challenge album

ce livre constitue ma première participation à Challenge 1%. je l'ai beaucoup apprécié et j'espère être convaincante.

Résumé

 

Laura a dix ans lorsqu’elle quitte l’Argentine où son père a été emprisonné. Nous sommes en 1979 sous la dictature argentine. Sa mère est partie en France en 1976 et Laura devait la rejoindre quelques mois plus tard mais cela n’a pas été si simple.

Elle réside à La Plata où elle apprend le français avec un professeur, Noémie. Elle promet à son père de lui écrire toutes les semaines, en espagnol, sans parler de politique ou de choses compromettantes. Ils vont donc parler de livre. Son père lui parle du livre qu’il est en train de lire et elle se le procure en français. Le premier sera « la vie des abeilles » de Maeterlink dans lequel l’auteur essaie de prouver que leur couleur préférée est le bleu. Laura et son père vont donc disserter sur ce thème.

Arrivée en France, elle découvre que les saisons sont inversées par rapport à l’Argentine et fait la connaissance d’Amalia l’amie de sa mère. La première semaine, elle suit sa mère qui accompagne des enfants handicapés mentaux ou moteurs de leur domicile à leur centre de soins, un univers qu’elle ne connaît pas : elle communique avec eux par le regard car ils ne parlent pas.

Ensuite, elle est admise à l’école et découvre les autres enfants pas toujours gentils, parfois même cruels avec les émigrés, heureusement trois autres enfants espagnol et portugais vont se liés d’amitié avec elle.

On assiste à ses progrès en français, à la façon dont elle doit expliquer les différences des saisons entre les deux hémisphères, mais aussi qu’elle vient de très loin, qu’elle a pris l’avion pour venir.

Elle croyait que sa mère habitait Paris mais en fait c’est à Blanc-Mesnil, donc pas de tour Eiffel mais les immeubles des banlieues.

On la suit donc dans ses progrès en français mais aussi dans sa vie de tous les jours et ses expériences que je vous laisse découvrir.

On la voit évoluer dans ses relations avec les autres enfants de son âge, qui ont chacun leur particularité et sa joie lorsqu'elle se fait pour la première fois une amie française.

 

Ce que j’en pense :

           

            Laura Alcoba nous raconte sa propre histoire, à la première personne, et on a vraiment l’impression que c’est l’enfant de dix ans qui s’exprime. Elle nous raconte la douleur de quitter son père, prisonnier de la dictature, la difficulté de parler en français car elle doit traduire dans sa tête avant, ses difficultés avec les moqueries des autres enfants.

            Elle raconte très bien l’exil, la difficulté d’être émigrée, tous les efforts qu’elle fait pour s’intégrer à tout prix, elle veut parler la langue couramment aussi bien sinon mieux que les autres,  elle doit tout faire pour ne pas être différente et attirer l’attention sur elle.

Le seul lien avec son père est l’écriture qui lui permet de s’exprimer en espagnol sur des livres qu’elle lit en français. L’épisode avec la bibliothécaire ne manque pas de sel et montre sa détermination : elle choisit un livre d’après son titre « les fleurs bleues », et elle s’obstine à le lire jusqu’au bout pour prouver qu’elle avait eu raison de le choisir à la place du « petit Nicolas » qui lui était conseillé.

Un autre moment extraordinaire est sa découverte des vacances à la neige dans une famille qui fait découvrir le ski aux enfants d’immigrés, et le pacte tacite avec l’autre enfant d’origine étrangère qui vient avec elle : quoi qu’il arrive on ne parlera qu’en français...

            Elle me fait penser à ces étrangers  qui mettent un  point d’honneur à parler le français le mieux possible, parfois mieux que nous français d’origine, avec un vocabulaire très riche.

Elle m’évoque en cela Georges Semprun, alors élève à Louis le grand, d’où sont sortis pas mal érudits, et qui a toujours présent à l’esprit le regard méprisant de la boulangère qui se moque de son accent tous les matins quand il se présente dans sa boutique.

C’est dur d’être  un émigré car on ne sait pas toujours où est sa place, dédaigné dans son pays d’origine où il est considéré comme un étranger et dans son pays d’accueil qui le traite aussi en étranger. Donc où se trouve l’identité ? Passe-t-elle par la maitrise parfaite de la langue ? A-t-on besoin de parler parfaitement une langue pour être intégré ? Est-ce qu’on doit abandonner sa culture d’origine pour s’intégrer?

L’amour pour le pays d’accueil ne passe pas forcément par l’excellence, ou la nécessité de se glisser dans un moule car l’enrichissement tient au mélange des cultures et non à l’exclusion de l’une au profit de l’autre.

J'ai oublié de dire que on est tous le'étranger de quelqu'un: il y a la langue mais il y a aussi, l'aspect physique (Luis qui se fait insulter car on le prend pour une fille ou pire un homosexuel),  la religion... toute différence fait par définition peur à l'autre donc entraine une possibilité de suspiscion. Je ne voulais pas l'évoquer au départ pour laisser le lecteur découvrir le livre et se faire sa propre opinion.

            Joli parcours Laura, et belle histoire qui donne envie d’aller voir vos précédents livres.

 

L’auteur :

 

Laura_Alcoba

Laura Alcoba est maître de conférences à l’Université de Paris X- Nanterre où elle enseigne la littérature espagnole du « Siécle d’Or ».

Fille de révolutionnaires, elle est arrivée en France en 1979.

Après avoir intégré en 1989 l’Ecole Normale Supérieure de Fontenay-aux-Roses en Lettres Modernes, elle soutient en 1991 une maîtrise puis, elle passe l’agrégation d’espagnol puis soutient en 1999 un doctorat sous la direction de l’hispaniste Augustin Redondo sur « La question du regard dans le Viaje de Turquía. À partir de 2007, elle se consacre surtout à l’écriture et à la traduction.

Elle traduit des nouvelles, des romans et plusieurs pièces de théâtre d’auteurs aussi différents qu’Iván Thays, Pedro Calderon de la Barca ou encore Yuri Herrera, jeune auteur mexicain.

En 2007, elle publie un premier roman, Manèges, petite histoire argentine où elle évoque un épisode de son enfance argentine sous la dictature militaire. Ce premier roman est traduit en espagnol, anglais, allemand, italien et serbe.

En octobre 2009, elle publie Jardin blanc, roman inspiré d’un épisode peu connu de la vie d’Ava Gardner et du Général Juan Peron, à savoir leur bref voisinage à Madrid.

En janvier 2012, elle publie son troisième roman, Les Passagers de l’Anna C. L’auteur y reconstruit le voyage qu’effectuent au milieu des années 1960 une poignée de jeunes Argentins quittant leur pays clandestinement pour s’embarquer dans un périple devant leur permettre de rejoindre Che Guevara. Elle compose ce livre à partir de souvenirs des rares survivants de ce voyage, dont ses parents faisaient partie et au cours duquel elle est née.

En août 2013, elle publie Le Bleu des abeilles, roman inspiré de l’arrivée en France de l’auteur, à l’âge de dix ans. Le roman évoque notamment la correspondance qu’elle entretenait à l’époque avec son père, alors prisonnier politique en Argentine, la découverte de la France et l’apprentissage ébloui de la langue française.

Elle reçoit le prix de soutien de la Fondation Del Duca en 2013.

 

 

Extraits :

 

         Le français est une drôle de langue, elle lâche les sons et les retient en même temps, comme si, au fond, elle n'était pas tout à fait sûre de bien vouloir les laisser filer- je me souviens que c'est la première chose que je me suis dite. Et qu'il allait me falloir beaucoup d'entraînement, aussi.

 

           

            J'essaye juste d'échanger un peu à propos des abeilles pour lui montrer que je joue le jeu, que je suis bien en train de lire le même livre que lui, comme il me l'a demandé. Puis je recopie dans mon petit carnet, en français, certains des passages que mon père a trouvés les plus intéressants, les plus beaux, ou les plus mystérieux et qui me plaisent aussi. Comme ce bout de phrase que j'ai souligné avant même que mon père ne m'en parle dans l'une de ses lettres - peut-être parce que c'est un des rares passages du livre que je n'ai pas eu besoin de relire en me triturant les méninges, j'avais tout compris du premier coup: le bleu est la couleur préférée des abeilles.


C'est que moi aussi, je me pose des questions.

Et si je me trompais dans le choix de cette dernière photo, hein? Si la photo ne lui plaisait pas, si elle n'était pas assez belle? Est-ce que mon père aura le droit de libérer une place pour que je lui en envoie une autre? Aurai-je une deuxième chance?

 

 

        Il est temps, pourtant, que je lui envoie la photo parfaite, la photo idéale, l'image digne d'être sa cinquième et dernière photo. Celle qui s'imposerait naturellement, celle qu'il n'aurait même pas l'idée de faire disparaître pour la remplacer par une autre.

 

        Il me semble que durant quelques instants tout le monde est resté en arrêt, que la scène s’est figée – d’un coup, nous étions tous un peu là-bas, un peu « à l’époque » comme on dit. Des angoisses, des peurs, des images différentes ont dû traverser nos esprits, mais personne ne les a nommées. Personne ne les nommera, jamais, bien que nous les sachions à la fois distinctes et « communes » - c’est comme ça, l’exil, pas besoin de s’étendre. Rester quelques instants en silence devant un bac à sable sur lequel il y a, ça et là, de tout petits cristaux de givre suffit amplement. Tout petits, désormais, oui : il était tôt, il faisait froid, mais l’hiver n’était plus vraiment là, les parterres tout blancs n’étaient plus de saison

 

        Nous nous étions aussitôt regardés avec un sourire, mais sans dire un seul mot. C’est, je crois, parce qu’Edouardo était dans le même état que moi : anxieux, mais désireux de plonger dans le bain sans en perdre une goutte. Tandis que nous nous regardions, je me suis fait cette promesse à moi-même : lui parler le moins possible et en aucun cas en espagnol, sauf si c’était absolument nécessaire. Je ne voulais pas que nous fassions bande à part, que nous jouions aux enfants réfugiés qui se réconfortent.

 

        On aurait dit que les robes en question n’avaient jamais été portées – tu verras, elles ont encore dans le dos ces petits fils en plastiques qui servent à attacher les étiquettes indiquant le prix. Les gens ici se défont de choses neuves, c’est incroyable ! – ma mère s’étonne chaque fois, et moi avec elle. C’est que de l’autre côté de l’océan, on ne jette rien : les vieilles nappes engendrent des mouchoirs par dizaines et on détricote les pulls devenus trop petits pour en faire des chaussettes.

 

           

Lu en octobre 2013