Et voici une belle histoire :

 

Magnus

 

Résumé

 

C’est l’histoire d’un enfant âgé de cinq ans quand on fait sa connaissance. Il a été très malade, a failli mourir du typhus, dont il a gardé comme séquelle une amnésie complète de tout ce qui s’est passé avant. Sa mère Théa Dunkeltal l’a ramené à la vie et lui a appris avec patience toute l’histoire de son illustre famille et lui a réappris l’allemand.

Le mari de Théa est un adorateur d’Hitler, directeur d’hôpital et ses deux frères Franz et Georg sont morts à la guerre de manière illustre, c’est pourquoi elle a donné à l’enfant le prénom de Franz-Georg.

L’autre personnage important du roman est Magnus, un ours marron clair dont l’une des deux oreilles en cuir porte une trace de brûlure et sent toujours le roussi. Cet ours appartient à l’enfant qui ne veut pas s’en séparer alors que Théa ne semble pas l’aimer.

Il tient beaucoup à ses parents et son père Clemens, le fascine : il est médecin dans un hôpital et les patients viennent de loin pour le consulter, donc il doit être quelqu’un d’important. Et le soir parfois il  chante des airs de Bach ou Schubert de sa belle voix de Baryton basse tandis que Théa l’accompagne au piano. C’est un moment heureux car le reste de temps, ce père souvent absent se désintéresse de l’enfant trop rêveur donc pour lui, paresseux.

Peu à peu, l’atmosphère devient lourde à la maison, et ses parents changent plusieurs fois de nom et le père finit par fuir au Mexique. On comprend alors, que le brillant médecin est en fait le directeur d’un camp de concentration, pas uniquement en admiration pour le régime Nazi, il en a été en fait une personnalité importante et il sera jugé pour crime de guerre (alors qu’il a fui au Mexique).

L’enfant entend avec horreur tout ce qui se dit sur son père et sur ceux qui étaient leurs amis avant alors que sa mère reste obstinément dans le déni. Ce sont des mensonges, les photos sont truquées. Elle s’accroche a ses chimères quand elle apprend que Clemens est mort. Dés cet instant plus rien ne l’intéresse et elle confie l’enfant à son frère Lothar,  pasteur qui a fui en Angleterre pour échapper aux persécutions Nazies et dont la femme Hannelore est juive.

Une nouvelle vie va commencer pour lui, avec un changement de nom : il prend le nom de famille de son oncle et devient Adam Schmalker. Grâce à Lothar il apprend qui était réellement Clemens Dunkeltal et sa famille. Est-ce que le changement de nom suffit pour avoir une nouvelle vie ?

 

 

 

 

Ce que j’en pense :

 

C’est le premier roman de Sylvie Germain que je lis. Cela fait des mois que j’attends que son livre « petites scènes capitales » soit disponible à la médiathèque et pour patienter j’ai choisi de lire « Magnus ».

L’auteure nous raconte toute l’histoire d’Adam, cette enfance bizarre sous le règne du mensonge, sa deuxième vie chez Lothar où il apprend l’anglais et encore plus rapidement l’Espagnol qu’il adore, et poursuit ses études, avec ses premiers émois d’adolescent, son premier baiser avec Peggy Bell. Il ne se sent quand même pas le fils de la maison. Il a honte de ses parents à qui il ressemble si peu physiquement

Il part en vacances au Mexique où son père est mort. Que pense-t-il y trouver ? Une nouvelle vie sûrement car il rencontre une des femmes de sa vie May, et par elle vivra cette expérience dans le désert où frôlant la mort sa première vie lui revient pendant son délire. (cf. le chapitre magnifique décrivant la  comparaison Hambourg et Gomorrhe.)

Il comprend peu à peu, car des bribes de souvenirs remontent, notamment un incendie, une femme qui brûle,  qu’il n’est pas le fils de Théa et Clemens. Ce dont on se doutait depuis le début. Mais cela peut-il lui permettre d’avoir une vie moins dure, peut-il s’aimer davantage, s’autoriser à être heureux ?

Théa est à la limite un cas psychiatrique avec son déni, ses délires sur le grand Reich, sa vie superficielle et son adoration sans bornes pour son ordure de mari. Elle a reformaté cet enfant.

Lothar est un personnage équilibré, lucide plein de bon sens, il apprend à Adam-Magnus la conduite des Nazis envers l’Eglise : une seule église a sa place : la race Aryenne.

L’auteure nous présente l’histoire d’Adam de façon très originale ; elle alterne les « fragments » de sa vie avec des renseignements historiques, ou légendaires qu’elle appelle « notule »,  des extraits de poèmes appelée « séquences » et enfin les « résonnances », échos des réflexions du fragment précédent. Cela rend le livre plus léger et elle commence par le fragment 2, pour nous présenter le Fragment 1 quand on est prêt à entendre le début de la vie d’Adam, au bout de presque cent pages.

L’ours Magnus tient une place importante. On ne sait pas qui s’appelle Magnus, lui ou l’enfant, car les lettres sont brodées sur un foulard noué autour du cou de l’ours. Il est le lien avec sa vraie mère et détient peut-être la clé de son identité.

Il y a un hommage rendu aux Lettres dans le roman : c’est après avoir lu un livre écrit en espagnol, que May lui a prêté, qu’il se perd dans le désert Mexicain et frôle la mort : expérience initiatique ; mais aussi l’auteure cite, dans ses « séquences », des poèmes de Supervielle ou Thomas Hardy pour ne citer qu’eux.

La musique tient aussi une place importante : la vraie musique avec le moment de communion entre Adam et Clemens quand il chantait Bach ou Schubert. Mais est-ce seulement pour ce moment magique que Sylvie Germain insiste autant ? Et le musique des mots qu’elle emploie.

Elle réussit à introduire un article qu’Hannah Arendt lors du procès d’Eichmann et son idée de « la banalité du mal » pour expliquer au passage que ces Nazis étaient férus de musique, de poésie, de peinture tout en étant inconscients d’avoir fait quelque chose de mal et se disaient « non coupable » en le croyant vraiment. Donc, une réflexion sur le bien et le mal et la limite ténue entre les deux qui peut être si facilement franchie si l’on n’y prend pas garde.

Un beau roman, bien construit, bien écrit qui nous réserve des surprises jusqu’à la fin. Un bémol quand même : c’est justement la fin qui n’en est pas une et me laisse perplexe. Sinon, il fait monter plein d’émotions car, on les voit, ces personnages, tant ils sont authentiques et paraissent crédibles avec leurs forces et leurs faiblesses.

 

Note : 8/10

 

 

L’auteur :

 

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Sylvie Germain est née en 1954 à Châteauroux. Sa famille déménage peu de temps après sa naissance, et se déplace par la suite de nombreuses fois en France, au gré des affectations de son père, sous-préfet, notamment en Lozère et à Neufchâteau. Au cours des années 1970, elle suit des études de philosophie, auprès d'Emmanuel Levinas. Son mémoire de maitrise porte sur la notion d’ascèse dans la mystique chrétienne, et sa thèse de doctorat concerne le visage (Perspectives sur le visage. Trans-gression ; dé-création ; trans-figuration).

Elle commence à cette époque à écrire des contes et des nouvelles. le manuscrit de son premier ouvrage, un recueil de nouvelles, ne sera pas publié. L'écrivain Roger Grenier lit ce manuscrit, l'encourage, mais lui propose de publier d'abord un roman d'elle.

Sylvie Germain suit ses conseils et publie « Le Livre des Nuits » suivi de « Nuit d'Ambre », une saga familiale de près de 800 pages, qui reçoit six prix littéraires : prix du Lions Club International 1984, prix du Livre Insolite 1984, prix de Passion 1984, prix de la Ville du Mans 1984, prix Hermès 1984 et prix Grévisse.

Elle part vivre à Prague (1986-1993) où elle enseigne la philosophie et le français au Lycée français. Les années pragoises sont l'occasion de l'écriture puis de la publication en 1989 de « Jours de colère », qui reçoit le prix Femina. En 1993, Sylvie Germain

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retourne en France. Elle vit alors entre Paris et La Rochelle mais Prague est le thème de son roman, « Immensités », qui traite de la souffrance de ceux que la Révolution de velours n'a pas libérés.

Ses livres sont de genres variés : un récit de voyage, un essai spirituel et un album de photographies. En 2002 parait un nouveau roman, « La Chanson des Mal-aimants ».

« Magnus », paru en 2005, reçoit un accueil enthousiaste du publicet le prix Goncourt des lycéens. Le héros Franz-Georg a cinq ans lorsqu'il perd complètement la mémoire. Il doit tout réapprendre. Lui qui est né de parents allemands juste avant la Seconde Guerre mondiale, devra toute sa vie durant se confronter à ce passé, et démêler la légende et les faux souvenirs

Elle a été élue le 25 mai 2013 au siège de Dominique Rolin à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

En 2013 paraît « petites scènes capitales », avec le succès qu’on connaît.

 

 

 

Extraits :

 

« D’un homme à la mémoire lacunaire, longtemps plombée de mensonges puis gauchie par le temps, hantée d’incertitudes, et un jour soudainement portée à incandescence, quelle histoire peut-on écrire ? P 13

 

Tant pis pour le désordre, la chronologie d’une vie humaine n’est jamais aussi linéaire qu’on le croit. Quand aux blancs, aux creux, aux échos ou aux franges, cela fait partie intégrante de toute écriture, car de toute mémoire. P 14

 

Ecrire, c’est descendre dans la fosse du souffleur pour apprendre à écouter la langue respirer là où elle se tait, entre les mots autour des mots, parfois au cœur des mots. P 14

 

C’est pour cette voix-là, celle des soirs enchantés, que Franz-Georg aime son père, et l’admire sans mesure. Tant pis si ce père ne se montre guère affectueux, même si cela le blesse ; son chant suffi à le consoler de cette peine, ou du moins il la transforme en mélancolie bienheureuse. Son père est distant, mais son chant est un abri, une jouissance. Il porte un soleil nocturne dans sa poitrine. P 22

 

Un adieu sans appel. Après l’avoir remis au monde par la grâce de la parole, quand il était petit, elle l’expulse à présent loin d’elle par la dureté d’une poignée de mots. P 50

 

Car Adam le sent bien, il n’est qu’un greffon dans la famille de son oncle, un réfugié à la puissance deux sous le toit d’émigrés. Il n’est pas un fils, ne le sera jamais. Pire, il est le rejeton d’un bourreau doublé d’un lâche, et d’une criminelle par complicité, sottise et vanité. Son impuissance à anéantir cette ascendance nauséeuse, ou au moins à réclamer des comptes à ces parents qu’il a aimés avec une innocence qu’il juge à présent coupable, se traduit en violente inimitié à l’égard de lui-même. P 74

 

C’est un garçonnet bouclé, aux yeux noisettes, au crâne en parfaite conformité avec les normes aryennes, non circoncis. Sain de corps et de race ; quand à l’esprit, il est nu, page gommée prête à être réécrite. La femme se chargera de la blanchir à fond avant d’y écrire à sa guise, elle dispose d’un texte de rechange. Un texte de revanche sur la mort. P 97

 

« I have a dream ». Les rêves sont faits pour entrer dans la réalité, en s’y engouffrant avec brutalité si besoin est. Ils sont faits pour y réinsuffler de l’énergie, de la lumière, de l’inédit, quand elle s’embourbe dans la médiocrité, dans la laideur et la bêtise. P 128

 

Lu en juin 2014

 

[Sylvie Germain : Magnus]