Encore un beau livre aujourd'hui... j'ai eu du mal à écrire cette critique car il m'a remué, il est dur, très dur mais très beau.

 

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Résumé

 

On fait la connaissance de Georges, étudiant gauchiste, soixante-huitard convaincu qui est de tous les combats : la guerre au Vietnam, la dictature des colonels en Grèce, la prise de pouvoir par Pinochet et sa junte militaire au Chili, la Palestine, recevant et distribuant des coups lors d’échanges musclés avec la police.

En 1974, alors qu’il est étudiant à Jussieu, il fait la connaissance de Samuel venu donner une conférence sur la dictature des colonels en Grèce, pays d’où il s’est exilé. Ils deviennent amis et vont défendre des causes communes.

Une certaine violence habite Georges intérieurement, et recherche la bagarre pour la bagarre. CRS = SS, crie-t-il un jour lors d’une manifestation et alors Samuel  intervient de manière assez brutal pour lui demander qui parmi les CRS est Brunner, où sont les chiens et les fouets. Georges se rend compte ainsi que Samuel est Juif et que sa famille a été déportée.

Les années passent. Entre les manifs, Georges fait du théâtre, du théâtre militant, essaie de monter des pièces, et déjà une discussion s’engage entre les deux amis car Sam voudrait monter Antigone, la pièce d’Anouilh dans un pays en guerre…

Georges évolue un peu vers un autre style de théâtre (Brecht, Jarry) sa vie prend une autre direction car il rencontre Aurore qu’il épouse et avec laquelle il a un fille prénommée Louise en hommage à Louise Michel.

Les deux amis se voient de temps en temps car Sam, depuis 1979,  partage sa vie entre Beyrouth et Paris. Ils s’étaient revus pour le mariage de Georges. A l’époque il toussait, il était fatigué. Il montait Brecht à Paris et Antigone d’Anouilh à Beyrouth…

En 1982. Sam, atteint d’un cancer, est hospitalisé et veut revoir Georges une fois que les traitements auront été administrés pour que son état n’affole pas son ami. A l’hôpital, Sam explique qu’il va monter Antigone à Beyrouth et qu’il a tous ses acteurs : Antigone est palestinienne et sunnite, Hémon son fiancé un Druze du Chouf, Créon, roi de Thèbes et père d’Hémon est un maronite, les gardes sont chiites. Et un vieille Chiite jouera le rôle d’Eurydice, Ismène la sœur d’Antigone sera jouée par une catholique arménienne.

Un seul problème : le cancer de Sam qui va donc demander à Georges d’aller à Beyrouth pour terminer ce qu’il a commencé. Ce qui déplaît fortement à Aurore car il y a la guerre.

Il part quand même au Liban, Sam lui ayant fait faire tous les laissez-passer afin qu’il puisse se rendre dans toutes les communautés. Il emporte avec lui la Kippa de Sam qui lui a confié le rôle du chœur : « tu seras le juif », les notes de Sam et un petit sac de terre pour Imane.

Sam adore le Te Deum de Maurice Duruflé, ce sera sa musique qu’on utilisera pour le chœur.

Il va se rendre dans les différentes communautés, non sans mal avec son chauffeur Marwan. Il arrive à se faire rencontrer les protagonistes et doit faire des concessions pour que personne ne soit offusqué ou blessé dans sa religion. Alors on fait la connaissance de la Palestinienne sunnite qui sera Antigone, Charbel le phalangiste (il se dit Maronite) Créon, des chiites joueront les gardes et Eurydice, et le Druze Nakad, fils de Marwan, qui sera  Hémon. Ismène est Chaldéenne et la nourrice Arménienne.

Ils se réunissent pour la première fois au théâtre le 24 février 1982. Un théâtre en ruine (il manque le quatrième mur et il ressemble à un théâtre antique : « tu verras, c’est le temple de Zeus, avait souri le Grec (Sam) ».

Il y a même, l’ancienne ouvreuse : Simone, qui coud en assistant à la répétition dont elle connaît  le texte par cœur. Son fils est mort à Damour lors du massacre.

Georges rentre à Paris pour  raconter à Sam comment les choses se sont passées…. Puis repart à Beyrouth. Il sait que Sam n’en a plus pour longtemps et là c’est l’horreur qui va commencer et je vous laisse découvrir la suite.

 

Ce que j’en pense :

 

C’est un très beau roman, et j’ai eu beaucoup de plaisir et de souffrance en le lisant. L’histoire est originale : faire jouer Antigone, la pièce  d’Anouilh, dans une ville en guerre et distribuer les rôles à chacun des protagonistes du conflit pour obtenir un trêve de quelques heures, chacun oubliant que l’autre est son ennemi.

L’auteur fait la comparaison avec la création de la pièce pendant la deuxième guerre mondiale où un acteur a été fusillé car résistant alors qu’un autre était un collabo. La pièce s’est jouée dans la même atmosphère, comme une résistance à la guerre aussi.

Le chemin est difficile pour aller chercher les acteurs et les convaincre. Georges le fait sous les balles. Mais ils arrivent à se rencontrer et à parler, à se toucher.

L’auteur nous parle simplement et avec pudeur du bombardement de Beyrouth par l’armée israélienne, des bombes au phosphore, des cadavres d’enfants brûlé en partie par le phosphore et que les Israéliens ont piégés avec des grenades dégoupillées pour faire encore plus de morts, il nous décrit les massacres de Chabra et Chatila. Bien sûr on a tous entendu parler de ces massacres, mais c’était abstrait, là on lit toute l’horreur de cette guerre, on la voit, ce n’est plus un concept, c’est la réalité.

Il nous dit les viols et les tortures, sans forcer le trait, jamais, une description neutre qui ne prend pas partie.

Georges est un homme brisé quand il revient et victime d’un syndrome de stress post traumatique très bien décrit par l’auteur avec les montées  de violence brutales (comment sa fille peut-elle faire un drame car sa boule de glace est tombée alors que là-bas des enfants sont affamés, torturés. Comment peut-on survivre à l’horreur quand on a failli perdre la vue et la vie ? Comment l’entourage pourrait-il comprendre, il ne peut même pas imaginer ce que Georges a enduré.

On retient enfin l’histoire d’une belle amitié entre deux hommes qui se sont rencontrés en militant pour des causes auxquelles ils croyaient, certes mais qui semblent aujourd’hui des petites guerres par rapport à la vraie.

Tous les personnages sont attachants, Aurore la femme de Georges, et Louise la petite fille qui babille tout le temps alors que son père aimerait qu’elle se taise, mais qui apporte un peu de douceur dans le livre.

C’est le premier roman de Sorj Chalandon que je lis, et je suis encore fois sous le choc comme pendant la lecture de Kindezimmer de Valentine Goby.

C’est donc un nouveau coup de cœur. J’ai attendu pour lire les livres de la rentrée littéraire 2013 car je voulais choisir mes livres, aller vers ceux qui me parlaient le plus par le thème, l’auteur ou le titre…

Et,  encore une fois coup de chapeau aux Lycéens qui lui ont donné leur Goncourt comme ils avaient récompensé l'an dernier le roman de John Dicker pour "la vérité sur l'affaire Québert" qui m'avait bien plu aussi mais moins que "le quatrième mur".

Note :  8/10 

 

L’auteur :

 

Sorj Chalandon, né le16/05/1952, est un journaliste et écrivain français.

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Sorj Chalandon a été journaliste au quotidien Libération de 1973 à février 2007. Membre de la presse judiciaire, grand reporter, puis rédacteur en chef adjoint de ce quotidien, il est l'auteur de reportages sur l'Irlande du Nord et le procès de Klaus Barbie qui lui ont valu le prix Albert-Londres en 1988.  Écrivain, il a aussi publié cinq romans chez Grasset, dont « une promesse » qui a reçu le prix Médecis en 2006.

Par ailleurs, il a participé à l’écriture de la saison 2 de la série télévisée Reporters (trois épisodes écrits) et travaillé avec le créateur de cette série, Olivier Kohn sur les arches d'une troisième saison finalement abandonnée par Canal +.

Depuis août 2009, Sorj Chalandon est l'une des signatures du Canard enchaîné.

Le27/10/2011, il obtient le grand prix du roman de l’académie française pour le roman « Retour à Killybegs ».

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De 2008 à 2012, Sorj Chalandon fut le parrain du Festival du Premier Roman de Laval, organisé par Lecture en Tête. Depuis 2013 Il est le Président du Jurydu Prix Littéraire du Deuxième Roman.

 

 

En 2010, Sorj Chalandon, apparaît en dernière partie du film documentaire de Jean-Paul Mari : « Sans blessures apparentes » — tiré de l'ouvrage paru sous le même titre aux éditions Robert Laffont — dont la thématique est consacrée aux « damnés de la guerre » ainsi qu'aux séquelles psycho-émotionnelles qui en résultent, elles-mêmes qualifiées de syndrome de stress post traumatique ou ESPT.

Le 14 novembre 2013 à Rennes, le prix Goncourt des lycéens lui est attribué pour « le quatrième mur » publié chez Grasset, roman sur l'utopie d'un metteur en scène qui décide de monter Antigone à Beyrouth pendant la guerre du Liban.

 

Extraits :

 

Je suis tombé comme on meurt, sur le ventre, front écrasé, nuque plaquée au sol par une gifle de feu. Dedans et dehors, les pieds sur le talus, les mains sur le ciment. Mon corps était sidéré.

 

J'ai cherché Marwan dans le tumulte, puis dans le silence. J'ai espéré que mon ami revienne, agitant ses clefs de voiture au-dessus de sa tête en riant. Chantant qu'il était fou d'être retourné à son taxi. Fou surtout de m'avoir suivi dans cette histoire idiote. Il allait me prendre dans ses bras de frère, en bénissant le ciel de nous avoir épargnés. J'ai espéré longtemps.

 

Depuis, nous nous partagions le monde en plaisantant. A moi le sombre, à lui le lumineux. A ses traits d’esprit répondait mon humour malhabile. Nos échanges reposaient sur ce simple mode et nous n’étions encore jamais allés au-delà. Pas d’intime entre nous. Pudeur de ma part, respect aussi. Chaque fois que nous marchions, je faisais pesamment cortège à un homme torturé. P 31

 

L’antinationalisme ? C’est le luxe de l’homme qui a une nation. P 35

 

Ma mère est morte lorsque j’étais enfant. Puis mon père, tout encombré de moi, traînant sa vie jusqu’au tombeau.

Sam a laissé mon silence lui murmurer le reste. Personne ne pourrait rapiécer l’écolier qui cueille une fleur pour dire adieu à sa mère. P 35

 

Le quatrième mur ? … Une façade imaginaire, que les acteurs construisent en bord de scène pour renforcer l’illusion. Une muraille qui protège leur personnage. Pour certains un remède contre le trac. Pour d’autres, la frontière du réel. Une clôture invisible, qu’ils brisent parfois d’une réplique s’adressant à la salle. P 39

 

Je me suis retrouvé père en hiver, avec la peur au ventre. Passé de l’étudiant en histoire qui faisait du théâtre pour demain, à l’homme tenant demain entre ses bras. P 56

 

Depuis toujours, Sam voulait monter la pièce noire d’Anouilh dans une zone de guerre. Offrir un rôle à chacun des belligérants. Faire la paix entre cour et jardin. P 87.

 

Ils étaient musulmans hétérodoxes, enfants d’Ismaël et du chiisme. Et aussi les seuls à avoir une âme, et un cœur qui battait. J’ai souri.

-         Comment ça les seuls. Et les autres ?

Il fait la moue.

-         Des bourreaux, des esclaves, des voleurs. Pas des êtres humains. P 123

 

J’ai respiré en grand. Ça y était. C’était là, maintenant. Tout ce que j’avais construit en tête, en ventre. Tout ce que j’avais écrit, répété, préparé pour les acteurs, c’était le moment. Je pensais que le phalangiste serait le dernier à m’entendre. Il serait le premier à m’écouter. Alors, je luis ai raconté Anouilh. Je lui ai avoué Samuel. J’ai expliqué que mon ami avait eu l’idée de voler deux heures à la guerre, en prélevant un cœur dans chaque camp. Il écoutait, je crois. Il s’étirait sur le sol, me regardait parfois.

-         Pourquoi le Liban ?

-         Pour Damour et la Quarantaine,  justement.

-         Renvoyés dos à dos ?

-         Souffrance à souffrance. P 161 - 162

 

Il m’a demandé de me déchausser sur le seuil, de ne pas tendre la main le premier, de ne pas le regarder dans les yeux, de ne pas poser de question mais de répondre aux siennes. J’étais haram, impur. Je ne devais pas le souiller. Une fois encore, j’avais la crainte en gorge. Il me fallait répéter, me rassurer. Je délivrais un message qui n’était pas le mien. Je défendais un projet qui n’était pas le mien, que je n’vais pas initié mais j’exécutais les dernières volontés d’un mourant. Pour lui, cet homme, cet ami, ce frère, j’étais prêt à prendre tous les risques. P 167

 

Après Anouilh revisité par les chrétiens, Anouilh était transfiguré par les chiites. Créon, vieillard fatigué par la guerre, qui ne veut que la paix pour son peuple. Créon qui ente jusqu’au bout de sauver sa nièce. Créon qui fait le sale travail pour que force reste à la loi. Créon devient un chef phalangiste d’un côté de la ligne, un calife éclairé de l’autre. P 170

 

Jamais, de ma vie entière,  je ne me suis senti aussi mortel. Tête haute, bouche ouverte, j’ai marché comme on se rend. Je trébuchais sur la guerre…. J’avançais pas à pas dans le verre brisé. Je ne respirais plus. Je regardais la façade lunaire du cinéma Beaufort, de l’autre côté de la rue. Je peinais. Je ne montrais ni peur ni hostilité. J’étais de ces ombres fragiles dont les fusils se lassent. P 178

 


Lu en décembre 2013

 

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