Voici donc, avec un peu de retard ma critique sur :

 

la petite communiste qui ne souriait jamais

 

 

Résumé

 

          Nous sommes en 1976, aux jeux olympiques de Montréal. Nadia Comaneci, vient d’effectué son exercice sur la poutre devant une salle médusée, des spectateurs aux juges en passant par les gymnastes des autres équipes.

          En moins d’une minute, tout le monde est sous le charme et on attende la note qui tarde à venir et finit par s’afficher : 1 virgule zéro, zéro ??? Que se passe-t-il ? Nadia a-t-elle fait une grosse bêtise que son entraîneur (Béla Karoly) n’a pas vue ? La foule conspue les jurés. Et le soudain le président du jury fait signe à Nadia : les deux mains en écartant les doigts.

          En fait, la petite fée a obtenu la note maximum, mais ceci n’était pas prévu dans l’ordinateur !!! Le petit écureuil (c’est ainsi que Béla appelle ses gymnastes)  a même détraqué la machine sensée être infaillible.

          Ensuite, le livre raconte, la façon dont les petites filles ont été choisies et entraînées par Béla qui a fondé sa propre école, non sans mal, car c’est le règne du génie des Carpates : Ceausescu. On découvre donc les entraînements, la vie de ces petites filles pour arriver au stade de la compétition.

          Il y a un va et vient permanent entre la vie de Nadia et celle de la dictacture des Ceausescu et leur évolution réciproque….

 

Ce que j’en pense :

 

          Ce roman, comme le dit d’emblée son auteure, n’est pas une biographie exhaustive de Nadia Comaneci. Lola Lafon imagine un dialogue entre elle et Nadia pour tenter d’expliquer ce qu’on ne sait pas vraiment et faire la part de la réalité et de ce que la presse a pu écrire. A priori, c’est une bonne idée, mais en fait, cela m’a gênée dans la lecture (ces chapitres là sont écrits en italique) car on ne sait pas s’il y a des choses vraies ou s’il s’agit de ses spéculations.

          L’auteure met très bien en évidence le formatage de ces petites filles qui ont six ans en moyenne quand débute l’école. Elles sont affamées, on compte les calories sans arrêt car elles doivent rester menues, peser le moins possible. Sur le plan de la gymnastique, l’entraînement est inhumain, elles s’entraînent pendant des heures, les mains pleines d’ampoules, se lancent dans le vide sans savoir qu’elles risquent leur vie(ou la paralysie) à chaque saut, mais Béla dit qu’elles peuvent le faire et doivent le faire car il leur donne tout !!!

          Elles obéissent toutes, Nadia plus que les autres car elle est perfectionniste donc prête à tous les sacrifices pour Béla et pour la Roumanie. Cela va jusqu’aux vomissements tellement elle a peur de peser cent grammes de trop au contrôle et finira par des troubles du comportement alimentaire (alternance anorexie et boulimie). La perversité de cet entraîneur est sans limite et il exerce une emprise terrible sur ses « petits écureuils » comme il les appellent. Nadia le considère probablement comme un père de substitution donc elle obéit pour qu’il l’aime. Seule la mère de Nadia se méfie mais elle ne fait rien.

          Mais le petit écureuil va grandir et la puberté arrive. Le chapitre consacré à cette période est bouleversant : Nadia a honte de son corps, elle est grosse et elle appelle l’apparition des menstruations : « la Maladie » qui la salit, elle doit surveiller les taches, elle a toujours peur que l’éternel juste au corps blanc soit sali.

          Cette petite fille qui demandait à être aimée et faisait tout pour satisfaire les autres, devient une femme donc elle pèse plus lourd et personne ne lui explique que c’est normal, elle se compare aux Américaines obèses qui dévorent les hamburgers.

          Elle est toujours, l’étoile de la Roumanie, mais elle n’a plus le même statut. Elle est le faire valoir du Conducator et le fils Ceausescu l’exhibe partout, pour bien montrer qu’il la domine, qu’elle est sous sa coupe. Elle obéit, encore une fois car elle a besoin d’être aimée et elle a toujours obéi, on l’a rendu incapable de prendre sa vie en mains et décider quoi que ce soit (comme tous les Roumains sous la plus terrible dictature communiste des pays de l’Est).

          La petite fée est tombée, donc on la jette aux orties. Toute sa vie elle va retomber sous la coupe de parfaits « pervers narcissiques » comme lorsqu’elle décide de fuir la Roumanie…

          L’auteure met très bien en évidence, la société roumaine, avec les espions partout, les magasins vides, la souffrance physique et morale entre les mains d’un dictateur et les souffrances de la petite fille de qui on exige l’impossible et qui le réalise car elle est entièrement dominée et ne se plaint jamais. Elle n’a même pas le droit de s’exprimer. Elle est là pour faire son job, saluer le jury avant le dernier saut, c’est tout. Chaque fois qu’elle parle, elle récite ce qu’on lui a écrit d’avance, ce que l’Occident prendra pour de la suffisance, du mépris, de l’impolitesse…

          Un livre dur, qui fait réfléchir sur beaucoup de choses. Je connaissais assez bien la vie de Nadia Comaneci car en Occident on se posait beaucoup de questions sur les conditions de vie de ces athlètes, dopage ? Quel était ce fameux régime spécial ? les pubertés retardées évidentes ???

          Ce livre m’a d’autant plus remuée que je lisais en même temps « Je viens de Russie », un autre ouvrage sur les conditions de vie du temps de l’ex URSS et les réflexions sur ce qu’est la liberté.

 

Note : 7/10

 

L’auteur :

 

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Lola Lafon, née en 1972, est une femme de lettres,  chanteuse et compositrice.

Elle est l'auteure de quatre romans,

« Une Fièvre impossible à négocier » (2003), qui se déroule dans les années 1990 dans le milieu des squats et s’intéresse aux militants anarchistes et aux luttes antifascistes, avec un parallèle intéressant entre le viol et le capitalisme

«  De ça je me console » (2007) : quête existentielle où les personnages s’interrogent sur le sens de l’époque. Prix de Flore 2007

« Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce » (2011) : qui se passe à Chicago et où on pourrait voir une relation avec le mouvement des indignés.

Lola Lafon 1

 et « La petite communiste qui ne souriait jamais » (2014)

(Ce roman a obtenu le Prix du roman historique du salon du livre de Levallois, le Prix Littéraire de la ville d'Arcachon, le Prix de la Closerie des Lilas 2014, le Prix Ouest-France Etonnants-Voyageurs 2014 ainsi que le Prix du roman Madame Figaro 2014).)

Lola Lafon a également publié plusieurs nouvelles.

En 2010, Lola Lafon a participé au numéro d'avril de la revue littéraire NRF (Gallimard) sur la thématique: "Où en est le féminisme". Lola Lafon est également l'auteure, avec Peggy Sastre d'une tribune Filles de rien consacrée aux mots utilisés par les défenseurs médiatiques de Roman Polanski, parue dans Libération.

 

Musique

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Lola Lafon a sorti un premier album .Grandir à l'envers de rien en 2006 (Bleu electric/Label Bleu) salué par la critique.

Le deuxième album, Une Vie de Voleuse est sorti le 2 mars 2011 (Le Chant du Monde/Harmonia Mundi), a été suivi d'une tournée. Sur cet album, Dominique A signe le titre "l'Abandon".

Lola Lafon a également été invitée par Jean Corti à chanter Goëttingen de Barbara sur scène aux Bouffes du Nord et sur l'album "Fiorina" en 2009 (WEA).

 

 

Extraits :

 

          Quel âge a-t-elle, demande la juge principale, incrédule à l’entraîneur. Ce chiffre, quatorze, lui donne le frisson. Ce que la petite a effectué à l’instant dézingue le déroulement des chiffres, des mots et des images. Il ne s’agit plus de ce que l’on comprend. On ne saurait noter ce qui vient d’advenir. Elle jette la pesanteur par-dessus son épaule, son corps frêle se fait de la place dans l’atmosphère pour s’y lover. P 13

 

          Nadia tend ses mains devant elle et, sans les poser sur la poutre, dessine un grand compas rapide avec ses jambes, le nœud blanc qui retient sa queue de cheval en point de repère : »vous êtes ici ». Elle monte si haut lorsqu’elle imprime un mouvement de balancier à son corps que certains ne parviennent pas à regarde l’exercice des barres asymétriques jusqu’au bout, terrorisés que les bras fluets ne cèdent et qu’elle tombe. Sait-elle, réalise-t-elle qu’elle risque de se briser le cou, demandent, inquiets, les journalistes aux juges éblouis. P 64

 

          Les écureuils rebondissent, s’étourdissent, leur dos plie sans résistance si ça ne saigne pas, affirme Béla aux fillettes, ne t’en fais pas, ça n’est probablement rien de très sérieux. P 69

 

          La destruction de la ville est le point de départ de sa réécriture par le Conducator qui profite des ruines pour détruire des quartiers entiers. Car la Roumanie des paysans le dégoûte comme une saleté malodorante. Ce qui doit disparaitre ce sont les traces de la campagne à Bucarest, pas seulement les villages. Que tout le pays devienne une ville sans angle mort. P 137

 

          Sa vie, dure comme un vaillant train télécommandé, s’enraye. L’obéissance n’est plus qu’un pièce détraquée et manquante du puzzle parfait de sa vie précédente : cette faim permanente qui rend le sommeil difficile (rêver qu’on mange et s’éveiller à l’aube terrorisée d’avoir failli manger) les mains entamées d’ampoules et de minuscules coupures jamais refermées, les cuisses tatouées de bleus ancrés dans les veines et ces muscles dont les fibres  lâchent, tendons claqués toujours rattrapés de justesse par les indispensables codéïne et cortisone. P 141

 

Lu en juillet 2014