Je vous propose aujourd'hui ce livre qui a connu un grand succès pour la rentrée littéraire 2013 et que j'ai beaucoup aimé tant l'écriture est belle et le thème intéressant.

          J'avais beaucoup aimé "Magnus" de cette auteure qui entre dans la liste de mes romancières contemporaines préférées.

petites-scenes-capitales-1370523-616x0

 

Résumé

 

          Lili se remémore les jeux avec sa grand-mère quand elle était enfant… elle vit avec son père, sa mère Fanny est partie quand elle était toute petite et elle n’a aucun souvenir d’elle.

          Un jour, elle apprend Fanny s’est noyée en mer, elle essaie de s’envoler sur sa balançoire pour la rejoindre au Ciel.

        Ses compagnons d’enfance sont les oiseaux de la volière, à côté. Elle les connait tous, reconnait leurs chants, le temps s’écoule paisiblement. Un jour, son père agrandit la famille car il a rencontré Viviane dont il est tombé très amoureux. Viviane a une fille Jeanne Joy  qu’elle a eu d’une première rencontre, un fils Paul et deux jumelles nées d’une relation avec un troisième homme.

         On change tout dans la maison, l’intimité relative avec son père disparaît. Il y a désormais une chambre pour Paul, une chambre pour le couple et autre pièce avec un lit à baldaquin pour Jeanne Joy, deux lits superposés pour les jumelles et un divan pour Lili qui se sent de plus en plus seule parmi tout ce monde, mise à l’écart.

          Le premier jour d’école, l’institutrice fait l’appel et elle entend Barbara… elle pense « tiens une autre petite fille porte le même nom de famille que moi », mais non, Lili apprend ce jour-là que son vrai prénom est Barbara, c’est celui que sa mère a choisi mais voilà son père n’aimait pas ce prénom et l’a appelé Lili pour Liliane) sans avoir jugé bon de le lui dire. En fait, on lui a volé son identité purement et simplement..

          On assiste à l’évolution des cinq enfants et du couple, ainsi qu’à toutes les petites scènes qui semblent anodines mais vont marquer chacun de façon indélébile, ce que je vous laisse découvrir.

 

Ce que j’en pense :

 

          Lili Barbara (je lui choisis ce prénom-là), est une petite fille très attachante, à laquelle on a tendance à s’identifier car elle nous rappelle des souvenirs. Elle est secrète, hypersensible à la moindre intonation dans les mots comme dans les actes, mais elle ne dit rien, elle encaisse tout, du moins en apparence.

          Elle est à la recherche de sa mère : comment celle-ci a-t-elle pu l’abandonner ? ne pas vouloir d’elle. Elle ne méritait pas son amour ? Elle a compté pour quelqu’un dans sa vie : sa grand-mère qui lui a donné tout son amour, par les mots, les gestes (cf. la scène de la confiture).

        La grand-mère meurt pendant que Lili est en vacances chez elle et c’est son premier contact avec la mort. Elle devine sans trop comprendre. Où est la grand-mère ? Au ciel ? Elle n’y croit plus... Une fois de plus, le questionnement dans sa tête, comme pour sa mère.

        Quelque chose s’est produit, un mur protecteur s’est effondré, mais encore une fois, elle ne dit rien de sa peine ni de ses interrogations.

        Les jumelles, Christine et Chantal (feu follet l’a surnommé le père de Lili occupent toute la place.

       Jeanne Joy (référence au parfum de Jean Patou) grandit, apprend le violoncelle avec application car elle n’est pas douée au départ, c’est à force de répéter qu’elle progresse. Elle-aussi, son père lui manque, pour se construire, pour pouvoir s’attacher à un homme , être amoureuse.

       Paul est plus, plus discret, mais provocateur : il fait une crise mystique à l’adolescence et veut devenir moine trappiste ce qui effraie sa mère car son père est de  juive,   elle le vit comme une trahison quelque part. « Paul, le fils posthume né avant mariage – conçu trop tôt, né trop tard »

        On sent tout de suite que certains enfants sont préférés à d’autres de façon évidente. Lili comprend vite la place que Chantal occupe dans le cœur de son père : elle est sa préférée, son feu follet,  alors qu’elle, sa fille biologique, n’est rien ou si peu.

        Il y a aussi la maison de vacances où ils se retrouvent chaque été. Un jour, Viviane veut faire des photos avec les enfants : les filles doivent être belles avec des foulards de couleurs vives, l’appareil est neuf. Elles posent sur un petit pont de bois qui s’effondre et elles tombent à l’eau.

« Chantal » hurle Viviane ! Encore une fois seule Chantal a de l’intérêt. Mais c’est Christine qui va mourir, victime d’un hématome car sa tête a heurté un rocher.

       Le scénario familial est bouleversé, les jumelles venaient juste de faire la connaissance de leur père vivant en Afrique du Sud. Chantal s’enfuit avec lui car c’est trop dur d’être la préférée. Chacun des quatre survivants va dévier encore une fois de sa route.

        Lili ne dit pas sa souffrance (elle compte pour du beurre). Jeanne Joy s’en va, Paul perd un peu  la vocation et Lili choisit d’aller en pension. Pour son père, elle est quelqu’un d’insensible ou de très fort car elle parait tout encaisser. Cette enfant se construit sur la culpabilité et la carence affective.

        Sylvie Germain montre ces petites scènes qui entraînent des fêlures dans la personnalité et modifient l’orientation qu’on a prise. Elle fait une analyse très fine de la construction de la personnalité : on se construit contre quelque chose, contre les parents ou contre une situation. On fait certaines rencontres car on prend des chemins de traverse.

        Elle évoque pertinemment le poids des secrets : réels (dans le cas de Paul) ou supposés pour Lili. Mais est-ce le secret qui engendre une réinvention de la vie ou est-ce ce qu’on construit autour ou celui qu’on invente pour tenter de comprendre pourquoi on ne nous aime pas. Donc ce titre est extrêmement bien choisi.

        L’auteure pose aussi d’autres questions. Est-ce que la maternité vient toute seule en voyant le bébé pour la première fois ou est-ce qu’elle s’apprend, se construit jour après jour ? Qu’est-ce qu’une mère ? Qu’est-ce qu’un père ? Peut-on donner l’amour quand on n’en a pas reçu ?

        Quelle est la place des enfants dans le couple ? On peut aimer un autre enfant plus que son enfant biologique car on est très amoureux de la mère de cet enfant alors qu’il y a eu peu d’amour avec la mère de son propre enfant.

        Il y a peu de place pour Lili dans le cœur de son père car ce cœur a été occupé par Viviane, puis par son chien, compagnon de vie avec lequel il veut être enterré. Au risque de choquer je dirais que l'on pourrait presque parler d'abandon au sens moral, bien entendu, mais le résultat est le même.

        L’écriture est magnifique : Sylvie Germain a un vocabulaire riche avec beaucoup de nuances, de variations dans les couleurs de la vie et des choses. Tout est précis, net alors que les mots nous enveloppent de mots subtils. "Le ruisselet a fait tinter son eau dans l’esprit du rêveur, il a empli sa bouche de volupté et de fraicheur, éclaboussé sa raison de goutes de feu, de mots simples, d’étonnement simple. Au matin, Paul était un enfant, hors d’âge. Il était à son tour une page, très ancienne, effacée, toute neuve, un palimpseste nu, épiphanique." P 74

        Le thème est fort, profond et tout a été parfaitement étudié. Les personnages sont bien construits. Elle maitrise parfaitement le sujet. On perçoit toujours son amour pour la nature dont elle parle si bien.

 

Note : 8,5/10

 

L’auteur 

 

 Cette fois, au lieu de parler biographie, je vous livre cette phrase prononcée par l'auteur lors de la sortie du livre...

 

«Mais chez moi, rien n’est jamais vraiment prémédité, ajoute Sylvie Germain. Même si les choses ne viennent pas de nulle part. On porte en soi des bribes de connaissances de ce qui s’est passé dans l’histoire de sa famille, de ses proches, de son pays. Et ce sont ces bribes qui forment notre sensibilité, notre manière de voir, de réagir. C’est dans ce terreau que se forge notre imaginaire qui est coloré par ce que l’on vit, entend, reçoit. Lorsque je construis une histoire, tout cela ressort.»

Sylvie Germain 3

sylvie-germain 2

 

Extraits :

 

          J’ai eu beaucoup de mal a choisir des extraits, car l’écriture est si belle que j’avais mis de multiples marque-page alors je vous livre ceux-ci…

 

          Elle se balance à la volée sous la frondaison d’un marronnier. Elle vole, elle vogue au creux d’un énorme sein végétal, elle se berce avec une allègre brutalité dans sa tiédeur et son odeur douceâtre. Les feuilles sont des milliers de mains à sept doigts inégaux, de forme ovale, elles trémulent dans le vide, et parmi elles se dressent des fleurs pyramidales assaillies d’insectes. P 17

 

          Elle vogue, elle nage, elle bondit dans un lait de grisaille, de fleurs, de soleil. Sa tête bourdonne d’exultation et du vrombissement des insectes. Et l’espoir croît en elle, toujours plus fort, toujours plus fou – que son corps se dissolve dans cet orbe lacté, dans ce poudroiement d’or et de pollen, et qu’il soit projeté hors de cette nébuleuse pour jaillir en plein ciel et y filer au large, filer sans fin comme un oiseau qui jamais ne se pose. Lumière, lumière, espace ! Et elle rit étourdie de désir, de frayeur et de joie mêlés dans une obscure jouissance. P 17

          Elle n’est pas seulement peinée, mais aussi révoltée (quand elle parle à son père de l’institutrice qui l’appelle Barbara) Que signifie « c’était une erreur » ? Où était-elle, en quoi consistait-elle ?

           Et si l’erreur c’était elle, tout simplement ?

          Du seul fait d’être née, a-t-elle donc commis une faute, une gaffe ? Est-elle responsable de la fuite de sa mère ? Cette éventualité la taraude. P 28

 

          La stupeur de sa présence au monde, tout en restant de même nature, se déplace, ce n’est plus son origine qui l’intrigue – avant j’étais où ? J’étais qui, quoi ? Avant ma naissance, avant ma conception, avant mes parents, et encore avant, indéfiniment avants ?... – mais carrément le pourquoi de sa présence.

          Pourquoi suis-je là, pourquoi suis-je moi, en vie, telle que je suis, en cet instant ? Qu’est-ce que je fais là, sur la terre ? A quoi bon ? Oui, à quoi bon exister ? A quoi bon moi ? P45

 

          Son récit balbutiant d’émotion et de tension entre l’envie de partager ce qu’il a éprouvé et une pudeur qui s’impose à lui réveille en Lili le trouble qui l’avait saisie un après-midi de fin d’été au bord d’une rivière – une irruption d’inconnu, d’exaltation et d’angoisse mêlées. Mais cela est flou dans sa mémoire, et surtout, à la différence de Paul, il n’y avait eu aucune forme de ravissement. P 70

 

          L’amour, ce mot n’en finit pas de bégayer en elle, violent et incertain. Sa profondeur, sa vérité, ne cessent de lui échapper, depuis l’enfance, depuis toujours, reculant chaque fois qu’elle croit l’approcher au plus près, au plus brûlant. L’amour, un mot hagard. P 169

 

coeur-rouge-en-3d_21134893

Lu en juillet 2014

 

photo challenges rentrée 2013