublime, par moment, j’étais même dans mon XIXe siècle adoré. En lisant,  Bénédicte me faisait penser à « La dame aux camélias », tant elle semble fragile, romantique, éthérée, Madame Bovary disent certains critiques. Peut-être parce qu’elle s’intéresse aux belles lettres, en particulier à Villiers de l’Isle Adam dont elle parle si bien qu’elle donne envie d’aller ouvrir « les contes cruels » et qu’elle aussi est une férue du XIXe siècle.

           Eric Reinhardt maîtrise bien le thème de la maltraitance psychologique, harcèlement, violence conjugale, perversité,  quel que soit le nom qu’on préfère lui donner. Il parle de l’amour, des émotions (les siennes comme celles de Bénédicte ou de sa sœur) avec pudeur, et sensibilité.

          C’est le premier roman de cet auteur que je lis et je pense que je lirai « Cendrillon » et « le système Victoria »  (je vous vois sourire en contemplant la liste de mes livres à lire, si, si, je vous vois) ; l’auteur ne dit pas quel est le livre que sa lectrice a beaucoup aimé, je pencherai pour « Cendrillon » au vu des dates mais je ne sais pas.

          Je regrette que ce livre n’ait pas eu le Goncourt, mais ce n’est pas le prix qui fait l’écrivain, vous connaissez mon opinion sur les prix littéraires. Heureusement, le « Renaudot des lycéens » est venu réparer cela.

          Bref, un livre poignant, sublime et tellement juste qui ne m’a pas laissée indemne, et qui fait réfléchir face à ce fléau. Certes, je suis dithyrambique, mais c’est justifié et je pense qu’il touchera beaucoup de lecteurs, peut-être davantage les amoureux des belles phrases, remplies de musicalité. Donc : coup de cœur, pépite.

 

Note : 9,2/10

coeur-rouge-en-3d_21134893

 

 

 

L’auteur :

 

 

Eric Reinhardt 1

Éric Reinhardt, né à Nancy, le 2 avril 1965, est romancier et dramaturge. Il vit et travaille à Paris.

Depuis ses débuts de romancier à la fin des années 90 (Demi-sommeil, Le Moral des ménages, Existence), Eric Reinhardt s’est fait le scrutateur d’une société libérale gouvernée par l’argent. Logique qu’il a poussée à son paroxysme en 2011 dans Le Système Victoria : le portrait d’une DRH d’entreprise incarnant par son appétit sexuel l’avidité du système financier. (cf. Les Inrocks)

Ses deux derniers romans, « Cendrillon » en 2007 et « Le Système Victoria » en 2011, ont rencontré un important succès.

 

Extraits :

 

          J’ai eu envie de connaître Bénédicte Ombredanne en découvrant sa première lettre : c’était une lettre dont la ferveur se nuançait de traits d’humour, ces deux pages m’ont ému et fait sourire, elles étaient aussi très bien écrites, c’est un alliage suffisamment rare pour qu’il m’ait immédiatement accroché. Ainsi commence le roman.

 

          Un jour, à force de le vouloir, elle parviendrait à être heureuse, semblait-elle vouloir dire. Elle ne donnait aucune indication sur la nature des contrariétés rencontrées, j’ignorais si ce qui l’empêchait d’être heureuse prospérait en elle-même ou dans son entourage (qu’il soit professionnel ou familial), mais en revanche sa volonté d’y résister, de les combattre, peut-être un jour d’en triompher circulait dans les profondeurs de sa lettre avec incandescence. P 13

 

          Personne ne regarde les vieux planchers, personne ne scrute son quotidien usé avec l’espoir que s’y révèle une trappe secrète, le démarrage d’un escalier, les ténèbres d’un espace inconnu. Il suffit peut-être de surveiller la surface de son quotidien, d’avoir suffisamment de sensibilité pour détecter l’existence d’un passage, pour identifier la nécessité de s’y faire disparaître ?

          … c’est environné du réel le plus aride que se déploie le merveilleux… P 24

 

          Elle était devenue une autre pendant quelques heures, entreprenante et intrépide, comme embarquée dans un long rêve ponctué d’imprévus – et elle ramenait de ce périple un butin mémorable, un butin qu’en temps normal elle aurait considéré comme n’étant qu’une chimère réservée aux autres femmes : un homme qui lui plaisait, un homme auquel, en plus, selon toute apparence, elle plaisait également, tombé du ciel en l’espace de deux heures.

          Peut-être, pendant ces deux heures-là, était-elle tout simplement devenue elle-même, la femme qu’elle aurait été si sa vie avait suivi une autre voie. P 74

 

          Une vieille vigne  courait le long de la maison, en hauteur, vénérable, accrochée à la façade au moyen d’un fil de fer rouillé, horizontalement, semblable à la structure d’une phrase complexe que l’hiver aurait dépouillée de ses mots, de sa saveur originelle : un message qui trouverait son sens durant l’été, quand toutes les feuilles seraient réapparues, quand chaque incise, chaque incidente, chaque parenthèse d’écorce de cette structure grammaticale ferait éclore la réjouissance d’une lourde grappe. P 84

 

          C’est comme si je prenais sur moi la responsabilité du temps qui passe. Comme si chaque individu avait la capacité, par son mental, de ralentir l’écoulement du temps, et de le ralentir pas seulement dans l’impression qu’il pourrait en avoir lui-même, mais pour de vrai, pour tout le monde. P 116

 

          C’était un peu comme une forêt profonde et angoissante, constituée par les phrases que son mari lui adressait continuellement, qui toutes semblaient se reproduire à l’infini comme des centaines de troncs, jour après jour, serrées les unes contre les autres, sans issue perceptible, absolument jamais, en aucun point de ces ténèbres où Bénédicte Ombredanne se trouvait prisonnière, soumise à la fureur inquisitrice de son mari. P 137

 

          C’est drôle, quand on s’enfonce ainsi en soi et qu’on marche vers cette lointaine lumière  habitée, c’est comme un paysage nocturne qui se déploie, grandiose, empli d’autant de sensations et de phrases qu’une forêt peut résonner de cris d’oiseaux et de bruissements d’animaux, de senteurs de fleurs et d’écorce, de mousse, de champignons ; son mental transformé en paysage ou en forêt, en territoire de chasse et de cueillette où s’accomplissent des trajectoires cinglantes à travers bois, sinueuses, au milieu des taillis et des ronces, ou au contraire plus douces, rapides, rectilignes,  sur l’épiderme d’une plaine cultivée. P 203

 

Lu en novembre 2014

 

Deux liens intéressants :

http://culturebox.francetvinfo.fr/emissions/france-5/la-grande-librairie/eric-reinhardt-frederic-beigbeder-leila-slimani-james-salter-186343

http://www.lesinrocks.com/2014/08/22/livres/eric-reinhardt-revient-roman-magnifique-11519719/

challengerl2014