Aujourd'hui, je vous parle d'un livre que j'avais envie de lire grâce aux critiques que j'ai lues ça et là. d'habitude je n'accroche pas trop avec les prix Goncourt (je préfère souvent "le Goncourt des lycéens" et j'avoue que c'est une bonne surprise.

Voici donc ma critique de :

 

au revoir là-haut de Pierre Lemaître

 

Résumé

 

L’histoire débute en 1918, quelques jours avant l’armistice. Un gradé Henry d’Aulnay Pradelle veut faire un coup d’éclat en prenant à l’ennemi la cote 113 pour avoir une promotion. Il envoie ses soldats au casse-pipe sans vergogne et provoquant délibérément un incident pour que des tirs soient échangés. Nous faisons alors la connaissance d’Albert Maillard prisonnier au fond d’un trou d’obus en compagnie d’une tête de cheval qu’Henry décide de laisser crever car il a été témoin de ce qu’il a fait. Edouard Pericourt assiste à cela et vient en aide à Albert lorsqu’un obus l’écrase lui emportant une partie du visage.

Ils deviennent amis, Albert s’occupe d’Edouard qui souffre, la moitié de son visage ayant été emportés par l’obus, il ne peut se nourrir que pas sonde, fume ses cigarettes par le nez. Grâce à des faux papiers pris sur des corps de soldats décédés, Albert parvient à le faire sortir de l’hôpital où il pourrit grâce à ce bon vieux Henry qui n’a qu’une seule idée en tête les faire disparaître tous les deux car ils savent tous les deux ce qu’il a fait ce jour-là.

Edouard ne veut pas que sa famille le revoit dans cet état-là car il déteste son père qui le méprise et préfère être déclaré mort.

Henry est devenu capitaine grâce à sa soi-disant action d’éclat à la cote 113, il a épousé la sœur d’Edouard et se lance dans la construction de cimetières pour les soldats enterrés sur le tas, en accumulant les magouilles.

Edouard a aussi une idée de génie : un faux catalogue de dessins de monuments pour faire dans chaque village un hommage aux soldats inconnus. Et à vous de découvrir la suite.

 

Ce que j’en pense :

 

C’est le premier roman de Pierre Lemaître que je lis, et bien sûr parce qu’il a obtenu le prix Goncourt. C’est un bon livre, un bon gros pavé qu’on dévore en fait… j’ai passé vraiment un bon moment. Pourtant les Goncourt et moi cela ne va pas souvent ensemble, je préfère les choix du Goncourt des lycéens.

On s’attache très vite à Albert, ami dévoué, toujours à la recherche de ce qui peut améliorer le quotidien d’Edouard avec qui il cohabite. Il travaille pour lui procurer sa morphine, se mettant parfois en danger car il flirte avec un trafiquant, homme sandwich pendant un temps, il finira par être comptable dans une banque grâce à l’intervention du père d’Edouard car il faut toujours plus d’argent pour la morphine mais aussi pour monter leur escroquerie. C’est un être bon, dévoué, appliqué, que l’idée même de commettre quelque chose d’illégal révulse. Il a si peu d’estime de lui grâce à une mère castratrice qui l’a dénigré toute son enfance.

Edouard est un artiste, très doué en dessin il aurait voulu en faire son métier au grand dam de son père. Il a fait des croquis pendant la guerre et accablé par sa déchéance il ne veut plus dessiner alors qu’Albert lui achète du matériel. Il n’est plus rien. Il n’a jamais existé pour son père car c’est un artiste donc il ne pouvait pas reprendre les affaires familiales, mais il a aussi des amitiés particulières donc entre sa famille et lui rien ne peut s’arranger. Il reprend ses crayons pour faire les dessins des monuments aux morts car c’est jubilatoire pour lui cette escroquerie. Il cache sa laideur derrière des masque qu’il confectionne lui-même car il ne se supporte plus, il se hait car on ne l’a jamais aimé, son père ne lui ayant accordé que du mépris, du dédain. Il a transcendé son manque d’estime de lui-même en brillant dans un domaine dans lequel son père n’a aucune compétence : l’art. Être artiste lui permet de masquer ses peurs au propre et au figuré car il cache son visage « défiguré » derrière des masques excentriques.

On voit à quel point les hommes peuvent être des prédateurs avec Henry, ne reculant rien pour se faire de l’argent sur le dos des autres, Chinois sous-payés pour déterrer les soldats morts, mégotant sur la taille des cercueils (1,30 m pout tout les monde et on manipule les corps pour les faire rentrer) pour payer les cercueils moins cher. Son objectif : ramasser le plus d’argent possible pour restaurer la demeure familiale et son prestige d’antan quand sa famille était illustres. Il est immonde à tous points de vue.

Il profite des relations de son beau-père, homme d’affaire très froid, méprisant vis-à-vis des autres et qui déteste cordialement son gendre arriviste méprisable. Il trompe allègrement sa femme avec toutes ses amies et saute sur tout ce qui bouge, le type même du prédateur.

Le père d’Edouard a une personnalité très intéressante. Cet homme austère découvre tout à coup qu’il aimait son fils, alors qu’il est trop tard pour pouvoir rattraper les erreurs du passé et il pleure en cachette s’accrochant à des souvenirs d’Edouard, dessins photos ou rares moments heureux par exemple. Il aima son fils et ne pourra plus jamais le lui dire. La doublure d’Edouard est enterrée dans le caveau familial car sa fille l’a voulu mais on n’a pas le droit d’écrire son nom, donc cela efface toute trace de l’existence de ce fils perdu. Ce qui explique l’envie de faire ériger un monument aux morts sur sa commune. Au fur et à mesure que l’histoire avance on s’attache à cet homme dur en affaires et si fragile intérieurement.

Le personnage de Madeleine, la sœur d’Edouard. Elle a épousé Henry pour sa beauté, elle comprend très vite qui il est vraiment (ses amies se font un plaisir de lui faire comprendre qu’elles couchent avec lui, et pourtant elle ne dit rien, fait l’amour avec lui quand elle en a envie sans grande satisfaction (éjaculateur précoce probablement, sexual addict rirait-on de nos jours !!! elle sait très bien ce qu’elle veut obtenir de lui : il est beau, il fera de beaux enfants !!!

Le personnage du  fonctionnaire zélé Joseph Merlin est, lui-aussi, haut en couleur. Incorruptible, détesté par tout le monde il trouve son plaisir dans la traque de la fraude en comptant les os éparpillés, les identités bafouées des soldats … 

Le dernier personnage, haut en couleur, est la guerre de 14-18 et les évènements qui suivent. L’auteur a accumulé des tonnes de documents pour étayer son histoire et on ne sait plus où commence la réalité ou s’arrête la fiction.

Il évoque aussi un autre problème : on couvre les soldats morts d’éloge, certes, mais on ne sait pas quoi faire des survivants, ils gênent car ce sont des témoins. Albert par exemple ne retrouve pas son emploi au retour de la guerre. Ils reçoivent une pension misérable quand ils en ont une….

En conclusion : un livre très riche, très documenté et avec des personnages tous plus intéressants les unes que les autres. J’étais tellement prise dans le roman que j’applaudissais à chaque « réussite » du côté Albert et Edouard et à chaque retour de bâton pour cet ignoble Henry qu’on a un plaisir fou à détester. Les deux cents dernières pages, je les ai avalées sans lever les yeux du livre. La chute est géniale même si on la voit venir un peu.

Je lirai avec plaisir d’autres livres de Pierre Lemaître, notamment Alex et la robe de marié.

 

Note : 8/10

 

 

L’auteur :

 

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Né en 1951 à Paris, fondateur d’un organisme de formation où il enseigne les littératures françaises et américaines aux bibliothécaires, Lemaitre se jette à cinquante ans passés dans l’écriture. Cinq polars le font remarquer des amateurs du genre, séduits davantage par des intrigues extrêmement habiles que par le flamboiement du style : Travail soigné, Robe de marié, Cadres noirs, Alex, Sacrifices…. Les prix tombent presque aussi drus que les obus sur le chemin des dames : huit jusqu’à aujourd’hui, dont le Prix Sang d'Encre, le Prix du Polar francophone, le Prix du polar européen, le Prix des Lecteurs du Livre de Poche...

Son deuxième roman, Robe de marié (2009), exercice explicite d'admiration de l'art hitchcockien raconte l'histoire de Sophie, une trentenaire démente, qui devient une criminelle en série sans jamais se souvenir de ses meurtres.

Lemaitre aborde ensuite le thriller social avec Cadres noirs, en 2010, qui met en scène un cadre au chômage qui accepte de

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participer à un jeu de rôle en forme de prise d'otages. Le livre est inspiré d'un fait divers réel survenu en 2005

Alex, quatrième roman, joue sur l'identification, moteur du thriller : l'héroïne y est tour à tour victime et meurtrière jusqu'à la conclusion qui retourne une nouvelle fois la compréhension que le lecteur peut avoir du personnage. Là encore, on trouve, d'Aragon à Proust en passant par Barthes, Harvey ou Pasternak, quelques citations ou influences que l'auteur signale explicitement.

Il crée un héros récurrent, Camille Verhoeven, et signe même un feuilleton numérique, transformé ensuite en roman. Ses références sont éclectiques : Bret Easton Ellis, Emile Gaboriau, Alexandre Dumas… Ceux qui ne l'aiment pas mettent en avant l’anonymat de son écriture, ceux qui l’aiment le retour de la littérature populaire « de qualité ». Scénariste de téléfilms sur lesquels il reste très discret, il revendique un style « visuel », parle de « scènes », pas de « chapitres ». Perfectionniste, il aurait réécrit 22 fois le premier chapitre, pardon, la première scène de Au revoir là-haut, épopée picaresque qui suit deux « poilus » montant une escroquerie au patriotisme juste après la fin de la grande guerre…

Son dernier roman, Au revoir là-haut, marque, dans son œuvre, un important changement puisqu'il signe, cette fois, un roman picaresque (et non historique, comme le souligne Pierre Assouline). Délaissant le genre policier, Lemaitre reste néanmoins fidèle à l'esprit de ses premiers romans puisqu'il cite (d'Ajar à Crane et de Hugo à La Rochefoucauld) plusieurs auteurs qu'il salue dans ses remerciements avec, notamment, un hommage appuyé à Louis Guilloux et Carson McCullers. Le roman reçoit le prix Goncourt

Ses romans sont traduits en plus de vingt langues. Il est administrateur de la Société des gens de lettres (SGDL) depuis 2011.

 

 

Extraits :

 

« Au début du conflit, cette vision sentimentale, il la partageait avec bien d’autres. Il voyait des troupes sanglées dans de beaux uniformes rouge et bleu avancer en rangs serrés vers une armée adverse saisie de panique. Les soldats pointaient devant eux leurs baïonnettes étincelantes tandis que les fumées éparses de chaque obus confirmaient la déroute de l’ennemi.  Au fond Albert s’est engagé dans une guerre stendhalienne et il s’est retrouvé dans une tuerie prosaïque et barbare qui a provoqué mille morts par jour pendant cinquante mois. P 27

 

Pradelle était assez content de lui. Pour motiver ses hommes à se lancer dans la conquête de cette cote113, les persuader que les Boches venaient de trucider, de sang-froid, deux de leurs camarades, c’était la certitude de déclencher chez eux une belle colère vengeresse. Un vrai coup de génie. P 39

 

La tête du soldat apparait enfin, à moins de trente centimètres, comme s’il dormait; il le reconnaît, il s’appelle comment déjà ? Il est mort. Et cette idée est tellement douloureuse qu’Edouard s’arrête et regarde ce camarade, juste au dessous de lui, et, un court moment, il se sent aussi mort que lui, c’est sa propre mort qu’il contemple et ça luifait un mal immense, immense… P 49

 

Il pleure sur sa peur rétrospective,, il peut se l’avouer maintenant, depuis deux ans, combien il crève de trouille d’être un jour le soldat mort d’un autre soldat qui serait seulement blessé. C’est la fin de la guerre, ces larmes qu’il déverse sur son camarade, ce sont celles de sa jeunesse, de sa vie. La chance qu’il a eue, lui. Estropié, une jambe à tirer le reste de son existence. La belle affaire. Il est vivant. P 50

 

Sa conscience des évènements resta longtemps obscurcie, noyée sous des images. Edouard vivait un rêve chaotique et ininterrompu où se succédait, sans ordre ni priorité, un condensé de tout ce qu’il avait jusqu’alors vu, connu, entendu, senti. P 57

 

En le tenant contre lui, Albert se dit que pendant toute la guerre, comme tout le monde, Edouard n’a pensé qu’à survivre, et à présent que la guerre est terminée et qu’il est vivant, voilà qu’il ne pense plus qu’à disparaître. Si même les survivants n’ont plus d’autre ambition que de mourir, quel gâchis… P 90

 

En même temps, attendre, c’est ce qu’on fait depuis la fin de la guerre. Ici, c’est un peu comme dans les tranchées finalement. On a un ennemi qu’on ne voit jamais, mais qui pèse de tout son poids. On est dépendant de lui. L’ennemi, la guerre, l’administration, l’armée, tout ça, c’est un peu pareil, des trucs auxquels personne ne comprend rien et que personne ne sait arrêter. P 123

 

Si Pradelle remportait une part de ce marché, pour quelques centimes par corps, ses Chinois allaient déterrer des milliers de cadavres, ses véhicules transporter des milliers de dépouilles en putréfaction, ses Sénégalais inhumer le tout dans des tombes bien alignées avec une belle croix vendue au prix fort, de quoi reconstruire de fond en comble, en moins de trois ans, la propriété familiale de Sallevière qui pourtant était un sacré gouffre. P 157

 

Ses pleurs reprirent d’un coup lorsqu’il comprit pourquoi il souffrait à ce point. Il mordit les draps à pleines dents et poussa un long beuglement étouffé, rageur, désespéré, c’était une peine effrayante qu’il vivait là, démesurée, dont il ne se sentait pas capable. D’autant plus violente… qu’il ne… Les mots lui manquaient, sa pensée semblait comme liquéfiée, anéantie par un malheur incommensurable. Il pleurait le mort de son fils. P 187

 

L’immensité de sa peine était décuplée par le fait qu’au fond, c’était la première fois qu’Edouard existait pour lui. Il comprenait soudain combien, obscurément, à contrecœur, il avait aimé ce fils ; il le comprenait le jour où il prenait conscience de cette réalité intolérable qu’il ne le reverrait jamais plus. P 187

 

Cette guerre dans laquelle Edouard avait trouvé la mort, elle s’était déclarée très tôt, au sein de la famille, entre ce père rigide comme un Allemand, et ce fils séducteur, superficiel, agité et charmant. P 200

 

Pour Henry, le monde se partageait en deux catégories : les bêtes de somme, condamnées à travailler dur, aveuglément, jusqu’au bout, à vivre au jour le jour, et les créatures d’élite à qui tout était dû. A cause de leur « coefficient personnel », Henry adorait cette expression qu’il avait lue un jour dans un rapport militaire, et il l’avait adoptée. P 228 »

 

Lu en février 2014

 

 

photo challenges rentrée 2013