Aujourd'hui, je partage avec vous un livre que j'ai beaucoup aimé. J'ai mis beaucoup de temps à l'ouvrir car elle parle d'un sujet qui est douloureux pour moi, mais je suis ravie de l'avoir lu. j'ai passé un bon moment et je suis tombée sous le charme envoûtant de son écriture.

laura-kasischke-esprit-dhiver-2013-528x705

 

Résumé

 

Nous sommes le jour de Noël et Holly doit préparer le repas car elle reçoit ses beaux-parents, deux amies et leur fille et un autre couple. Seulement, elle est en retard, car la veille, elle et son mari Eric se sont couchés tard.

Eric part en catastrophe chercher ses parents qui sont déjà arrivés à l’aéroport. Dehors, il y a le blizzard, la neige qui tombe en abondance.

Holly s’est réveillée avec une sensation de malaise, une angoisse avec une phrase qui la hante : « quelque chose les avait suivi depuis la Russie jusque chez eux ». Elle a besoin de noter cette phrase lourde de signification pour elle dans le cahier où elle écrivait des poèmes autrefois, phrase qui va revenir souvent de façon lancinante tel un leitmotiv.

On apprend ainsi qu’Eric et Holly ont adopté une petite fille qu’ils sont allés chercher dans un orphelinat en Sibérie. Ils l’ont appelée Tatiana, alias Tatty, pour qu’elle conserve un lien avec le pays où elle est née.

Rien ne se passe comme prévu, d’abord Tatty se lève en faisant la tête et s’oppose sans arrêt à sa mère, car elle a maintenant treize ans et elle est à fond dans l’adolescence. Donc elles se chamaillent sans arrêt.

Eric appelle car sa mère est malade et il a dû aller à l’hôpital. Dehors les routes sont impraticables donc les invités annulent chacun à leur tour. Ce qui désole Tattie et Holly qui aurait aimé parler de leur mauvaise entente avec son amie Thuy qui elle aussi a adopté une petite fille et qui semble de bon conseil et surtout Tatty s’entend bien avec elle.

Peu à peu, les souvenirs remontent et Holly qui se culpabilise de ne pas être une bonne mère, évoque tout ce qui va mal depuis l’arrivée de bébé Tatty à la maison : la bosse qui pousse sur la main d’Eric, les verres que Tatty a cassés de façon étrange comme si quelque chose de maléfique les avait suivis au retour de l’orphelinat, les CD neufs qui se sont tous retrouvés rayés avant d’avoir servi, l’ordinateur portable qui a disparu, etc..

Elle repense à l’opération qu’elle a dû subir car elle est porteuse d’une mutation génétique qui se traduira par un cancer du sein dont sa mère et sa sœur sont mortes très jeunes. Elle a décidé sur les conseils du  médecin de se subir une double mastectomie et une ablation des ovaires.

Elle se demande, ce qui s’est passé pour que la petite fille adorable devienne une adolescente à ce point exécrable, car en ce jour de Noël, elle devient un mur et plus aucune communication n’est possible. Et je vous laisse découvrir la suite...

 

Ce que j’en pense :

 

Le titre de ce livre est inspiré d’un vers du poète et avocat Wallace Stevens qui écrivait : « il faut posséder un esprit d’hiver ».

On est donc dans un huis clos. Holly et sa fille sont bloquées dans la maison, isolées de tout par la tempête de neige et ce jour de Noël tout va de travers.

L’ambiance est glaciale à l’intérieur comme à l’extérieur. La mère et la fille s’agressent mutuellement sans qu’il y ait de vrais motifs de dispute. Tatty multiplie les allers et retours de la cuisine à sa chambre dans laquelle elle finit par s’enfermer. Holly avait fait installer un verrou pour que sa fille puisse avoir son intimité quand elle le voulait mais le verrou va servir pour la première fois. Comme s’il y avait un renforcement de leur éloignement l’une de l’autre et une matérialisation de rancœur et d’opposition.

Chaque fois qu’elle redescend de sa chambre, elle a changé de tenue, alternant une  robe rouge et une robe noire.

On assiste aussi au bilan qu’Holly fait de sa vie de femme et de mère. Quelque chose s’est cassé tout d’un coup, elle se regarde sans complaisance, fait le bilan de sa vie : elle est poétesse, elle a une certaine notoriété et a publié des recueils. Depuis l’arrivée de Tatty, elle n’a jamais pu écrire une ligne, toute l’inspiration s’est tarie et ce matin avec cette phrase qui revient en leitmotiv, elle sent que c’est urgent de la noter et que l’inspiration va revenir et c’est vital pour elle.

L’auteure pose des questions essentielles. Depuis son opération, Holly est-elle encore une femme car elle a été mutilée, (double mastectomie et ovariectomies à l’âge de 22 ans) et rendue incapable de procréer ? Est-elle une mère, n’ayant pas porté un bébé dans son ventre ? Y a-t-il une différence entre un enfant biologique et un enfant adopté ? Elle a peur que Tatty lui dise un jour, après une dispute, « tu n’es pas ma mère ». Je la comprends très bien je suis une mère adoptive (adoptante ?)

Elle dévoile peu à peu, au fil des tensions avec Tatty, le parcours terrible de l’adoption, car fait-on jamais le deuil de la stérilité ? À force de vouloir tout bien faire, est-ce qu’on ne fausse pas la donne ? Comme toute mère, et peut-être même encore plus, on veut faire le mieux possible pour cet enfant qui vient de si loin, mais l’enfant ne prend-il pas cela pour un excès d’exigence ? Il y a l’enfant adopté et l’enfant fantasmé…

Elle décrit très bien l’horreur des orphelinats où ils enfants ne sont pas bien traités (en Sibérie, on est carrément dans la maltraitance), les dessous de l’adoption avec l’argent à verser pour que le bébé qu’ils ont choisi lors du  premier voyage survive et soit mieux traité…

Le fin est sublime, à mon avis, car je m’attendais à un clash entre la mère et la fille (encore un écho avec ma propre histoire) et c’est autre chose qui se passe qu’on n’imagine pas. Je vais donc faire une deuxième lecture de livre, orientée par la fin que je connais maintenant.

Un conseil : ne regardez sous aucun prétexte l’avant-dernière page sinon, vous allez passer à côté de ce livre qui va toucher le lecteur en fonction de sa propre histoire.

En tout cas, c’est la première fois que je lis un roman de cette auteure est j’ai bien l’intention de continuer car j’aime son écriture belle, déliée et en même temps directe, donnant parfois l’impression de recevoir un coup de poing dans le plexus, la façon dont elle entretient le suspens, l’angoisse même parfois. Elle nous entraîne avec elle, on la suit dans des méandres parfois en se demandant ce qui va arriver, et ce qui va nous arriver car j’ai eu l’impression de vivre en même temps qu’elle, probablement parce que l’adoption résonne en moi de façon parfois douloureuse.

 

Note : 8/10

 

 

L’auteur :

 

laura-kasischke-premieres-pages

Laura Kasischke est née en 1961 à Grand Rapids, dans l’État du Michigan. Elle a fait ses études à l'Université du Michigan. Ella a publié des recueils de poésie, également parus en revues, pour lesquels elle a gagné de nombreux prix littéraires ainsi que le Hopwood Awards. Elle a également reçu la Bourse MacDowell.

Laura Kasischke est aussi romancière. Deux de ses romans, La Vie devant ses yeux, et A suspicious river ont été adaptés au cinéma. Laura Kasischke vit actuellement à Chelsea, dans le Michigan, avec sa famille. Elle est professeur de langue anglaise et enseigne l'art du roman à l’université  Ann Arbor.

Elle a fréquenté l'Université du Michigan et l'Université de Columbia, vit à Chelsea, au Michigan, avec son mari et son fils.

laura-kasischke 1

Ses œuvres littéraires sont reconnues et mises en lumière à la Michigan State University.

Ses travaux ont été bien accueillis en France, où elle est traduite. Son roman  Moi pour toujours (Be Mine), publié par Christian Bourgois a été un best-seller national.

 

 

Extraits :

 

A propos de Tatiana, Théodota (une infirmière de l’orphelinat) avait dit ; « Non. Ne lui donnez pas un prénom russe. Donnez-lui un prénom américain. Où bien, elle reviendra »… les infirmières l’avaient baptisée Sally. Elles avaient expliqué à Eric et Holly : « on donne un prénom américain pour que, dans sa vie et dans sa mort, elle ne soit pas agitée en Amérique, ou qu’elle n’essaie pas revenir en Russie ». P  21

 

Le soleil essayait de faire rayonner le bébé. Le soleil désirait qu’Holly aime l’enfant ; qu’elle la prenne en pitié, qu’elle la ramène chez elle. Comment le soleil aurait-il pu savoir qu’aucun effort n’était requis de lui ? P 25

 

Holly prit sa fille contre elle et, avant de la voir ou de la sentir, ou de l’entendre, elle l’aima - comme s’il existait un organe et une partie de son cerveau qui auraient été l’œil ou le nez ou l’oreille de l’amour. Le premier sens. Il n’avait jamais été sollicité auparavant. En cet instant, Holly prit conscience qu’il était, en  fait, son sens le plus affûté. P 25

 

Mais, arriver à l’orphelinat le 25 décembre sans un seul présent pour leur enfant ou celles qui en prenaient soin, cela préoccupa Holly. Terriblement. Sans qu’elle pût l’oublier. Son premier échec de mère. Quelle différence cela faisait-il qu’elle fût la seule à le savoir ou à s’en soucier ? Elle était la seule qui avait besoin de le savoir et de s’en soucier. P 34

 

Elle revit sa Tattie à 4 ans, à qui on annonçait qu’elle ne pourrait pas se rendre à un goûter d’anniversaire parce qu’elle avait de la fièvre ! Tatiana n’avait jamais été du genre à éclater en sanglots. Non, elle supportait ses émotions comme…

Comme une orpheline, comme une enfant qui avait été abandonnée et qui avait compris, tôt et tout à fait, que la vie était injuste. P 42-43

 

Holly inspira brusquement mais réfréna son envie de faire volte-face. Elle en était incapable. Si elle le faisait, elle devrait affronter une expression qu’elle ne tenait pas à voir sur le visage de sa fille – condamnation, mépris, aversion ?

Elle avait désiré, elle avait eu besoin de le noter parce que c’était le début de quelque chose qu’elle devait comprendre, ou exprimer, ou déterrer, ou affronter, pourtant elle n’avait pas trouvé deux secondes à elle  pour prendre un stylo et être seule afin d’écrire.

Quelque chose les avait suivis jusque chez eux. P 46-47

 

Avait-elle besoin de se comporter comme une petite garce moralisatrice le jour de Noël ?

Est-ce que tout devait tourner autour d’elle ?

N’y avait-il pas en elle une once de gratitude ?

Avait-elle jamais réfléchi à ce à quoi sa vie aurait ressemblé si Eric et Holly n’étaient pas passés par là ? Voilà quelque chose que Holly ne dirait jamais, au grand jamais, mais elle avait le droit de le penser, non ? P 116

 

Tous lui avaient bien dit : « essaie de te rappeler comme elle était adorable pour tenir quand elle sera adolescente ! »

 

Elle était une terre en jachère. Elle s’était toujours autorisée à croire qu’il pouvait y avoir quelque chose là – si elle se donnait le temps qu’il fallait avec le bon stylo,  le bon bureau – mais elle n’avait jamais trouvé tout ça, parce qu’elle aurait dû creuser pour trouver ces choses à l’aide d’un outil qu’elle se serait inventer elle-même. Impossible. « Assieds-toi donc et écris » aurait dit son mari mais Eric ne serait jamais en mesure de comprendre cette frustration, sa frustration.

Holly avait la sensation évidente qu’un poème secret résidait au cœur de son cerveau, qu’elle était née avec, et qu’elle ne serait jamais, jamais capable de l’exhumer au cours de cette vie, de sorte que s’asseoir et écrire était devenu une torture. C’était s’asseoir avec un collier autour du cou qui se serait resserré de plus en plus, tandis qu’elle restait assise. P 209

 

 

Lu en juin 2013

photo challenges rentrée 2013

challenge ABC Babelio 2013